Ils veulent nous faire croire que demain n’existe plus
Ses yeux vairons étaient comme deux ailes de corbeau : immenses et sombres, dociles et frêles, mais forts tout de même, forts oui, corsés, hypnotiques, juste assez pour vous placer le cœur en situation d'apesanteur, sur un azur loin des charniers. Et elle m'aimait. Elle m'aimait depuis toujours mais je ne le savais pas. C'est qu'à l'époque je ne pensais pas aux filles. Ou peut-être je ne les regardais pas assez pour y penser. Le jour où je l’ai croisée, le matin en brume continuait de jouer sur les fenêtres crades de nos maisons d’argile. Les cieux d’airain recouverts paraissaient sur le point de s’écrouler — comme à chaque instant, sur nos vies désolées. Mais quand je l'ai vue, j'ai su. Enfin… j'ai su que c'était elle que je voulais, pas qu'on se connaissait déjà et qu'elle m'aimait depuis toujours et tout… ça m'a fait quelque chose quand elle me l'a dit, en susurrant tout bas à mon oreille : « j'étais amoureuse de toi et je te suivais en cachette après l’école pour te voir dessiner sur les murs malgré les interdits ». Je l'ai embrassée tout de suite. J'avais une folle envie d'elle. On aurait dit que cette envie avait pris son élan sur l'épaule de la terre en rotation avant de s'implanter en moi et de faire comme une décharge. Je ne pouvais pas m'arrêter de la regarder. Dans les yeux. Ces yeux qui vous happent, qui vous tendent un piège peut-être si ça s'trouve mais j'm'en fous. Elle s'appelait Elia Costamar. Un nom pareil ça s'oublie pas. Alors pourquoi je m'en souviens pas ?
- Tu veux savoir ?
- Savoir quoi ?
- Mes yeux. Tu les regardes tout le temps mais tu me demandes jamais pourquoi ils sont différents.
- Bah j'attendais que tu m'en parles.
Je priais de toutes mes forces pour ne pas entendre que c'était l'armée qui lui avait enlevé la couleur des yeux. Je ne savais pas encore par quelle couleur elle voyait le monde. On devrait ajouter aux formules de politesse habituelles de ce pays, les « bonjour » et les « ça va ? », des questions comme « c'est pas en noir et blanc que vous voyez rassurez-moi ? ». Elle avait peut-être était arrêtée elle aussi un jour, comme le voisin. Prise en flagrant délit de liberté. Enlever la couleur des yeux c’est le moyen qu’ils ont trouvé pour nous museler. Elle m’a confié que c’était moi qui lui avais donné le goût du dessin. Je m’en voudrais à mort si… Mais je n'ai pas eu le temps d'écouter sa réponse : au même moment, un peu plus loin, des sirènes se partageaient le corps du silence avec le vacarme des roues sur la chaussée. Et elles se rapprochaient dangereusement.
Tous les soirs, et ce depuis que le monde est monde j'crois bien, on est tenu de rester à l'abri dans nos maisons. Je répondais toujours à qui me disait que c'était « danger » de sortir la nuit, que c'était pire de rester enfermé. Les soirs je dessine sur les murs parce que j'aime ça, et que la journée c'est trop dangereux. Ça l'est moins quand on est petit parce qu'ils ont compris que les gosses ça avait besoin de s'exprimer. Pourtant je le fais encore. Mais parce que c'est dans mon sang. Je fais ça comme je respire. Et même que si on vous vide de votre sang, l'odeur elle reste elle ne s'en va jamais vraiment. Que si vous ne respirez plus, c'est ce que vous avez fait quand vous respiriez qui stagnera aussi comme l'odeur du sang. Les patrouilles sont beaucoup moins aux aguets la nuit. Elles passent toutes les demi-heures, j’ai calculé. Ça laisse le temps d'esquisser des horizons ou n'importe quel endroit où elle pourrait poser ses yeux et rêver avec moi. Mais eux ça les emmerde qu'on dessine sur les murs, ils disent qu'après c'est plus des murs. Que ça devient une sorte de « saloperie de passage pour un autre monde... mais le monde, il est là ! » qu'ils nous martèlent, « la vie la famille un enfant un travail c'est Ça, le monde. » Ils comprennent que dalle. Ils comprennent pas que la vie elle est partout et qu'ils l'étouffent. Je voudrais qu'ils crèvent, eux et leur saloperie de peinture blanche qui peint pas les murs, qui les efface. Ils ont tort. Plus ils nous étouffent et plus ils prennent de risques. Je prends Elia par le bras en lui disant qu'il vaudrait mieux qu’on rentre mais elle ne bouge pas. Elle a les yeux fixés sur le char. On aurait dit qu'elle était possédée.
- Elia ! Faut qu'on rentre !! Elia !!!
- Lâche-moi Théo ! Lâche-moi !!!
Je la tirais de toutes mes forces mais elle réussit à se défaire de mes bras et commença à foncer sur le char.
Il ne leur fallut que quelques secondes pour lui ôter la vie devant mes yeux d'aigle mort.