Bonjour
Voici une petite chronique de mon village. Pas tout à fait vraie, pas tout à fait fausse non plus comme toutes les histoires de voisinage.
Que ceux qui ont gardé leur âme d'enfant ne lisent pas ce texte avant d'aller coucher, cauchemars assurés.
Toutes vos remarques seront prises en compte
Amicalement
Michel
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Comme tous les jours de la semaine, même si aujourd'hui c'est dimanche, Raoul Grillotare s'est levé à 6 heures pour s'alimenter d'un bol de café et d'une tartine de beurre avant de préparer le petit déjeuner pour Élodie, sa compagne. Comme tous les dimanches après le petit déjeuner, et ce depuis longtemps, Élodie se prépare pour célébrer la messe en la petite église St Clotilde pendant que lui, troquant son bleu de chauffe contre une saharienne, s'en va flâner à potron-minet, au bord du lac Chabran, avec Blondie sa chienne de race Labrador. Il est 7 heures, au carillon de la cuisine, quant, vite avalé par la brume, Raoul Grillotare file vers son destin.
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Depuis plusieurs jours, il se raconte dans le village de Clarignon sur Jourde, où Raoul est cantonnier, qu'un buisson se serait sauvé en maoûlant devant l'air hébété de trois fêtards prêts à soulager leurs vessies sevrées de bière sur son feuillage mordoré. Sur le coup, les villageois en ont bien rit. A la belle saison, nombreux sont les vacanciers, après une soirée passée au dancing "Le Fontenoy" à voir, en fin de nuit, des Éléphants roses, des lutins et autres farfadets se balancer dans les reflets mystérieux du plan d'eau. Alors, après tout, pourquoi pas un buisson monté sur roulettes.
Ceci-dit, tout le monde ne goutte pas aux même plaisanteries et pas plus tard qu'hier, une réunion extraordinaire du conseil municipal a eu lieu à huis clos. La saison touristique démarre à peine, et cette légende du XVIIIe siècle, ressortie d'un vieux grimoire par le premier adjoint, faisant état de disparitions mystérieuses imputées à une plante sanguinaire dotée d'une force dévastatrice, contrarie Monsieur le Maire comme ce n'est pas possible.
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Raoul Grillotare est un taiseux, un taciturne étanche aux racontars en tous genres. Il ne croit pas à toutes ces apparitions nébuleuses. Pourtant, en traversant le petit bois où des lambeaux de brume s'accrochent aux branches basses des feuillards, Raoul a sursauté, surpris par le plongeon, pourtant familiers, de quelques grenouilles et autres crapauds. Plus inquiétant encore est l'attitude de la chienne Blondie qui reste collée à ses basques, elle qui a pour habitude de flairer en long et en large sourde aux nombreux rappels. Les aiguilles de sa montre marquent à peine huit heures quand Raoul, membre du conseil municipal, se demande s'il ne faudrait pas mieux rebrousser chemin.
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De son côté la Maréchaussée n'est pas restée inactive et a mené l'enquête sous la demande du préfet mis dans les confidences. Après audition des témoins à charge, pris très au sérieux maintenant, celle-ci a dressé un rapport laconique remis à à la haute autorité:
"Ni homme ni bête, le végétal si c'en est un, aperçu en ce début Juillet par trois larrons en foire, serait de forme non-définie aux contours imprécis et porterait, toujours selon nos trois lascars, au niveau du nombril une sorte de trompe de bonne dimension terminé par un opercule qui pourrait s'apparentait à un œil. Rendus sur site, les gendarmes Roubert et Comartin ont relevé des empreintes ressemblant fortement aux semelles usées de simples baskettes taille 44. Néanmoins au point où en est l'enquête rien ne vient confirmer si elles appartiennent à la chose non identifiée ou à une de ses victimes. Il est donc conseillé à la population de rester sur ses gardes et de ne pas s'aventurer n'importe où ni n'importe comment sans prendre les précautions nécessaires, la présence d'un homoncule ( Petit homme créé par un alchimiste ) n'étant pas totalement exclue.
