Etreinte interdite
On m’appelle Myrrha.
Je suis très embêtée car je suis amoureuse de mon père. S’il n’était pas l’arbre dont je suis la ramure, je pourrais l’enlacer de mes feuilles, et dans chacune d’elle laisser chanter le vent, et de mes branches flexueuses le bercer, le caresser, le couvrir de baisers si envahissants qu’il ne pourrait avoir d’inclinaison pour d’autres femmes, à commencer par ma mère.
Je déteste ma mère quand elle se harnache de robes luxueuses pour amadouer mon père. Je ne sais comment lui avouer que j’aime mon père. Elle me répond que c’est normal qu’une fille aime son père. Mais cet amour-là qui me consume, elle ne peut le comprendre.
Ma mère est une rivale.
Lui ne sait rien de la bête de désir qui râle en moi.
Il veut me marier. Il me présente tous les prétendants qui fraient dans la sphère de son milieu bienpensant. Un patron, un ingénieur, un avocat, un pharmacien, même un pharmacien. Il consentirait à ce compromis pour se débarrasser de moi. Combien de fois lui ai-je dis que seul un homme « pareil à toi mon père », pourrait me convenir. Son orgueil est flatté, mais il récidive dans l’énumération des godelureaux qui emplissent son carnet d’adresses. Il me gratifie d’une tape sur la joue et me renvoie à mes songeries mélancoliques de jeune fille.
Des songeries abominables. La honte me ronge comme un nid de vipères au creux de mes rêves. Je m’appelle Myrrha, mais je pourrais aussi bien m’appeler Claudine, Joséphine ou Camille, être chacune d’entre vous qui me jugez, me condamnez pour ne pas voir en vous le feu qui vous brûle dans la solitude et le silence forcé qui vous torture dans la moiteur de vos chambres.
Ce matin ma douleur était trop forte. Je suis montée sur une chaise, une de ces chaises de l’enfance capitonnée de rose, à une solive de chêne j’ai noué ma solide ceinture, celle dont j’aime ceindre la taille de mes robes légères à fleurs Liberty, papa pour mes dix-huit ans m’en a offert une, et dans le nœud coulant de cette ceinture, j’ai introduit ma tête d’ange, car à un ange en effet je ressemble.
Personne n’était là pour me surveiller. Il n’y avait que la formidable incompréhension de la société qui tapissait les murs de ma chambre. Puis d’un mouvement sec j’ai basculé la chaise. Mon corps s’est balancé brusquement dans le vide, au bout de la ceinture de cuir. J’ai dû crier très longuement, avant de perdre connaissance. Je gesticulais comme une poupée.
L’un des avantages de la pendaison, est qu’elle vous allège considérablement du poids du chagrin qui vous accable. C’est un enchantement de ne plus peser au bout de la corde. Personne mieux que moi ne vous le dira. Cette sensation de se croire retenue par une gerbe de bras, les bras d’un père qui vous reçoit, pleins de chaleur, de force, de tendresse, qui ne vous accusent plus mais vous accueillent avec l’amour profond qu’un père témoigne pour la chair de sa chair.
Mais je me suis réveillée, étalée sur le parquet de ma chambre. Contre moi je sentais bouger la grosse poitrine de Lucine. C’est notre gouvernante, elle fut aussi ma nourrice. Elle pleurait. Je vous ai décroché à temps, une minute de plus et vous étiez morte étranglée, mademoiselle Myrrha pourquoi cette bêtise ? me demande la vieille femme. Je regarde les arabesques à fleurs dans le motif du tapis, mais aucune ne me fournit de réponse.
Comment avouer ? Lucine, ma bonne nourrice, tu ne peux pas comprendre.
Si raconte-moi.
Je suis une malade, une cinglée, il faut me soigner.
Je veux qu’on m’éloigne de lui, qu’on m’enferme pour que personne ne me juge. Je suis impardonnable Lucine.
Qu’as-tu fais ma fille de si honteux ?
J’aime mon père.
C’est bien normal.
Non. J’aime mon père comme une maîtresse aime son amant !
Il y a un grand silence. Les bras de Lucine se détachent de moi. Sa respiration est suspendue. J’ai l’impression d’avoir donné le dernier coup à la vie tremblante de ma vieille nourrice. Je n’ose la regarder. Je me lève. Je m’assieds sur la chaise rose que j’avais renversée. La ceinture de cuir pend à la solive du plafond. La honte et la peur grouillent en moi, comme une légion de cloportes.
Puis Lucine se redresse. Ses cheveux sont tout ébouriffés.
Elle dit doucement : Je peux t’aider ma fille, si tu le veux.
Tu vas me conduire à l’hôpital chez les fous, c’est ça ?
