Bonjour,
Je vous partage cette courte nouvelle/pamphlet/brûlot.
Les animaux sont-ils genrés ?
La lance à incendie git sur le sol tel un serpent mort, le demi-raccord continue à vomir de l’eau par intermittence.
Dans la caserne, un silence de mort.
Elle est debout, les pieds dans l’eau. Progressivement, la flaque devient rouge ; le sang se dilue comme de l’encre et atteint bientôt ses rangers. Le visage dissimulé sous ses cheveux trempés, elle regarde le sol. Soudain ses épaules tressautent ; elle ricane et lance : « que quelqu’un appelle les pompiers. »
Et tandis que les sirènes retentissent, elle s’esclaffe.
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« Comment en vient-on à tuer alors que l’on s’est engagé à sauver des vies ? »
Cette question – au demeurant assez réductrice, Adeline se l’était posée plusieurs fois en croisant Thibaut, ancien pompier reconverti en militaire. Il faut dire que d’ordinaire, on voyait plutôt l’inverse : d’anciens militaires, las de leurs états de service, préférant opter pour la devise « courage et dévouement » plutôt que celle qui se résumait par la formule suivante : « honneur et fidélité. »
Le plus étonnant dans tout ça, c’est de voir un pompier opter pour la fidélité, ironisa Adeline.
Il faut dire que la Fête de la Sainte-Barbe et autres festivités (souvent organisées avec le fric récolté lors de la vente des calendriers) étaient prétexte à des orgies sans pareil, de joyeux baisodromes qui auraient pu rivaliser sans mal avec les légendaires « soirées médecines ». Pareils à des banquets médiévaux, on y scellait des alliances : les femmes de chaque caserne se voyaient offrir l’opportunité d’acheter leur tranquillité sur plusieurs années, moyennant « finance ».
« T’as pas assez écarté les cuisses », avait répondu Thibaut à Adeline lorsqu’elle avait appris sa radiation. « Et pour répondre à ton autre question : au moins, j’évite la dissonance cognitive. »
D’aussi loin qu’elle se souvienne, Adeline avait toujours rêvé d’être pompier. Un rêve devenu réalité.
Un cauchemar, en fait.
Un bizutage de trois mois sous couvert de formation initiale, des humiliations constantes, des manquements au droit du travail le plus élémentaire, et le tout au nom d’un prétendu mental qu’il faut construire pour tenir la pression. C’est bien connu, les pompiers sont des soldats.
Les « soldats du feu ».
L’arrivée en caserne avait été elle aussi désastreuse : mise à l’écart, regardée en permanence, jugée de manière totalement partiale, jamais pour ce qu’elle fournissait comme travail mais toujours en fonction de ce qu’elle était et représentait : une femme.
« Être une femme dans un milieu d’hommes, c’est compliqué. »
Combien de fois avait-elle entendu ça ? Phrase toute faite, justification à toute forme de harcèlement qui émane inexorablement d’un milieu qui ne se remet jamais en question et refuse le changement. Sur le papier, les femmes étaient aptes à devenir sapeur-pompier. Dans les faits, chaque caserne reproduisait un rapport de force ancestral, un sexisme séculaire.
« Les choses changent », qu’ils disaient.
Jusqu’au début des années 2000, les femmes du rang se prenaient régulièrement des mains au cul. Pour Adeline, c’était en 2023.
« De nos jours, ça n’arrive plus », qu’ils disaient.
Pourtant, ce n’est pas lui qui fut viré, mais elle.
Comment en vient-on à tuer alors que l’on s’est engagé à sauver des vies ?
« Courage et dévouement ».
Dévoué à qui ? Aux usagers ? Ces mêmes usagers qu’ils ne manquaient pas de moquer et d’insulter à la moindre occasion ? Combien de fois Adeline avait-elle vu des collègues à elle insulter des victimes ? Combien de fois Adeline avait-elle vu ses collègues discriminer tel ou tel usager sur la base de son appartenance ethnique, religieuse ou simplement sur la base de son sexe ? Des collègues satisfaits du sort funeste d’un pendu ? Des collègues justifier les coups et blessures d’une femme battue ? Ou encore des collègues prendre des photos de corps pour ensuite les montrer aux plus voyeurs d’entre eux à la caserne ?
Il se trouve que les plus fourbes des saloperies humaines sont tapies dans l’ombre, camouflées parmi les plus bienfaiteurs d’entre nous, au sein des corps de métier les plus honorables (médecins, professeurs, pompiers, etc.), lesquels leur offre une caution morale imparable.
Comment se faire passer pour un super-héros alors qu’on est en réalité le super-vilain ?
Ça, seul le corps des pompiers le permettait. Et seul ce métier permettait au plus bête des prolos à peine digne d’être éboueur de devenir un héros rémunéré à dix-huit ans aussi bien que pouvait l’être un ingénieur en début de carrière. Rien de mal à être éboueur ou prolo ; le père d’Adeline l’était. Mais au moins, ce dernier n’avait pas l’outrecuidance de se prendre pour un héros. Pourtant, il valait bien plus que tous ces escrocs.
Comment en vient-on à tuer alors que l’on s’est engagé à sauver des vies ?
