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Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Mic Ester le 07 Mars 2025 à 13:08:37

Titre: Instant merveilleux
Posté par: Mic Ester le 07 Mars 2025 à 13:08:37
               
Instant merveilleux.

        Notre quartier c’est comme un village, les maisons sont resserrées, parfois mitoyennes, cela donne une promiscuité pas dérangeante, car tout le monde se connait.
On se croise à la boulangerie, aux sorties de classe, certains sont un peu amis, des affinités se créent au hasard d’anniversaires d’enfants, des fins de brocante, d’apéros impromptus.
Alors quand ils sont arrivés, les nouveaux, on les a adoptés tout de suite, forcément.

        Moi, je suis toujours la première à rencontrer les arrivants du quartier. En tant que femme de service à l’école, je raconte aux mamans les petits bobos du jour, pour les habituées j’ai quelques potins en réserve.
Et eux c’est vrai qu’ils ont fait causer quand ils sont arrivés. Plus beaux l’un que l’autre, grosse situation, deux enfants adorables, de plus ils achetaient la plus belle maison du secteur.
Ce n’était pas de la jalousie, non, plutôt de la curiosité légitime.
Aurélie Duparc qu’elle s’appelle, la trentaine, professeur d’université à Paris VI, de la classe sans en faire trop et puis discrète, souriante et abordable quand on échange trois mots le soir.
Lui, pas pareil, trop beau à la limite, pas hautain non, mais sûr de lui, de son charme, fier de sa bagnole, de son argent, de sa femme peut-être aussi.

– Bonjour Julie !
      La voilà, elle me sourit de loin, ses deux loulous viennent vers moi me dire au revoir. La petite veut m’embrasser, ça m’embête un peu, elle devrait courir vers sa mère, non elle prend le temps de venir vers moi avant.
     
Aurélie, on dirait qu’elle encourage, j’ai l’impression que je suis un sujet de conversation avec ses enfants.
Je devrais être contente qu’elle me remarque. Pour la plupart des mamans, je suis la Julie, celle qu’on voie à peine, celle qui torche leurs gosses, qu’elles apprécient oui, comme on apprécie le personnel de service.
Je n’en souffre pas, avec le temps on apprend à se contenter du quotidien mais disons que je préfère rester à ma place.

Je bredouille tout bas avec un petit sourire.
— Bonsoir Aurélie,
Toujours cette gêne, avec les autres mamans aucun problème, mon discours est rodé, je dis les mots qu’il faut, qu’elles veulent entendre.
Avec elle pas pareil, elle se comporte presque en amie, on n’en est pas loin de se tutoyer, pourtant ils sont là depuis quoi, trois semaines, à la rentrée de Pâques, il me semble.
Être amies, ça pourrait le faire après tout, mais j’y arrive pas, ses fringues de marque, son sourire franc, tout cela m’intimide et m’impressionne.
Tous les soirs on parlote, elle surtout, de son mari, de son job, ses enfants.
Je voudrais bien dire quelque chose mais bon, mon homme : y a pas grand-chose à dire, mon travail elle le connaît, les enfants que je n’ai pas eus, autant éviter le sujet.
Il y a un blocage en moi face à elle. J’ai honte de ma blouse, de mes quarante ans, de ma pauvre vie que personne n’ignore.
On me dit gentille, jolie, mais aussi que je n’ai pas eu de chance, et que mon mari, ben comment dire… et on finit toujours pas remarquer que je m’occupe bien des enfants, qu’ils m’adorent, etc. …
Ce soir, elle est resplendissante, gaie, pour elle la semaine est finie, elle enchaîne les futilités sur le temps qu’il fait, le quartier, à l’aise comme jamais.
Je me dis qu’elle m’apprécie de plus en plus, ou fait semblant. En me quittant, sur un ton léger et décalé, elle me lance en riant.

— Julie, le week-end, les enfants vous réclament, je dois leur montrer votre maison à chaque fois que je passe devant, un jour je leur ferais la surprise d’une visite, sans vous déranger bien sûr.
J’imagine déjà mon salon en désordre, mon mari devant la télé, l’odeur du chat.
Elle ne voit pas mon embarras, si je refusais, elle me demanderait pourquoi. Pour elle tout cela est tellement facile, son naturel me fait envie.
Attend-elle seulement une réponse, non, elle sourit aux enfants, contente du cadeau qu’elle leur fait.
Sans vraiment réfléchir, je m’entends bredouiller.
— Oui, bien sûr Aurélie, ça me ferait plaisir.

