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Balles jaunes et vieilles odeurs de sueur
J'ai un petit frère. Le vendredi soir, on va au babyfoot. C'est moi qui l'emmène, il n'a pas le permis ; il ne le passera jamais, il dit, il dit que ce n'est pas grave. Il pose sa tête contre la vitre de la voiture. L'intérieur du siège passager. On est en automne. Alors, c'est normal s'il pleut. La nuit est presque déjà tombée, il ne reste guère plus qu'une lueur au loin très loin, qui va s'éteindre. Et la route trempée.
Qui reflète les phares de notre voiture.
« Il y a Dagon qui se tapit en chacun de nous. »
Des fois mon frère dit des phrases, comme ça, ça lui prend. Il ne peut pas s'en empêcher, on s'est beaucoup disputé à l'époque. Il les dit avec la plus intime, inébranlable ineffable conviction qu'elles sont vraies, un peu plus un rien de plus et ces phrases seraient les parpaings sur lesquels on a bâti la Réalité. Il y a ça dans ses yeux, quand il les dit. Cette conviction. Il y a toujours eu ça. Mais il ne sait jamais les expliquer ; et elles n'ont jamais eu aucun sens.
À l'époque elles me rendaient triste, aujourd'hui je me remplis de compassion. Je ne réagis plus. Son front se font dans l'ailleurs extérieur de l'habitacle les gouttes traînent se traînent laissent en tracés indistincts des plus petites, qui se rejoindront bientôt pour former des ruisseaux, il les regarde. Je sais qu'il ne regarde pas le paysage défiler derrière ; de toute façon il fera bientôt nuit, bientôt il ne restera que les lampadaires pour illuminer son visage, et ils ne le feront que par intermittence.
Il n'avait pas cet air tristoune, avant, quand il les prononçait ses phrases-parpaings, non ; l'eau du temps s'est infiltrée, elle l'a imbibé de considérations, elles ont moisi sous son propre nez. Et ma colère vive d'alors s'est muée en sa contrition désolée. Avant, quand elles lui échappaient comme maintenant, il était crâne il avait l'air plein de hargne et de morgue, il avait l'air d'un chasseur qui venait de rapporter le plus grand des trophées. Je n'y comprenais rien, je ne le comprenais pas, mais je comprenais qu'il avait raison, qu'il le savait, non, mieux : qu'il le savait, et moi je l'admirais, tandis que cela m'échappait insupportablement. Mais, donc, l'eau s'est infiltrée. Les années, les jours, les semaines, se sont confondues ; d'être resté trop longtemps seul dans son monde, il s'est sclérosé et de ses bras, charogne, il ne peut plus dépiauter ce qui l'entoure. Il ne peut plus, il n'y arrive plus, ils sont trop gourds. Celle-là, je l'avais comprise. C'est normal, ce n'était pas un parpaing.
C'était de la pluie.
On roule, sous la nuit. Mon petit frère, il a cinq ans de plus que moi. Je l'aime. J'ai un peu de mal à le lui dire ; je joue arrière au baby-foot, les gars du club nous saluent camaradement. Mon frère sort les siennes. Elles sont liserées de bandes bleues avec un grip en tissu, qu'il change de temps en temps, il les salue, les gars du club, toujours après moi. Et on va aider à la mise en place dans le fond du gymnase.
Comme d'habitude.
Comme tous les vendredis, on commence par les échauffements, tous, les balles roulent sur les verts plans tout plats, j'ai vissé mes poignées, je joue avec les cannes, celle du défenseur est bloquée, celle des défenseurs se tire toujours jusqu'aussi loin, je me fais des passes. Je sursaute, change de position comme s'il y avait un attaquant face à moi, je m'imagine ses mouvements – en poussée, en tirée ? Je ne tire pas une seule fois, cloîtré dans ma réconfortante partie de terrain, et avant que je n'aie eu le temps de le remarquer, le temps le temps de l'échauffement touche à sa fin. Les attaquants tirent à vide, celui qui s'est installé en face de mes joueurs a fini de rôder ses passages aux demis, il me regarde, il me sourit. Mathieu se penche et se concentre : je vais défendre contre ses tirs d'échauffe. Chaque fois que la balle ne passe pas, je la lui rends. Et il tire à nouveau. Au bout d'un moment, il souffle, il bloque la balle jaune, et il propose : « on fait un match ? » Alors on fait un match.
Un peu plus tard dans la soirée, on fera un mini-tournoi plus sérieux. Les passes sont réceptionnées, et les tirs exécutés puis défendus, il joue avec Axelle, moi avec mon frère. On ne compte pas vraiment les victoires, et les défaites, on compte pour rythmer, et personne ne joue à fond. On discute, un peu. Enfin, sauf mon frère. Il a abandonné l'idée de faire semblant, que ça l'intéresse, de discuter, de faire semblant, avec une voix qui n'est pas tout à fait la sienne par exemple. Mais il écoute. Il écoute beaucoup, je le sais. Si je parle de façon si détachée, avec une voix si évidemment fausse, c'est parce qu'il est à côté.
Si je peux faire aussi bien semblant, c'est parce qu'il me surveille.
On est plutôt bons, au baby, alors quand en face ils en ont un peu marre que cela se fasse trop sentir, ils accusent le dernier point et ils nous saluent, tout en souriant, ils dévissent leurs poignées des cannes. Peut-être que nous étions les seuls à ne pas jouer à fond. Durant quelques minutes, on est seuls à la table, les autres jouent autour de nous, tirent, le grincement des pieds sur les sol les à-coups sur les cannes, qui coulissent, les bruits des frappes. Et les défenseurs qui les arrêtent. Il fait doux. La petite porte de secours du gymnase est ouverte. Dehors il s'est arrêté de pleuvoir. Le filet de frais ne peut pas chasser la chaleur de vingt-cinq hommes et femmes qui s'échinent de bon cœur, et il nous caresse tendrement. Elle nous caresse tendrement, la nuit. Des habitués des finales du vendredi soir prennent place face à nous, on se salue, et le rythme du match qui commence n'a plus rien à voir.