Alors bien sûr, il y avait quelques bons gars. Mais pas assez. De manière générale, il n’y avait pas assez de bons gars, sinon le monde ne serait pas ainsi. Mais qu’est-ce qu’un bon gars ? Le pire, c’est que la plupart de ces enflures pensait sincèrement être de bons gars.
Mais ces gars-là ne portaient pas le bon uniforme.
Ces corporatistes de la pire espèce, qui défendaient l’indéfendable au seul prétexte qu’ils sont solidaires, auraient pu tout aussi bien tenir un flingue à la place d’une lance à incendie que cela n’aurait fait aucune différence si cela avait été glorifié en leur temps.
Non, le feu n’était là que pour les mettre en lumière, les mettre à l’honneur, ces malades de l’égo souffrant tous du syndrome du héros. Alors qu’ils étaient censés les éteindre, la plupart de ces salauds étaient des pyromanes en puissance qui aimaient regarder le monde brûler tout en se dédouanant d’avoir allumé la mèche.
Les pompiers, ces héros.
COMMENT EN VIENT-ON A TUER ALORS QUE L’ON S’EST ENGAGE A SAUVER DES VIES ?
Maintenant, Adeline avait la réponse.
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Ce matin, Adeline s’est réveillée à cinq heures du matin, comme avant chaque garde. Elle a pris un rapide petit déjeuner, s’est habillée, a préparé son paquetage et a emmené avec elle le fusil de chasse de son père. En arrivant devant le portail de la caserne, elle a prétexté avoir oublié des affaires dans son casier de feu.
A sept heures tapantes, elle a fait feu sur le commandant de la caserne. Elle a ensuite abattu dix-sept autres de ses collègues. A court de munitions, deux autres pompiers ont été tués, cette fois-ci à coups de hache.
Le caporal André ARNAUD, a été le seul parmi ces valeureux pompiers à opposer une résistance à Adeline, en ayant la remarquable idée d’utiliser la lance à incendie pour balancer de l’eau à haute pression sur son assaillante.
Mais cette fois-ci, le feu était trop fort pour s’éteindre…
Adeline donne un grand coup de hache sur le tuyau et la pression faiblit, jusqu’à ce que l’eau ne jaillisse plus que par intermittence.
André reste pantois. Il est trempé et elle aussi et tous deux se regardent et se jaugent mutuellement.
Soudain, Adeline demande : « les animaux sont-ils genrés ? »
André la regarde, totalement circonspect. Il bredouille : « que… quoi ? ».
« En pleine savane, est-ce qu’une lionne te ferait moins peur qu’un lion ? »
André ne répond pas.
« Mettons que tu sois perdu en pleine savane. Est-ce qu’une lionne te ferait moins peur qu’un lion ? »
Il ne répond toujours pas.
« Il n’y a pas de piège, c’est une question simple. Répond, s’il te plaît. »
André déglutit péniblement. L’eau ruisselle sur son visage.
« Non. ».
« Je suppose que l’un comme l’autre t’effrayerait de manière égale, n’est-ce pas ? »
André hoche la tête.
« Bien. Pourquoi ? Parce que tu sais qu’une lionne n’hésitera pas à attaquer. C’est un prédateur. Il est évident qu’elle est moins forte qu’un mâle de sa propre espèce – il faut dire qu’un mâle peut atteindre jusqu’à deux cent vingt-cinq kilos, là où la femelle atteint péniblement les cent quatre-vingts kilos. Pour autant, tu remarqueras qu’elle est capable de rugir, de mordre, de griffer… et de tuer. »
André la regarde. Il ne dit mot.
« Tout ce que je demandais, c’était le droit d'être une lionne au milieu des lions. »
« Je… je comprends pas », bafouilla André.
« C’est bien le problème. Vous comprenez rien à rien. Vous ne comprenez que les rapports de domination ? Soit ! Je vais filer la métaphore jusqu’au bout : pour rappel, c’est la lionne qui porte la culotte. Et aujourd’hui, il se trouve que tu es perdu dans la savane avec moi… »
La lance à incendie git sur le sol tel un serpent mort, le demi-raccord continue à vomir de l’eau par intermittence.
Dans la caserne, un silence de mort.
Elle est debout, les pieds dans l’eau. Progressivement, la flaque devient rouge ; le sang se dilue comme de l’encre et atteint bientôt ses rangers. Le visage dissimulé sous ses cheveux trempés, elle regarde le sol. Soudain ses épaules tressautent ; elle ricane et lance : « que quelqu’un appelle les pompiers. »
Et tandis que les sirènes retentissent, elle s’esclaffe.
Bonsoir,
C'est très sympa à lire, c'est très bien écrit, c'est très visuel, c'est très triste, c'est effroyable à souhait et bien d'autres choses. Le lecteur ressort bouleversé, c'est un sacré réquisitoire, c'est une juste cause et pourtant que de cruauté pour un combat perdu d'avance.
Un seul petit défaut, le résultat de la tuerie est trop important surtout au fusil de chasse et la hache suffisait peut-être pour la dernière tentative.
Je ne suis pas certaine qu'une femme perdrait pied ainsi après le premier mort et continuerait son massacre à l'aveugle. Le rechargement du fusil demande un laps de temps qui permet soit de l'arrêter, soit de se sauver.
En tout cas bravo, j'ai beaucoup aimé. Heureusement que les pompiers de ma ville ont eu leurs étrennes car après cette lecture, la somme aurait été moindre. :)