Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Alexander claque la portière de la voiture. Autour de lui, l’air bourdonne du travail tardif des insectes. Il contemple les rosiers qui encadrent l’entrée de la maison, qui continuent de fleurir comme si l’été venait de s’installer, comme si la nature n’allait pas, d’un instant à l’autre, se flétrir à nouveau. Quelque chose en lui lui implore de fuir ces buissons épineux, de chercher autre chose de moins abrasif, de plus lisse. Il détourne son regard vers les collines. Là-bas, la limpidité de l’air semble avoir élargi les distances. Le ciel – rarement aussi bleu – donne l’impression de couvrir une étendue bien plus vaste que d’habitude, comme si depuis ici, il voulait créer un accès direct à la mer. Ces grands espaces soudain ressentis se réverbèrent en Alexander, coïncident magnifiquement avec l’envergure de son intuition qui, précisément aujourd’hui, semble déceler des relations ordinairement hors de sa portée.
Pour ne pas brusquer ce moment précieux, Alexander emprunte le chemin du jardin plutôt que d’entrer directement dans la maison. Parmi les arbres et les pans de ciel azur, il s’immerge sans retenue dans l’entrelacement de ses pensées. Pour une fois, il les distingue toutes lucidement, peut s’en approcher ou s’en éloigner à sa guise comme s’il était un voyageur indépendant. Et là, juste là, apprivoisée, docile, il perçoit enfin cette connexion qui se refusait à lui depuis des mois. Les rayons qu’elle projette illuminent des contrées de possibilités qu’il n’osait espérer. Il n’en croit pas ses yeux tellement elle est belle, parfaite, envisage déjà toutes les manières de la décrire, la formaliser, et puis pourquoi pas ? la présenter, à ses collègues et au reste de la communauté scientifique.
Lentement, il se dirige vers l’entrée de la véranda. À l’intérieur, un amalgame discordant de bruits l’arrache à ses pensées. Quelqu’un, sa femme probablement, écoute de la musique tournée à plein volume dans la cuisine en ouvrant et refermant des placards sans délicatesse. De la salle de bain provient le fracas de la machine à laver qui semble vouloir perforer le carrelage, s’y enfoncer à tout jamais. Alexander s’imagine se glisser incognito le long des murs et gagner le refuge de son bureau. Là, il pourrait profiter de la clairvoyance de son esprit – qu’il sait, hélas, fragile et temporaire – pour examiner la découverte qu’il vient de faire. Il pourrait alors se sentir, quelques merveilleux instants encore, capable, vigoureux, aussi jeune qu’au début de sa carrière, ennobli de rêves et d’ambition.
Il s’introduit à contrecoeur dans le séjour lumineux. La silhouette de Kristina se meut à contre-jour derrière l’îlot central de la cuisine. Il se retient de la saluer, s’essaie un instant à la contempler dans son insouciance, son corps énergique se déplaçant en cadence avec le rythme de la musique. Longue, élégante, un soupçon de tensions dans les épaules, des mouvements précis, qui marquent l’habitude et l’expertise, une chevelure blonde qui pourrait être plus ample et soyeuse, mais qui dans l’ensemble ajoute une note gaie à un tableau qui, il veut s’en convaincre, reste sublime. Comment, se demande-t-il, parvient-elle à susciter une telle illusion de force et de stabilité, quand il sait que par moments, elle ne rêve que de hurler et de briser des verres, de se recroqueviller et de disparaître ?
Elle lève le regard, remarque sa présence. Un léger sourire se peint sur ses lèvres.
– Je pensais justement à toi, dit-elle en déposant une casserole sur le marbre du comptoir.
– Ah oui ? s’efforce d’hurler Alexander pour courir le bruit ambiant.
Elle pouffe et ordonne à l’assistante virtuelle de réduire le volume de la musique. Elle s’avance vers lui. Il l’embrasse sur la joue, s’apprête à l’enserrer dans ses bras mais la voilà qui s’échappe déjà et s’en retourne derrière le comptoir.
– La semaine prochaine, il y a un congrès sur le minimalisme auquel j’aimerais bien participer.
Elle ne poursuit pas sa phrase tout de suite, semble soupeser Alexander du regard comme pour anticiper sa réaction.
– Oui, et bien ? l’encourage-t-il patiemment.
