Balade en sol mineur
Sol silencieux, supplicié, épuisé,
Solitude d’un générique quand les noms s’effacent
Dans le solvant de la mémoire martyrisée ;
Ne restent que les traces de crasse
Sur les photographies en noir et gris.
Terre violée, entrailles pillées
Pour payer montres gousset et souliers vernis
Aux nobles et élégants rentiers fortunés ;
Les galeries, hantées par les dies irae des forçats
De tout âge, aspirent l’air vicié et les terrains s’écroulent lentement,
Animés par le besoin de justice d’en-bas.
Les damnés du capital implorent un dédommagement.
Lamineurs laminés par des machines souveraines,
La fosse n’est plus qu’une image sépia.
Les dirigeants d’entreprises lointaines
Orchestrent ici un inégal combat.
Trop peu d’emplois, manque de qualification,
Les préparateurs de commande aux ordres d’un robot,
Les terrassiers, les profs, les infirmiers, les maçons,
Les salariés sous-payés n’ont plus de mots
Pour lutter contre une mutation qui les dépasse.
Ils abandonnent leurs refrains sur un monde meilleur,
Pendant que l’urne se transforme en impasse
Où se défouler en exprimant ses rancœurs.
Si tu étais une chanson, tu serais Le plat pays,
Si tu étais un scandale… il y en a tant !
Si tu étais une boisson, « garçon, remets un demi ! »
Si tu étais un animal, tu t’envolerais, phénix rutilant.
Sur les pentes des terrils, un catalogue d’activités
Attire les enfants agités, les parents débordés,
Les touristes qui ne sont pas rebutés par un ciel gris entêté.
Enfin, le samedi, la foule assiste, subjuguée,
À la joute de ses champions en sang et or
Qui déclenchent des hymnes fervents et restaurent la fierté
Des idéalistes s’obstinant à croire encore
À des lendemains poudrés d’or et de prospérité.
Dos pointus, plats ou ronds,
Incontournables dans le panorama,
Immenses cônes de résidus de charbon
Rythmant le déroulé vert prairie et bleu maya,
Striant de sentinelles gris anthracite
Le regard triste des hommes émancipés
Et assujettis à d’autres chaînes aussi vite,
Fous qui avaient cru pouvoir se libérer.
Poussières tremblantes sous la pluie,
Assoupies, effacées par la nuit,
Les fragiles scories menacées d’éboulis
S’apaisent à la sourdine d’une gymnopédie.
Réjouis sous le soleil rayonnant des moissons,
Raidis au son du canon, encapuchonnés de vert tendre,
Les spartiates maïs et les doux épis blonds
Mènent la guerre pour défendre
L’avenir de l’indépendance alimentaire.
Et tant pis si les parcelles polluées,
Aspergées d’engrais délétères,
Enfantent des légumes et des fruits qui ont muté.
Rénovez les chevalets érodés, les puits défoncés,
Entonnez la complainte des galibots !
Les réminiscences d’une gloire passée
Sont protégées aujourd’hui par l’Unesco.
Minuscules maisons photocopies
Pour le repos des gueules noires ;
Miniatures plusieurs fois agrandies
Pour accueillir des familles sans histoire.
Le temps n’est plus aux uniformes,
Des vérandas, des colonnes, des canards en plâtre,
Un étang, une statue d’elfe hors norme
Individualisent les façades rougeâtres.
Un quintet d’harpes éoliennes fredonne la mélopée
D’un héros enseveli par un éboulement vicieux,
De sa belle, qui renonce à la vie, dans son chagrin enveloppée,
Sans rien attendre des patrons ni des dieux.
Fanions chamarrés pour accueillir les coureurs,
Fanfare et brass-band astiqués pour l’occasion,
Familles endimanchées, fables des élus hâbleurs,
C’est la fête dans toute la région.
Une occasion d’oublier qu’on est les oubliés.
Les jupes tournent, les hommes improvisent
Des danses improbables, de nouveaux couplets.
À chaque quatorze juillet, la Bastille était reprise.
Odeur de gaufres, goût de nougats,
Manèges bruyants, estomacs retournés,
Le chœur de milliers de voix ne chante plus le Ça ira,
Mais des slogans d’exclusion qui font frissonner.