Bonjour,
ceci sera mon premier post,
l'idée est de tester des formats courts ici de temps en temps et de lire de belles choses également. ;D
Voici donc un petit texte
La route de Normandie
Il est étrange que des événements insignifiants de notre enfance occupent dans nos souvenirs une place toute particulière, parsemant notre conscience de flashes, de sensations furtives, d’odeurs passées, de visions altérées. Cela est encore plus étonnant que beaucoup de ces moments révolus ne présentent rien de singulier, nulle histoire, nulle anecdote croustillante, nul récit enchaînant les péripéties, pas d’émotions fortes bien au contraire. Ce sont des épisodes inénarrables, des époques indescriptibles, des vagues impressions, des morceaux de temps perdu. Il est indispensable de les avoir vécus pour les comprendre. Ils échappent à la transmission, fuient la communication, déguerpissent lorsque les mots s’envolent d’une bouche en direction d’une oreille. Ce sont simplement de légers films sans parole qui de leur fine mousseline caressent notre nostalgie.
Comme tout un chacun, j’imagine abriter plusieurs de ces duveteuses réminiscences. L’une d’entre elles est le rappel de mes trajets de retour sur la route de Normandie. Ma famille et moi-même avions pour habitude de nous rendre chez une tante habitant dans l’Eure, nous trouvant à bonne distance de là. Nous passions alors d’éternels instants sur le chemin, du point de vue d’un enfant du moins. Ma sœur et moi étions jeunes de quelques années et lorsque nous devions rentrer tard, notre père nous emportait chacun notre tour, tous deux somnolents, jusque dans la voiture. Nous voguions entre rêve et éveil dans une demi-réalité. Notre père nous posait alors délicatement sur la banquette arrière en tissu dont les motifs géométriques multicolores scintillaient à la clarté jaunâtre du lampadaire.
L’engin se mettait alors en marche et nous glissions au-dessus du bitume sans bruit. Dans notre engourdissement, nous flottions dans la nuit, la tête en arrière regardant les étoiles à travers le pare-brise incliné. Les chaussées de campagne sans éclairage nous présentaient tous les chapelets de constellations. Nos oreilles atrophiées, assourdissaient le bourdonnement du moteur et nous parvenaient du lointain, les échos de l’autoradio réglé au minimum pour ne point nous déranger. Les rythmes des musiques maintes fois écoutées en journée prenaient des dimensions toutes autres, plus lentes, plus profondes et solennelles.
Lorsque nous trouvions la force de pivoter la tête, nous apercevions la lune accompagnant notre périple. Belle et claire. Elle nous poursuivait de sa bienveillance, éclairant notre voie et dévoilant la campagne, ses ombres d’arbres solitaires dominant les collines cultivées. Nous étions suffisamment petits pour que les immenses sièges avant nous paraissent semblables à des murs. Nous nous sentions isolés, effectuant un voyage tout autre que celui de nos parents. Lors des nuits d’été, une lame fraîche d’air du dehors nous frôlait par la vitre légèrement entrebâillée, accompagnée du grondement régulier des turbulences. Nous voyagions dans une bulle hors du temps, libérés de toutes préoccupations, nous nous laissions porter par la vie, lâchant totalement prise. C’est cela l’enfance. Nous ne pensions à rien d’autre qu’au moment présent dans l’obscurité de la route de Normandie.