– Ça signifierait que tu ailles chercher Anton au foot et que tu prépares le dîner les deux soirs.
– Oui, oui, bien sûr ma chérie, affirme-t-il, déçu, au fond de lui, par ces détails banals de logistique. Il s’attendait à une pensée plus intime qui magiquement aurait effacé l’impression de futilité qui vient de l’assaillir.
– Tu y vas seule, à ce congrès ? la relance-t-il, pris d’un furtif soupçon pendant qu'elle continue de vider le lave-vaisselle.
– Avec Birgit, répond-elle sans se retourner.
– Ah, oui, évidemment. Les enfants sont là ?
– Anton est chez une copine. Frieda est là. Bien que je ne sois jamais sûre qu’elle soit vraiment présente.
Il sourit faiblement à cette blague qui n’en est pas vraiment une, puis se retire de la cuisine. Dans la cage d’escalier, il constate avec tristesse que son précieux moment de clarté s’est résorbé. Sa pensée lui apparait de nouveau confuse, emmêlée, peu sûre des directions. Un regret intense s’empare de lui. Depuis quand, se demande-t-il, leur relation, à lui et Kristina, s’est-elle vidée de sa substance ? Depuis quand ne s’occupent-ils plus que d’organisation, de subdivision des responsabilités, de toutes ces tâches funestes qui éventrent l’amour sans rien n’y substituer ?Le soupçon qui l’a gagné dans la cuisine s’impose de nouveau à son esprit mais très vite, il l’anéantit, se sentant coupable d’imputer une faute pareille à sa femme, alors que lui-même…. (Non. Non. Ne pas y penser!)
Arrivé sur le palier du premier étage, la voix de sa fille aînée le tire de ses cogitations. Il s’approche de sa chambre et, après un instant d’hésitation, entre. Frieda est allongée sur son lit, le regard concentré dans un livre. Son téléphone git à ses côté, l’écran éteint. Quand elle aperçoit son père, son expression se détend. Elle repose le livre et se redresse quelque peu.
– C’était bien toi, j’étais pas sûre, dit-elle.
– Toujours pas fini ? remarque Alexander en indiquant son livre du doigt.
– Non. J’ai dû m’arrêter à plusieurs reprises. J’ai peur de passer à côté de l’essentiel.
Il acquiesce, et percevant comme une invitation dans son regard – ou s’agit-il d’une imploration ? Quelque chose de triste, voire désespéré, filtre de ses yeux gris – il prend place sur le côté du lit.
– C’est bien qu’ils continuent de vous faire lire ce livre. Il est important, affirme-t-il.
Frieda fronce les sourcils.
– Ce n’est pas l’avis des autres de ma classe. Ils en ont marre qu’on parle de la guerre. Ils disent qu’on a compris et qu’on pourrait passer à autre chose. Que c’était il y a un million d’années.
L’incompréhension et la frustration qui altèrent la voix de sa fille le heurtent plus que s’il les avait éprouvées lui-même. Il aimerait l’aider à s’en défaire, aimerait maintenant et pour toujours supprimer de ses frêles épaules le poids d’un monde qui, au fur et à mesure qu’il se dévoile, se révèle obscur et implacable.
– J’imagine que la jeunesse se sent souvent à des années-lumière des erreurs du passé, répond-il maladroitement. Il aurait voulu dire autre chose, de plus intime, de moins général, servant de fil entre leurs deux vies, d’accroche.
– Oui, oui, la prof, c’est aussi ce qu’elle dit, mais je ne suis pas sûre que ça les intéresse.
– Camilla, elle en pense quoi ?
– Camilla et moi on se tait.
Il entend ces mots et les comprend. À travers les rayons qu’ils projettent, il se reconnaît, se revoit dans son adolescence esseulée, avançant aveuglement, cherchant à percer les parois opaques, cimentées, le séparant du monde confus de ces camarades, distant des adultes. Il aimerait prendre sa fille par la main, mais pour l’emporter où ?
– Papa ?
Elle cherche ses yeux ou une réponse.
– Ce qui importe, ma chérie, c’est votre amitié, à Camilla et toi. Pour le reste, ce que les autres pensent ou pas, tu n’y peux rien, et au fond, ce n’est pas important.