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Presque malgré lui, Raoul a continué son chemin avec Blondie de plus en plus nerveuse, maintenant réfugiée toute tremblante entre ses jambes. Sans pouvoir expliquer pourquoi, l'espace mi-clos de la forêt le rend nerveux et le silence, souvent béni, lui est devenu lourd et pesant. Le brouillard se lève à peine quant Raoul Ernest Théodore Grillotare, fils du Jean Grillotare et de la Mélanie Rousseau, se dit qu'il pourrait être à un tournant de sa vie.
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Dans les chaumières, l'atmosphère n'est plus à la rigolade non plus. L'hourvari s'est répandue à l'ensemble de la population et sur la place du marché l'on ne parle plus que du retour d’un Lycanthrope (Loup-garou) sous les traits d'un végétal inoffensif pour mieux surprendre et dévorer les impénitents les jours de grisailles. Et ce n'est pas le curé qui voit, dans cette apparition soudaine, un avertissement divin en réponse au péché de chair, souvent pratiqué les soirs d'été sur le seul banc encore en état derrière l'église, qui va calmer la phobie ambiante.
Sur son prie-dieu, Élodie ne peut s'empêcher de penser à son Raoul.
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En voyant la bille de bois, où il s’assied à chaque visite, Raoul est presque rassuré. Il connaît le coin comme sa poche et n'a jamais vu, ici, âme qui vive. Son regard exercé a vite fait le tour de la petite clairière toute encombrée de bois morts sans butter sur quoi que ce soit d'anormal.
Tout lui semble, donc, normal. Et pourtant !
S'il avait les yeux dans le dos, il verrait que le buisson posé à quelques mètres se déplace lentement vers lui dans un léger froissement de feuilles. La chienne, elle, a flairé et s'est réfugiée sur les genoux de son maître en gémissant. Soudain Raoul ressent comme une présence et un frisson lui parcourt l'échine comme un long doigt glacé. Alors, la peur au ventre, il se retourne tout doucement.
Si un clocher tape les neufs heures, Raoul ne l'entend pas.
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A la sortie de l'église, Élodie s'est précipitée jusque chez Monsieur le Maire pour lui parler de Raoul. Aussitôt celui-ci a formé une battue pour aller à la rencontre de l' imprudent en espérant ne pas arriver trop tard. Avec tout ce qui ce raconte au village, on arrive à croire à l’existence de l'incroyable. Tout le monde l'aime bien Raoul, et pourtant ils ne sont pas nombreux a répondre à l'invitation. Certains avancent même que s'il venait à lui arriver malheur ce serait un peu de sa faute, qu'il l'aurait bien chercher. Pire, certains parlent déjà de lui au passé.
— Il n'avait rien à faire dans un endroit pareil, dit à qui veut l'entendre le boulanger
— C'est vrai ça, reprend une partie de la foule réunie sur la grand place. .
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Raoul est maintenant face à face avec le végétal maléfique. Dans ce bras de fer qui s'engage il n'est pas à son avantage, il en a peur. L'horrible œil noir au bout de l'excroissance érectile le clou sur place et paralyse jusque ses pensées. Rien, visuellement ne peut donc échapper au monstre et Raoul reste là, pantelant, évitant tout geste brusque qui pourrait réveiller son instinct prédateur. La chienne, elle, s'est planquée sous un tronc d'arbre et n'en fini pas de trembler. Dans le brouillard, toujours épais, Raoul Grillotare aperçoit sur le côté gauche de l'immonde arbrisseau une branche, une patte, un bras, il ne sait plus, qui se lève presque à l'horizontale et se tend vers lui. Incapable de se lever, il voudrait fuir, vendre chèrement sa peau, sauver sa vie, du moins ce qu'il en reste.
Si la pendule de l’hôtel de ville marque les 9 heurs 30, Raoul s'en fout.
— Bonjour ! lui lance l'être en s'approchant jusqu'à le toucher.
— Bon...jour répond difficilement Raoul.
— Je me présente Jaquemin Corté photographe animalier poursuit-il en enlevant son camouflage, belle journée.
— Belle journée c'est sûr, lui répond Raoul pris d'un fou rire nerveux en pensant à la tête qu'ils feront au village.
— Vous vous moquez de mon accoutrement ?
— Ah! que non, mais vous ne pouvez pas comprendre.
Déjà, lui parviennent les appels saccadés de la battue partie à sa recherche. Dans la campagne résonnent les dix première heures d'un dimanche pas tout à fait comme les autres. Raoul rentre chez lui.