Antoine, il tape vraiment très fort, et très précis. Il est terrifiant. Victor, c'est un barrage inébranlable aux demis. Je connais bien son attaque en revanche, je l'arrête plus souvent qu'il ne le voudrait. Avec les balles récupérées, je dois feinter mais j'arrive à faire des passes à mon frère. Mon frère, son attaque, c'est du bourrin. Mais c'est tellement rapide, que tu ne peux rien faire – t'y es déjà, ou tu prends un but. Ça fait Bam ! Cling ! Un son très caractéristique. Il a une balle à l'avant ? Bam – Cling ! T'as un point de plus à rattraper. Par contre il est en impro totale sur ses demis, il veut pas apprendre j'ai l'impression, à la réflexion, il faudra que je lui demande.
On perd le match. On les félicite, ils nous félicitent, on s'est bien battus. Antoine et Victor nous proposent de taper une bière dehors, devant la sortie de secours. Les gens autour, qui aiment bien la bière aussi nous rejoindront dans pas longtemps, le temps de finir leur partie. C'est la mi-soirée. On sort dehors, le frais pique, puis flatte. L'air nous enveloppe.
J'aime bien le son que fait la canette de bière quand je la perce. L'opercule lui défouaille le front, et je la porte à mes lèvres le liquide qui coule à travers ma bouche.
Ma langue.
C'est bon, putain. Pedro nous rejoint, suivi de près par Laeti, il décapsule sa Ken sans alcool, son éternelle, et on trinque, et il parle un peu de son taf, et tout l'air bon sang tout l'air nous pénètre par toutes mes narines remplit mon cœur à le clouer au sol mon frère regarde les nuages. Le cou dévissé, leur indolence, qui se découpe en blanc sur le ciel noir. En gris sur le ciel anciennement bleu. Plongé dans l'obscurité. Il porte sa bière à ses lèvres.
C'est moi qui écoute.
Les autres parlent ensemble, et nous, on est les deux cons qui regardent le ciel. Ils s'en foutent. Pedro, Laeti, Victor, Amanda qui nous a rejoint, ils parlent fort et ils rient. Comme pour nous dire : vous avez le droit de rester silencieux.
On s'occupe du reste.
Et la nuit se remplit de vendredi soir.
Le temps vient de rentrer à nouveau, on veut jouer, tous, c'est l'heure de la soirée de commencer à organiser le petit Monster, le format de micro-tournoi habituel. Assez nombreux à l'intérieur sont les jeunes nouveaux, et les vieux nouveaux, qui ne se sont pas arrêtés de jouer pendant notre réunion des vieux du club. Ils avaient trop envie de jouer pour s'arrêter, je les comprends. Chacun s'inscrit, Arnaud entre manuellement les noms de ceux qui n'ont pas de smartphone, ou qui ont sempiternellement la flemme d'installer l'application. Au moins nos noms il les connaît par cœur, il les note presque par réflexe maintenant. On va être vingt-trois inscrits, c'est pas mal, le club a six babys donc on pourrait tous jouer à chaque ronde, m'enfin, il manque un joueur. Ce n'est pas trop grave. L'appli fait en sorte que chacun joue un maximum de fois, elle forme les équipes à chaque ronde, mon frère et moi on se mélange aux autres, et on joue, et on gagne, et y'a un classement, et on ne le regarde pas parce qu'on s'en fout, et chacun de notre côté, on s'amuse tandis que la soirée touche à sa fin.
Je ne suis pas le seul défenseur contre qui mon frère a du mal, mais quand je lui donne du fil à retordre je me prends à croire que c'est parce que j'ai quelque chose de spécial.
Il crie et il s'exalte, contre moi, plus que dans aucun autre match. On perd, mon avant ne faisait pas le poids contre eux, même si c'était rigolo de voir Pedro prendre l'arrière de mon frère. Pedro défenseur, cela n'arrive pas souvent : c'est un très fort attaquant, mais mon frère ne sait vraiment jouer que les avants, et tout le monde le sait, alors Pedro a pris mon miroir. Les phases de poule se terminent, et il y a les éliminatoires, et mon frère et moi sommes – individuellement – chacun éliminés dès les quarts, on regarde les autres. Accoudés derrière les cages. À la fin, Laeti gagne. Et bim ! Pedro aura un gage.
On ne sait pas lequel.
On va au baby le mercredi et le vendredi soir. Le reste de la semaine, il appartient à tout le monde. Le club s'éclate, de voix, se remercie, congratule son podium de la semaine, rit un peu plus, range le matos pendant que d'autres sont déjà partis ; on se souhaite une bonne soirée.
On marche sur le parking. La porte du gymnase municipal a été refermée, les lumières éteintes.
Et c'est putain de beau, quand même. Je soupire, enfonce vraiment profondément mes mains dans mes poches, où elles trouvent les poignées en magnésium. Sors les clefs.
Mon frère sur le siège passager.
Moi je prends le volant, dans les mains.
« On a tous un truc indicible en chacun de nous à des endroits différents et quand ça résonne, quand ce truc indicible, tout juste nommable, résonne, c'est comme si notre âme explosait on est obligés de changer. ... Ou de figer une partie de nous-même pour l'éternité. »
Mon frère a abandonné son permis à sa huitième heure de conduite, parce qu'il a angoissé et il a cru qu'il n'y parviendrait jamais.