Le sacrifice des femmes pour la guerre des hommes
5
C’est au septième jour du mois que le consultant gravit la plus haute colline.
Au pied du chêne sa demande a été enfouie, gravée dans des lamelles de plomb.
Une vieillarde est assise sur un socle de pierre.
Ses vêtements son pauvres, mais sa vie vertueuse.
Dans l’eau claire d ’une source elle se baigne.
Des herbes embrasées fument dans les chaudrons.
Leur parfum se mêle aux exhalations sulfureuses de la terre.
C’est à ce moment que la vieillarde couchée sur le sol d’humus, alors que vibre la mélodie des chaudrons et que bruissent les feuilles de chêne, dans cette enthousiasme né de la fusion des choses, la vieillarde en proie à de vibrantes convulsions, délivre sa formule sibylline.
Le consultant l’écoute pieusement.
Il se tourne ensuite vers les exégètes, sorte de prêtres savants, qui traduisent et interprètent le message hallucinant de la vieillarde.
« Pour que soufflent les vents et que démarre ta flotte de bateaux de guerre, il te faudra offrir un sacrifice ! »
Le consultant, avide de réponse, presse les prêtres d’être plus prolixes.
Une deuxième demande est adressée à la vieillarde maintenant épuisée sur le sol.
Ce sera seulement au crépuscule de ce septième jour que l’entière parole de la vieillarde sera révélée et que les exégètes dans leur robe de savoir annonceront gravement au consultant.
Dans un premier temps il n’en saisit pas la portée.
Mais le sens, les jours suivants, lui apparait clairement dans toute sa cruauté.
L’orgue de foire joue à plein tube et répand ses refrains dans les allées.
La musique des chevaux de bois accompagne les galops qui tournent en rond continuel.
Les enfants plongent leurs narines dans des barbes à papa qu’ils brandissent comme un nuage rose.
Je me dis que le rose pourrait bien virer au rouge sang.
On passe devant la baraque du train fantôme qui nous ouvre sa gueule béante.
Malgré moi je monte dans le train et m’engouffre dans le noir où les rires ressemblent à des hurlements terrifiants.
Mon gendre m’accompagne, me serre contre lui pour me protéger.
Mais quand dans l’obscurité surgit une figure barbue et grimaçante comme celle de mon mari, je ne peux me dérober à ses doigts griffus qui me tripotent et décoiffent mes cheveux.
Soulagée, lorsque le train arrive à destination dans les lumières de la fête, je dévore une gaufre brûlante et après on s’arrête à la baraque d’un jeu de massacre.
Il y a des mannequins en bois suspendus à une tringle de fer.
On décide de se payer une bonne partie de massacre.
Avec des balles de chiffons on vise les mannequins.
Il s’agit de les faire tomber de leur tringle sous nos coups.
Et avec nos gestes massacreurs on mêle des paroles :
Menteur ! Assassin ! Perfide ! Barbare ! Sanguinaire ! Bourreau ! Criminel ! Infanticide !
Je m’aperçois que mon gendre et moi nous visons le même mannequin, un vieillard barbu et grimaçant.
Sous nos balles de chiffons il dégringole de sa tringle en poussant d’horribles grincements.
Nous aurions envie de rire, mais c’est plutôt une rage joyeuse et libératrice qui accompagne chacune de nos balles.
Au bout d’un instant, la tenancière de la baraque, inquiète, nous fait signe de changer de cible, craignant sans doute que son mannequin barbu ne se remette pas de notre massacre furieux.
Ce n’est que lorsque je constate que la tenancière jeune et jolie, a, à s’y méprendre, un sacré air de famille avec ma fille Iphi, et qu’en en faisant part à mon gendre belliqueux, nous cessons sur le champ nos jets de balles sur le barbu grimaçant.
La tenancière, avec beaucoup de tendresse nous dit : Vous allez le massacrer mon vieux bonhomme de barbu, en s’évertuant à le raccrocher sur la tringle, son œil pantelant de l’orbite et le nez écrasé comme une patate.
Je m’apprête à saisir une dernière balle de chiffons mais la corbeille est vide, et je me réveille, toute en sueur, les mains crispées sur mes draps en boule, seule dans le lit, comprenant qu’un vilain cauchemar une fois encore est venu empoisonner mon sommeil.
7
Quand la mer est lisse le vent ne souffle pas, les vagues absentes accueillent l’enfant qui ne sait pas nager et le bouchon du pêcheur de castagnoles flotte mollement entre les récifs, quand la mer est lisse une coque de noix ouverte ne se renverse pas elle épouse le balancement de l’onde, elle dérive jusqu’aux confins des océans sans jamais mouiller la nef de son noyau, quand la mer est lisse le galet rebondit avec d’infinis ricochets, les oiseaux marins piquent leurs proies sur l’épiderme de l’eau, quand la mer est lisse c’est que le vent se promène ailleurs, il faut siffler alors disent les gabiers et la brise en sandales de velours arrive dans les haubans, mais ça ne marche pas toujours, parfois il faut déplacer des montagnes, demander à la Terre de tourner autrement, que les banquises se frottent au Soleil, il faut dans le ciel creuser des routes pour que le vent circule dans ses chariots invisibles, quand la mer est lisse elle encalmine des centaines de bateaux qui attendent au port, avant de partir venger Ménélas qui s’est fait kidnapper Hélène par l’insolent Paris.
SONNET II
Eriphile promet le pire à ses ennemis
Les initiales des mots sont des portails
Amour et Achille en forment les deux vantaux
Eriphile Iphigénie sont des noms rivaux
Ils sont source de mes maux noirs épouvantails
Elle adule son guerrier d’un amour aveugle
Je suis sur sa route pour tromper le destin
Qu’on allume le bûcher que brûle la putain
Avec elle aussi que flambent palais et meubles
Et toi le soldat tu seras veuf démembré
Contre l’ennemi troyen privé de ta cause
Tu périras par ta solitude morose
Voilà les vœux d’Eriphile à Iphigénie
On dira qu’ils sont les fruits de l’ignominie
Alors qu’ils sont que cris d’une femme torturée