Une très courte nouvelle écrite au temps des collèges. Délai généreusement accordé par le professeur : une heure. Je n'ai gardé que le plot. La copie ayant été "perdue" par une cousine à l'époque un peu trop admirative. Je la comprendrais si aujourd'hui ça n'était plus le cas...
J’applique la règle simple qui consiste à fermer les yeux et aspirer un grand bol d’air pour me calmer. J'avais passé la journée à la maison. Je n'étais pas allé travailler, avais envoyé un message à Eric, mon boss, très tôt dans la matinée : K.O, peux pas venir ajd non plus. C'était un ami d'enfance; avec lui je pouvais me permettre ce genre de familiarité.
Je m’étais résigné à ne pas ouvrir le journal. Je n’avais pas non plus allumé la télé, la radio encore moins. Je n’y avais tout simplement pas pensé, impatient que j’étais à l’idée de la revoir. À vrai dire, j’étais dans un état beaucoup trop extatique pour pouvoir, sans raison, assommer mon esprit avec le marteau de la sempiternelle misère du monde; je viens à peine de sortir de la mienne… Mais une angoisse que je ne m’expliquais pas surgissait de temps à autre pour me déstabiliser. Quand j'y pense, je ne me souviens même plus des jours précédant celui-ci. Mais ce n'était rien comparé à l'immense plaisir que j'avais de l'... Chut ! Pas un mot.
J’allais à la fenêtre. Le sol était recouvert de l’or des dernières lueurs qu… qu'une file entière de fourgons de police vient tout juste d'écraser ! Alors ça c’est la meilleure ! Même poétiser mon regard sur le monde comme elle... Chut ! Pas un mot. Toutes ces sirènes... ces cris de dégénérés mentaux, ces satanés chiens, ces smartphones dégainés à longueur de journée... plus personne ne cherche à ressentir la beauté ! Il n'y a plus d'intelligence. D'esprit. Il n'y a plus rien. Seule la satisfaction compte désormais... avalée vite et sans réflexion. Les critiques à ce propos abondent mais n'ont aucun impact. Il faut que je la voie. Le dehors, le dehors ça fait longtemps qu'il a perdu de son charme. Depuis les gens et leurs regards. Depuis que j'ai grandi. Mais moi, je le lui rends avec ce que j’ai dans les tripes. Et il y a l'absence de derrière la porte. Celle au visage parti, oublié. Un peu. Le bois des pins qui sentent après la pluie, les lilas écrasées sous la pression de mains pas tranquilles, de mains d'amoureux qui veulent s'étreindre uniquement par allusions florales. Les allées dévalées à la hâte près des baraques à frites. Un restant de sauce sur le bord des lèvres. Rires. Agitation. Gentrification. Études. Le Louvre. Obsession. Art. Pétards, boîtes, ruelles décimées par nos conneries. Le soleil était parti, ma tasse toujours vissée à la main, je chialais comme un con que j'étais. Eric le savait, lui. Un dernier émoi, un ultime remous avant l'enterrement des astres. Un éclat du journal de 20 heures était parvenu jusqu'à moi par la maison d'à côté. Tout, tout portait à croire que la fin était non pas proche, mais bien là, affamée et prête à n'en faire qu'une bouchée de ce monde mais surtout de moi. Il faut que je la voie. Je passai la porte de la cuisine, à pas pressés, arrivé au bout du couloir, je me dis qu'il ne m'avait jamais paru aussi grand qu'à la seconde, les marches aussi nombreuses... foutus escaliers. Ma chambre. Enfin. Ma grande armoire. J'ouvrai... Son sourire m'enveloppa presque aussitôt d'une tendresse bienvenue. Ce sourire... ces yeux plein de malice. C'était ma Mona à moi. La plus belle offrande que ce monde, sans intention aucune de la sacrifier pour moi, pouvait me faire. Ces sirènes... J'avais tout organisé. Vite et sans réflexion. Je n'en avais pas besoin. Elle était à moi. Toute à moi. Et elle valait bien toutes les amours frivoles d'avant et à venir.