fondent les structures de cristaux étoilés
mon dernier souvenir agréable de la poésie de la neige remonte à très loin, j'étais jeune et c'était déjà la fin de l'ère tempérée, bien avant les chaleurs d'aujourd'hui… j'avais l'âge de croire au père noël, et tous les parents de mon immeuble avaient organisé un cadeau un peu spécial pour nous autres enfants, qui avions trouvé une pancarte au pied de chacun de nos sapins respectifs, sur laquelle était inscrite l'invitation suivante : "avant de déballer vos cadeaux, rendez-vous dans la cour intérieure pour une surprise"… ils s'étaient arrangés pour que nous nous réveillions tous à la même heure par un innocent vacarme de carillons qu'ils avaient martelé depuis dehors au matin ; nous nous étions retrouvés ensemble dehors au même moment, et là, déchargée depuis les coffres des véhicules de famille, était entassée sur la place une quantité phénoménale de neige qu'ils étaient allés récupérer durant la nuit dans les hauteurs loin de la ville, et qu'ils avaient présentée comme étant la foire aux bonhommes de neige, aux igloos, et aux munitions pour la guerre pacifique des boules de neige… ce dernier effort ultime de leur part restera gravé dans ma nostalgie, maintenant que le climat a trop changé, il résonne en moi comme le baroud d'honneur d'une armée humaine de la bienveillance, contre la fin de l'ère tempérée ; à ce souvenir, il fait chaud dans mon cœur…
premier janvier 2025
* v2 *
Plus tard dans sa vie il entendra l’histoire de la poussette bringuebalée dans les cailloux. Le seul moyen de le faire dormir, d’après ses parents. Plausible.
Cette nuit, c’est autre chose que le gamin apprend. Même pas. Disons qu’il se met à soupçonner quelque chose. Après le bisou du soir, et avoir passé ses habituelles heures silencieuses solitaires, il fait nuit lorsqu’il se réveille à cause d’un bruit de porte. Un peu plus de minuit. Cela ne fait donc pas très longtemps qu’il a enfin trouvé le sommeil, comme à son habitude. Et il se demande alors si ses parents savent. S’ils savent ces heures qui lui sont nécessaires avant de trouver le sommeil à partir du moment où ils lui ont donné l’ordre d’aller se coucher. Pourquoi sauraient-ils ? Parce que visiblement, ils ont attendu qu’il s’endorme avant de faire quelque chose qui a fait du bruit ; qu’aujourd’hui ils ont probablement intérêt à attendre qu’il s’endorme ; même si de toute évidence il ne le conscientise que maintenant, les parents ont sûrement la nécessité de savoir acquérir cette information sur leur enfant. Comment sauraient-ils ? Probablement des histoires de respiration. Mais ce que cela l’amène à penser ne le rassure pas. S’ils savent pour ces interminables moments d’immobilité dans le noir avant de trouver le sommeil, pourquoi ne le couchent-ils pas plus tard au lieu de le laisser se liquéfier l’esprit une, deux, parfois trois heures ? S’ils savent, pourquoi ne le lui ont-ils jamais dit, pendant qu’il passe tous ces soirs seul, immobile et silencieux, pensant qu’ils pensent qu’il dort pour la simple raison que c’est l’heure, qu’ils lui ont demandé de se coucher, et qu’eux-mêmes ne font plus un bruit ? Ce soir ce qui le réveille, c’est justement un bruit.
C’est le premier noël dont il se souvient. Il a entendu des histoires à l’école, de loin. Des histoires assez invraisemblables. Une chose qui le retient dans son lit, c’est que quelle que soit l’explication rationnelle à toutes ces fantasmagories, il ne voudrait pas aller lire la déconvenue sur le regard de ses parents. Le gamin se doute bien qu’ils sont bien plus impliqués qu’une idyllique mais improbable figure paternelle barbue avec un manteau rouge. Une autre chose qui le retient dans son lit, c’est tout simplement le protocole. Il est une heure où il faut être allongé dans son lit, sans lumière, en attendant le lendemain, et avant lui, le tardif moment où la conscience s’éteint.
Mais une petite étincelle de colère lui propose un dilemme. S’ils savaient le moment où il s’endort réellement…
Et puis le bruit de porte. Pas une des portes légères de l’intérieur. Non, le claquement plus lourd de la porte d’entrée de l’appartement. Plus tard dans sa vie on lui affirmera qu’il a le sommeil lourd et que seules peu de choses ont le pouvoir de le réveiller. Il y aura d’autres multiples mystères qui lui tourneront autour, avec l’idée fascinante du sommeil et de ce moment d’inconscience. Des rêves il ne sait pas trop, cela dans son histoire, poursuivra un chemin évolutif diversifié. Être témoin de quelqu’un d’autre qui dort, il n’en aura que très peu l’occasion, à peine conscient de ce que cela peut se révéler manquant pour comprendre les humains. Ronfler ou ne pas ronfler, il n’aura que presque pas de témoignages, même s’il le soupçonnera tout-de-même. Toujours est-il que cette nuit, entre le vingt-quatre et le vingt-cinq du mois de décembre, c’est la porte d’entrée qui le réveille. Il se dit que c’est probablement assez rare qu’elle soit utilisée à cette heure-là.