Non, je ferai mieux ? Ecoute seulement mes conseils.
Alors quelques semaines passent. Arrive la période de septembre. C’est la saison des vendanges sur les contreforts du Lubéron. Ma mère a pour habitude, avec des copines, de participer au ramassage du raisin. Mon père lui concède cette liberté. Il ne veut pas se mêler à ces besognes, souvent festives et enclines à des débordements incontrôlables. Il préfère s’isoler dans le luxe de sa résidence, sur les hauteurs de la ville.
Un soir, alors que les gardénias embaument l’air tiède dans les jardins, j’accompagne les pas fatigués mais déterminés de ma pauvre nourrice. Ils me conduisent au portail de la demeure cossue de mon père. A cette heure, il est assoupi dans son lit, un peu ivre des whiskys tourbés dont il abuse quand maman n’est pas là. Il reçoit parfois des amies compréhensives qui viennent distraire ses nuits.
Tu te feras passer pour l’une d’elles dans la chaleur des ébats.
Quoi Lucine ! Qu’est-ce que tu me dis ?
Tu es plus folle que moi et criminelle !
Il faut savoir ma fille. Soit tu te pends à la poutre de ta chambrette ou tu subornes ton père ? C’est le suicide ou l’amour. Tu choisis.
Nos pas font crisser le gravier de l’allée qui grimpe jusqu’au porche du père. L’odeur enivrante des gardénias me monte à la tête, à en perdre la boule, je déraye, je débloque, je roule sur la jante, comme ils disent dans les mauvais quartiers. Durant plusieurs nuits, il me reçoit dans sa couche, le père, sans savoir qu’il honore de sa semence les entrailles de sa fille. J’ai vécu ces heures-là comme un séjour inimaginable pour les humains. L’anéantissement de ma conscience. Une fusion, un paradis, un Walhalla sans modération.
A quoi un père reconnaît-il sa fille dans l’obscurité trouble de sa chambre ? C’est terrible et pas racontable. A quoi un père reconnaît-il sa fille au-milieu des femmes libertines qui le convoitent ? Pardonnez-moi prudes lecteurs et spectateurs d’un théâtre déplorable de vous infliger ces questions. J’avais pourtant pris soin d’ôter de mon cou la petite croix dorée de ma communion solennelle que mon père m’avait offerte. J’étais nue et aussi parfumées et offertes que les autres femmes, et mes cheveux épais et longs voilaient mon regard. Mais un père reconnaît sa fille même dans la noirceur la plus absolue.
Et cela le fait bondir, expulser les jurons les plus grossiers. Les employés effrayés fuient de la maison. Longtemps il court après moi comme un Léviathan furieux. La maison n’est pas assez grande pour contenir sa colère et entendre les paroles plaintives d’une douce fille qui souffre que la morale n’accepte pas son désir pour le père. Il sort son couteau et veut m’éventrer là où le plaisir m’a incendié de la plus sublime façon.
Je cours me réfugier dans la campagne, histoire de mettre une longue distance entre lui et moi après avoir été si proche. Vous ne me trouverez pas dans ces pays lointains. Aucun marécage ni désert ne suffisent pour accueillir le dégout et la haine de moi-même. Vos oreilles ne peuvent pas imaginer mes cris épouvantables quand je découvre le fruit qui grossit dans mes entrailles semaine après semaine. Divaguer entre le monde des vivants et des morts devient mon supplice. Il n’y a que la forêt profonde aux sentiers les plus obscurs dont l’ombre peut recouvrir ma faute. Dans les racines noueuses de ses futaies j’aspire à disparaître.
Là je retrouve l’innocence et la fierté de mon nom. Une myrrhe odorante poussera partout où s’est recroquevillée la détresse de Myrrha, l’enfant dévoyée. C’est dans ce trou que j’ai accouché de lui. C’est dans cette fange que j’ai accouché de mon frère, dont je suis également la mère monstrueuse. Personne n’est venu écarter les forceps. Surtout pas toi, Lucine, nourrice perverse qui m’a aidé à vivre autant qu’à mourir de mon crime.
Il ne voulait pas naître mon enfant, il demandait la permission. Dans quel monde allait-il venir, où il sera condamné pour être le rejeton d’une mère amoureuse de son père ? Son visage ne supportera pas pareille laideur.
Sous l’ombrage des arbres j’ai encore hurlé, et l’enfant est sorti se cognant à la fraîcheur de la mousse, et l’enfant est beau comme un Adonis. Je ne me lasse jamais de l’admirer. Aucune sentence divine ne le défigure, comme je le craignais. Je lui répète seulement de prendre soin de lui. Il me demande pourquoi ? Mais je ne peux lui apprendre qu’il est le résultat d’une incroyable faute.