Elle s’en va, rassurée, un enfant dans chaque main, en leur expliquant que Julie, elle est gentille, qu’ils devront être polis quand ils iront la voir.
Cette complicité m’embarrasse, les petits de maternelle font parfois un transfert entre la mère et la dame qui prend le relais à l’école.
En général, les mamans font la part des choses et n’insistent pas. Elle, non, elle encourage, il me semble.
On ne s’est pas revues pendant quelque temps. Aux sorties de classe, c’était le tour du monsieur. Sans me l’avouer, je suis déçue de ne pas la voir d’autant que ce monsieur, je me demande ce qu’elle lui trouve.
Si ce n’était pas le mari d’Aurélie, je dirais que c’est un con, prétentieux, arrogant. Après les conjoints, il y a plusieurs façons de les voir, j’en sais quelque chose.
Et puis un samedi matin elle s’est pointée chez moi, elle est en short, débardeur, trempée de sueur, elle revient de son jogging.
Surprise, je la fais entrer, elle refuse, puis entre quand même.
On se regarde sans dire un mot, comme moi, elle compte les jours ou on ne s’est pas vues, j’ai l’impression. Enfin elle parle.

— Julie, je peux passer cinq minutes avec les enfants cet après-midi, ils te réclament tous les jours, tu sais ?

Trop contente, j’approuve aussitôt. Mon mari pas loin écoute sans participer à la conversation. Comme tous les matins, sur la tablette, il joue à la belote en ligne.
Discrètement il mate Aurélie sans bouger du canapé. Tout à l’heure il me demandera qui c’est alors que je lui en ai parlé plusieurs fois, que leur maison fait rêver tout le quartier.
Il soupire puis retourne à ses paris sportifs, aux jeux de console, à ses vidéos YouTube immatures.
Heureuse de ma réponse elle ressort, elle voudrait courir encore un peu mais n’arrive pas à partir, on échange quelques banalités. En commençant à trottiner, elle me lance.
— A cet après-midi alors et puis, on pourrait courir ensemble, non ?

Comme à chaque fois je suis paralysée, en pensant déjà que mon legging doit dater des croisades et les baskets n’en parlons pas.
Je réponds un oui presque inaudible, elle s’en contente et repart tout sourire.
Comment lui dire que je ne vais pas à la salle, que je ne mange pas bio, que son monde n’est pas le mien. Je suis tiraillée entre l’envie de la revoir et la honte de n’être que ce que je suis.
Avec l’envie de pleurer qui me taraude, je ne suis capable de rien.
En déroulant le film de ma vie bien rangée, je cherche une émotion semblable, une personne qui me troublerait comme elle, mais rien.
Rien, même pas un acteur de cinéma, un gars bien habillé qu’on croise rapidement.
Ce tourment délicieux qui fait que le cœur s’emballe, qu’on cherche ses mots, et qu’on espère en cachette quelque chose, il y a bien longtemps que je ne l’ai pas connu, et puis, une femme…
Je suis restée dans mes rêves sans voir le temps passer, en essayant de canaliser tous ces souvenirs qui me remontent.
Les rares petits plaisirs du quotidien, quand un jeune de l’école devenu ado me reconnait et me sourit, un compliment pour un plat réussi.
Pourquoi tout ce remue-ménage dans ma tête, pour rien, quelques regards appuyés, une personne plus aimable que les autres.
Je refais le puzzle inlassablement en pensant à elle bien sûr mais pas seulement alors quand elle a sonné dans l’après-midi, j’étais encore dans mes chimères.
Elle est là, à l’aise comme toujours, elle se présente à mon homme sans cérémonie.

— Bonjour, Aurélie Duparc, nous sommes les nouveaux du quartier.
Devant elle mon mec fait le fanfaron, il interpelle les enfants, essaye de capter leur attention.
Il se propose de leur faire découvrir le jardin potager pour leur montrer ses légumes qui sont énormes, les mômes sont fascinés, impatients, Aurélie étonnée laisse faire.
On est toutes les deux seules dans ma cuisine. Ses enfants et mon mari sont au fond du jardin à compter les choux.
J’essaye de ne pas la manger des yeux mais comment me retenir, elle aussi fuit mon regard, je la sens hésitante, agitée.
En la revoyant ce matin, revenant de son footing, en short et brassière, je l’imagine sous la douche qui a suivi.
La conversation est tombée. Comment dire un mot, ma voix me trahirait j’en suis certaine.
 