– Mais Madame Weber elle dit qu’au contraire, on doit exprimer nos opinions. Que si on laisse toujours la place à ceux qui sont plus sûrs d’eux et ont l’avantage du groupe, on y perd. Je ne sais plus comment elle a dit. Qu’on risque de laisser place à un mouvement simpliste qui gagne en violence, je crois, parce que plus personne ne s’y oppose.
Alexander se sent mal à l’aise. A-t-il menti ? Pire, a-t-il de nouveau failli à son rôle de père ? A-t-il cherché à protéger sa fille plutôt qu’à l’éduquer ? À la garder près de lui plutôt que de la munir d’un glaive et de la catapulter dans un monde qui, certes, est d’une laideur affligeante, mais qui n’en est pas moins la seule réalité qui existe ?
– Tu as une bonne prof, je suis content, répond-il pour gagner du temps.
– Oui, elle est super, Madame Weber ! confirme Frieda, et le sourire lui est revenu aux lèvres, l’espoir aux yeux.
– Peut-être qu’il s’agit de trouver un équilibre entre la préservation et le sacrifice de soi, ma chérie. Je n’en sais rien, je ne crois pas y être jamais parvenu moi-même.
Elle hoche la tête, comme si elle avait vraiment compris.
– Toi ton travail, ça va ? demande-t-elle l’air sincèrement intéressée.
Alexander est surpris par cette question, par ce qu’elle suggère de l’attachement de sa fille à son égard. Puis il se souvient de sa découverte faite au jardin.
– Tout à l’heure, il m’est venu une idée qui pourrait expliquer plus d’une décennie de résultats contrastants et peu concluants, explique-t-il en pesant bien ses mots, comme s’il avait peur de trop se précipiter et de gâcher son idée.
– Ben dépêche-toi d’aller la mettre sur papier! l’encourage Frieda.
Il se lève, la regarde, peine, comme toujours, à comprendre qu’elle est vraiment sa fille. Il l’embrasse sur la tête, puis quitte sa chambre, triste ou émerveillé, ne sachant faire la différence. Lentement, il s’avance sur les dernières marches qui mènent aux combles, pousse avec un sentiment d’appréhension la porte qui le sépare de son bureau. Un bel espace lumineux s’offre à lui, occupé par une longue table recouverte d’un ordinateur portable, de papiers, de livres, et de revues scientifiques. Il referme la porte et soupire. Par la fenêtre, il aperçoit le soleil et les pans du ciel de toute à l’heure, mais le moment est bel et bien passé. Le firmament s’est replié sur lui-même, coupé de la mer et du reste du monde, n’est plus qu’une banale étendue bleue.
Avant de s’adonner à la rédaction de sa nouvelle idée, il consulte ses emails. Son attention est surtout attirée par l’un d’entre eux, intitulé: « Absence – fille malade ». Il laisse son regard tracer les arrondis du prénom de l’expéditrice, essaie vainement d’étouffer la déception qu’il ressent. Il pense à la distance s’élargissant entre sa femme et lui. Se sent, se sait, coupable. Comment diable pourra-t-il éviter ce qui déjà lui semble inéluctable ?
Il soupire, et ce met au travail.
Bonjour,
Bizarre, mais j'ai relu cinq fois ce texte. Il est différent des autres, même si l'auteure à garder la même construction. Au début, je n'ai pas trouvé en quoi car les deux paragraphes d'introduction sont quelque peu soporifiques, pas dans un sens négatif, mais ils obligent à une certaine concentration pour s'accaparer le personnage et ses pensées nébuleuses sur son "eureka" scientifique en sortant de sa voiture.
Et puis il n'y a pas de fin, même éphémère ou une passerelle jetée aux lecteurs pour les diriger vers quelque chose de possible, même si plus tard, le lecteur s'apercevra ou non de son erreur. C'est bien, on a le suspense.
En fait, ce qui est perturbant dans ce texte et qui le rend différent des précédents, c'est le personnage. Son ambivalence sur tous les sujets de son quotidien. Personnellement, c'est agaçant ce côté double facette et certaines de ses pensées sont dérangeantes. Brrr...