Une petite inquiétude le traverse après ses réflexions sur la conscience de ses parents à propos de ses heures d’endormissement. Ce n’est probablement pas un hypothétique père noël impossible qui est à l’origine du bruit. Soit c’est ses parents, soit c’est un cambrioleur. Pas d’autre possibilité. Doit-il se lever au risque de surprendre ses parents en train de déposer des paquets au pied du sapin et surtout de briser la magie qui semble être utile socialement pour les enfants normaux ? Si c’est un cambrioleur, ce serait bête qu’il soit le seul à pouvoir faire quelque chose et qu’il reste au fond de son lit.
Le gamin se propose quelques minutes de prise de décision. Il tend l’oreille. Quel type de bruit doit-il s’attendre à percevoir ? Finement, forcément ; quelle que soit la réalité, aucun des protagonistes de cet acte nocturne n’irait volontairement provoquer du son. Mais qui serait le plus efficace au silence ? Des parents aimants au sourire complice et malicieux pour un acte de subterfuge bienveillant, ou un individu suspect au degré de professionnalisme allant du tout au tout ?
Finalement, ce qui le sort de son lit, c’est un silence total, et l’incertitude totale que celui-ci provoque.
Il lui faut une dose de courage supplémentaire pour ouvrir la porte de sa chambre. Il marche dans le couloir, silencieux lui aussi. Les guirlandes du sapin clignotent par l’embrasure de la porte, et rien que cette petite lumière l’aveugle, lui qui vient de passer deux ou trois heures avec les étoiles par sa fenêtre, comme seules guides à ses yeux. Il entre dans le salon. Il y a des paquets. Et un mot.
« Bonjour mon petit Eric N. Tu as été bien sage cette année, et tu mérites tout le bonheur qui t’est souhaitable. Mais s’il-te-plaît, avant d’ouvrir tes cadeaux, veux-tu bien aller voir la surprise qui t’attend, en bas, dans la cour ? PN »
Le gamin Eric sourit. La signature en initiales est trompeuse, mais l’écriture de ses Parents de la petite famille Neilly rendent la chose naïvement poétique, lui qui les connaît amateurs de jeux de sens et de mots.
Il se dirige silencieusement vers leur chambre, et n’a pas l’angoisse de se demander comment vérifier par la porte habituellement close, où ils pourraient bien se trouver pour leur quelconque manigance. Celle-ci est entre-ouverte, et il constate sans risque qu’il n’y a personne dedans.
Probablement aucun cambrioleur à l’intérieur, et probablement aucun parent non plus.
Se précipitant à nouveau dans le salon, il en ouvre le balcon et sort pour observer le contrebas. Le froid le mord affectueusement, il souffle de la buée. Tout est sombre. Ses yeux étant accoutumés à l’obscurité, il ne voit pourtant rien d’inhabituel. Mais il sait qu’il se passe quelque chose, comme le mot le laisse suggérer.
Dans le placard de l’entrée, Eric se saisit de son manteau, de ses gants, de son bonnet. Il chausse ses chaussures. Après avoir hésité, il s’empare d’un double des clés de la porte d’entrée. En sortant, son cœur palpite, mais pas comme palpite un cœur d’enfant à Noël.
Plus tard dans sa vie, des détecteurs de mouvement allumeront les couloirs à sa place. À ce moment, il est plutôt content de ne pas le faire et de demeurer dans le noir, déjà parce qu’il supportait assez mal la petite lueur des guirlandes, et ensuite parce qu’il préfère ne pas être découvert là où il n’est pas sensé être. Mais le couloir n’a pas de fenêtre sur les étoiles, et il y fait très sombre. Qu’importe : avec son accoutumance, la petite loupiote de l’issue de secours est largement suffisante, et il voit juste assez les arêtes séparant le sol et les murs et leurs différences de teintes. Il devine les portes. Sa mémoire spatiale fait le reste pour le guider. À côté de l’ascenseur et son petit bouton lumineux, il y a la porte de l’escalier qu’il descend jusqu’au hall d’entrée. Une fois qu’il a vérifié qu’il avait bien toutes les bonnes clés, au cas où, pour rentrer, Eric sort et déambule un peu dans la cour. Pas très longtemps : il ne faudrait pas qu’on le remarque. C’est pourtant ici qu’il doit rester s’il veut voir la surprise arriver. Il cherche une cachette, la trouve, s’y installe, et attend…
La patience ne lui pose pas de problème, même s’il réalise seulement sur le moment, qu’elle risque de lui être utile. Tant de soirs se sont étirés dans sa vie, sans bruit, sans personne, sans le moindre mouvement, avant de parvenir à dormir, en pensant que ses parents s’imaginent qu’il s’est endormi. Ici, cette patience spéciale a ce goût d’un quelque chose d’autrement savoureux. Quelque chose de très savoureux, même si en arrière-goût, il a dorénavant ce doute : ses parents savent-ils lorsqu’il s’endort ? Ces heures… Il préfère se raccrocher à l’idée de la surprise, se demandant alors combien de temps il va devoir attendre avant qu’ils l’apportent, comme écrit, dans la cour.