On a tenu peut-être une minute, puis il a suffi d’une seconde d’inattention, nos regards se sont croisés et là c’est comme un éclair, le monde s’arrête, plus rien n’existe que l’instant qui vient.
On s’est retrouvées soudées l’une à l’autre sans même savoir comment, nos bouches se cherchent et se trouvent rapidement, je sens sa main impatiente sous mon pull, je voudrais que ça ne s’arrête jamais…

Mon dieu qu’est ce qui m’arrive.
Titre: Re : Instant merveilleux
Posté par: Delnatja le 07 Mars 2025 à 15:42:27
Bonjour Mic Ester, merci pour ton texte.
Je le trouve très intéressant et très bien ficelé.
J'avoue que j'ai senti venir la fin et elle m'a fait plaisir.
J'ai passé un bon moment.
Belle journée.
Titre: Re : Instant merveilleux
Posté par: Choumi le 07 Mars 2025 à 18:10:38
Bonjour Mic
Bien que je voyais arriver la fin, j’ai aimé l’ambiance de ce texte.
Ah l’amour ! le vrai, celui qui surpasse les frontières de toutes natures.
C’est bien raconté
Amicalement
Michel
Titre: Re : Instant merveilleux
Posté par: Mic Ester le 08 Mars 2025 à 09:19:15
Delnatja et Choumi, Bonjour,
Une petite histoire comme ça en passant sur ces coups de foudre imprévisibles !
J’ai forcé un peu le trait avec deux personnes très éloignées socialement sans aller (j’espère) jusqu’à la caricature. On voit arriver la fin mais pas facile de faire autrement.
Merci à vous deux pour votre lecture et bon week-end ensoleillé.
Mic.
Titre: Re : Instant merveilleux
Posté par: Cendres le 08 Mars 2025 à 09:31:25
Merci pour ton texte

Ce que j'exprime ne sont que des avis personnels qui ne reflètent que mes goûts. Ils ne sont pas des vérités, juste des points de vue qui n'engage que moi.

C'est une historie d'une personne invisible qui admire une femme, plus jeune qu'elle, qui semble avoir réussi.
Je la trouve qu'elle l'idéalise trop et se rabaisse souvent.


Une chose étrange, c'est que les deux femmes sont hétéro, et subitement deviennent lesbienne ou bi.

Ton héroïne n'a pas une vie épanouie, elle n'aime pas sa vie et la subit, mais la seconde femme semble heureuse dans la sienne.

Pourquoi elles risqueraient de tout perdre en trompant leur conjoint ?

Je sais, que des fois, des hommes ou des femmes, qui ont/sont été marié, qui ont des enfants, et a 40 45 ans, se découvrent(ou accepte) d'être homosexuel et vont vouloir trouver un(e) compagnon(e).

Je trouve qu'il y'a des choses pas très crédibles dans ton récit. Mais je ne suis pas experte et je parle de ce que j'ai pu voir. Je suis loin de connaître la vie, comme tes personnages, en plus.


Sinon, c'est un texte agréable à lire. J'ai aimé le découvrir. ;)
Titre: Re : Instant merveilleux
Posté par: Mic Ester le 08 Mars 2025 à 10:29:44
Cendres, tu as entièrement raison mais je te dois une explication.
J’ai écrit ce texte pour participer à un concours de nouvelles dont le thème ètait « coup de foudre ». Donc il fallait il me semble, que les deux personnages soient le plus éloignés possible
car un coup de foudre, un vrai, doit être irraisonné, sans calcul, foudroyant.
Après comme dit plus haut j’ai peut-être forcé un peu sur la différence, mais j’espère quand même que ça arrive dans la vraie vie.
Merci pour ton commentaire constructif.
A+
Mic
Titre: Re : Instant merveilleux
Posté par: Vilmon le 11 Mars 2025 à 23:06:28
Bonjour Mic Ester,
Un coup de foudre pour Aurélie, mais pour Julie, c’est une lente séduction qui remplit son coeur jusqu’à faire rompre les digues. J’ai bien aimé l’évolution de la situation et les réflexions d’introspection du personnage. J’aime croire que Julie dégageait un charme certain avec sa timidité qui devait renforcer les avances d’Aurélie. Un bon moment de lecture, merci !
Vilmon
Titre: Re : Instant merveilleux
Posté par: Mic Ester le 12 Mars 2025 à 13:28:05
Oui, mais au-delà du coup de foudre, ces deux-là s’attirent mutuellement et devaient se rencontrer.
Pour Julie, c’est plutôt un basculement dans l’inconnu, il y a bien longtemps qu’elle a oublié tout ça, dépassée par ce qui lui arrive, incapable de résister, elle se laisse aller dans ce moment délicieux.
D’ailleurs il y a peut-être un peu à faire en écriture pour aller plus loin dans la personnalité de Julie, femme effacée, sans ambition, évoquer son enfance, ses mauvais choix de vie, etc…
Merci d’être passé.
Mic