Au final, je crois que c'est le personnage le plus réussi, le plus abouti. Il offre tant d'options possibles dans sa vie privée, familiale et même professionnelle, qu'il peut être un parfait salaud, un pervers, un goujat, un menteur, un psychopathe... ou tout simplement avoir sa crise de la cinquantaine. Et puis je ne l'aime pas ! 8) Qu'il se le dise.
La vie quotidienne du foyer est bien amenée, bon on ne peut pas éviter certains clichés comme la mère dans la cuisine occupée à ses tâches et les ados dans leur chambre. Mais c'est tellement bien fait cette réalité qu'à la lecture on imagine tout très facilement.
Bon voilà pour l'instant. :)
@Apo
Alexander, j'adore ce prénom !
:D moi ça me fait penser au prénom du papa de Mowgli
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
passons :mrgreen:
Encore un scientifique ? :D
Comme le dit Stephen King, "écris sur ce que tu connais" !
you got me >< >< >< (je me suis beaucoup questionnée à ce sujet, si c'était un problème ou non... surtout qu'à la base que voulais qu'Ann aussi en soit une. En soit, dans une ville comme celle où ils habitent, où l'uni est omniprésente, ça pourrait jouer...mais peut-être qu'il faut quand même que j'envisage une autre profession à Ann...sinon c'est too much)
Son ado parle super bien! Ca ne fait pas super naturel comme phrase. Mais bon, c'est peut-être une HPI, je sais pas!
j'ai écourté la phrase, je m'étais dit pareil. Ça ne me dérange pas qu'elle parle bien, mais la phrase originale était trop littéraire
subtils (ben alors, je croyait que tartiflette avait corrigé tout ça! :D)
haha tu as été trop rapide, j'avais d'abord intégré les changements dans mon doc principal
Sacré Alexander, ça va mal finir tout ça ! (nan en fait j'en sais rien, mais ça n'ébauche que du compliqué, pour la plus grande joie de l'autrice et des lecteurs!)
Chouette portrait! Ca marche bien aussi !
mais est-ce bien vrai que ça va finir mal ? ::)
hihi, merci beaucoup pour ton comm :coeur:
@BAGHOU
Coucou :coeur:
Très intéressant ton commentaire, surtout que je ne m'y attendais pas.
En fait, ce qui est perturbant dans ce texte et qui le rend différent des précédents, c'est le personnage. Son ambivalence sur tous les sujets de son quotidien. Personnellement, c'est agaçant ce côté double facette et certaines de ses pensées sont dérangeantes. Brrr...
tu arriverais, si tu en a l'envie et le temps, de me dire lesquelles de ses pensées tu as trouvé dérangeantes ? J'ai modifié un passage, après qu'il quitte la chambre de sa fille, parce qu'après ton comm j'ai réalisé qu'il pourrait être interprété différemment de ce que je voulais initialement. Peut-être que c'était ça.
Au final, je crois que c'est le personnage le plus réussi, le plus abouti. Il offre tant d'options possibles dans sa vie privée, familiale et même professionnelle, qu'il peut être un parfait salaud, un pervers, un goujat, un menteur, un psychopathe... ou tout simplement avoir sa crise de la cinquantaine. Et puis je ne l'aime pas ! 8) Qu'il se le dise.
:D :D
La vie quotidienne du foyer est bien amenée, bon on ne peut pas éviter certains clichés comme la mère dans la cuisine occupée à ses tâches et les ados dans leur chambre. Mais c'est tellement bien fait cette réalité qu'à la lecture on imagine tout très facilement.
les ados dans la chambre, je me demande si c'est un cliché ou juste une représentation très plausible :mrgreen: pour le cliché de la femme, il est voulut, ça changera par la suite.
Merci BAGHOU :coeur:
Bonsoir,
C'était effectivement ce passage là : Brrr...
Parfois, il a l’impression d’être plus connecté à sa fille qu’à sa femme et ne sait si c’est normal. Il quitte la pièce, se sentant à la fois heureux de cette relation privilégiée et contrarié, mais sans en connaître la raison précise. Ou peut-être qu’il la connaît, mais ne veut l’admettre. Tant bien que mal, il repousse certaines pensées importunes dans les entrailles de son esprit
Avec les modifications apportées, cet Alexander passe pour un homme obsédé par une collègue avec qui il passe une majeure partie de sa journée. Normal quoi ! La cinquantaine, il ne sait pas gérer ! :D :D