Et c’est une voiture qui le tire de la première phase de patience. Il ne se doute pas que celle-ci durera toute la nuit, là, dans un coin du local à poubelles. Ce n’est pas la voiture de ses parents. Il reconnaît celle des voisins du troisième, un peu surpris, et de nouvelles questions se bousculent dans sa tête. Est-ce que cela a un rapport avec la surprise des parents Neilly ? Sont-ils eux aussi partis en voiture ? Eric n’a pas pensé à aller voir dans le parking souterrain, il ne soupçonnait pas que les voitures puissent faire partie du projet de surprise, et non plus que d’autres résidents y seraient impliqués.
Au milieu de la cour, la voiture s’arrête, et des adultes en sortent. Ils ouvrent le coffre, mais Eric ne peut pas voir ce qu’il y a dedans. Les phares avant du véhicule sont braqués vers lui, et son arrière n’est alors pas orienté de la bonne façon. De plus, il a dû se mettre à couvert lorsqu’il a compris que la lumière était pointée vers le local où il se trouve. Son stress augmente d’un cran supplémentaire lorsque, entendant les paroles à moitié chuchotées, il comprend qu’il doit mieux se cacher :
« Vas chercher les banderoles, mais chuuut ! »
Les banderoles, elles sont à côté de lui derrière une des poubelles, il les remarque au moment où il entend la voix signaler leur existence, et où une silhouette s’avance à contre-jour.
En un éclair, il se décale, pousse sur ses roulettes la poubelle la plus au fond, et se cache derrière. Il espère que les adultes n’auront rien vu à travers le grillage du local. Quelques secondes plus tard, il se rassure, car visiblement, rien ne semble les avoir alerté.
Pendant qu’il observe madame Rames ouvrir la grille, avancer, et se saisir de la banderole là où il se trouvait juste quelques secondes plus tôt, il entend des bruits de déchargement. Lorsqu’elle s’éloigne pour rejoindre la voiture, il réunit sous ses yeux les deux plans d’action. Alors que les deux hommes qu’il n’a pas encore reconnu pellettent de la neige depuis le coffre au pied du véhicule, il lit la banderole que la voisine déplie :
« Foire aux boules de neige, aux bonhommes et aux igloos ! Joyeux Noël à tous ! »
C’est à ce moment que la voiture des parents d’Eric fait son entrée dans la cour. Elle s’arrête à côté de la première, et tous deux sortent ensemble avant d’aller ouvrir également leur coffre, armés de deux pelles.
- Tout va bien ?
- Chuuut. Oui ! Et vous, ça a été ?
- Oui ! Au final c’est pas si long de remplir un coffre entier ! Le plus chiant, c’est le trajet… Vous croyez que y’en aura assez ?
- Difficile à dire pour l’instant, mais grâce à tout le monde et si on garde ce rythme, je suppose que ça devrait être plus ou moins comme on l’avait prévu.
- Parfait ! Nous on a fini, on repart pour un tour ! Les autres, ils en sont où ?
- Ils devraient arriver. Si on veut tenir toute la nuit, mieux vaut la jouer vitesse sans précipitation.
- Ok. Et comme on a dit : toute la nuit, que ce soit pour cinq centimètres ou cinq mètres d’épaisseur ! Allez, filez, y’a pas de temps à perdre !
La voiture des voisins redémarre, les phares se détournent du local, et Eric peut enfin arrêter de plisser les yeux. Sa persistance rétinienne le laisse alors dans l’aveuglement le plus complet, une obscurité visuelle totale, alors qu’à l’inverse, dans son cœur qui a tout compris, s’illuminent mille sentiments exaltés, allant de la gratitude à l’émerveillement. Il se retient d’éclater de rire, mais pas de verser une larme. Bien décidé à demeurer témoin invisible de toute cette mascarade heureuse, il se demande encore à peine de quoi sera faite sa patience.
Ira-t-elle seulement jusqu’au bout de la nuit et du projet des adultes ? Rester là ? Dans le froid ? Caché ? Tout ce qu’il sait, c’est qu’il ne tient pas à lui-même agir selon une mascarade supplémentaire. Il ne remontera probablement pas faire semblant de se réveiller, feindre la surprise, et mimer quoi que ce soit qui pourrait être faux… Ne tenant pas forcément non plus à faire celui qui a déjoué leur si gentil secret, il hésite. Probablement trouvera-t-il une manière de lui aussi, garder son secret sans trop le dissimuler.
Le silence de la nuit l’accompagne. L’obscurité est son alliée.
Avant de découvrir les sourires des autres enfants de l’immeuble au petit matin, qu’il s’imagine admirer de loin, à l’écart comme il a toujours fait des gens, il profite précieusement, dans l’instant étiré de cette nuit, de ceux des adultes, complices, qui se relaient sans le voir, dans des voitures entrant et sortant de la cour et venues d’il-ne-sait-où, presque comme des cambrioleurs, déversant à coups de pelle, des blocs un peu moins naturels que la chute de flocons, mais d’une toute autre poésie.
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