Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Helbert le 02 Juillet 2024 à 02:26:21

Titre: Ti-Criss pis moé à Panama, sti !
Posté par: Helbert le 02 Juillet 2024 à 02:26:21
Pleine lune, le bateau se balançait sous les étoiles. Avec les îles San Blas et leurs palmiers géants en toile de fond, c’était une vraie image de fucking carte postale. Même si j’en ai jamais écrit, des cartes postales, et j’ai jamais rencontré personne qui m’ait dit en avoir écrit une. Mais tu vois le tableau, hein mon Phil ? Le ciel étoilé, coupé en deux par la voie lactée, la pleine lune qui émerge juste au-dessus des palmiers, au loin, pis au premier plan, le bateau de Matt qui commence tranquillement à s’enfoncer de l’avant. Ti-Criss a dit, « C’est long, hein ». Moi aussi je trouvais ça long, mais j’étais chill, après le défoulement d’un peu plus tôt. On était sur le radeau de survie et on avait faim et soif et si ça avait été le jour au lieu de la nuit, vous auriez pu compter nos côtes sur nos flancs. Ça nous mettait dans un genre d’état de délire, comme quand on fume un gros bat, mais nous on n’avait même plus d’argent pour s’acheter de la bière. Le bateau penchait de plus en plus vers l’avant. Même si on l’avait un peu éloigné de l’île avant de faire notre travail de saboteurs, on savait qu’il y avait une possibilité que ça ne plaise pas du tout aux habitants. « On fait quoi, si les keufs arrivent », m’a dit Ti-Criss. J’ai ri au mot « keufs ». Il est tordant, leur slang, à nos cousins. On venait de passer quelques semaines ensemble et on avait beaucoup appris l’un de l’autre, et nos argots respectifs en particulier. On faisait du commerce transatlantique, ou quelque chose du style. « Le bateau était déjà feuqué, ils le savent bien », j’ai raisonné, du mieux que je pouvais dans mon état en tout cas. « On leur dira qu’il a fini par couler et qu’il n’y avait plus rien à faire. On leur dira qu’on a juste eu le temps de l’éloigner. On passera peut-être pour des héros ! ». « Tu crois qu’ils vont organiser une parade pour nous ? » On était crampés. « On s’est bien marrés », aurait dit Ti-Criss. « Nous nous sommes esclaffés », aurait dit quelqu’un de plus éduqué que nous. Enfin, le naufrage s’accélérait. La pente était maintenant de 30 ou 40%, et tout l’avant du bateau était sous l’eau. J’ai eu un pincement au cœur, en constatant que je ne voyais plus le spot où j’avais frenché la fille du cuisinier du Fragata. Un vrai baiser de film, un peu comme dans Le Titanic : ma mère aurait été fière de moi. Et puis Thibault avait gâché le moment en venant nous proposer un trip à trois, le genre de move dont il a la spécialité. Si tu te demandais pourquoi je l’appelle Ti-Criss, ben voilà, maintenant tu sais. C’est quand même un bon chum, le Ti-Criss, mais je m’ennuie toujours de toi, mon gros Phil. En tous cas, elle était jolie cette fille. Elle n’était pas revenue, et moi je n’étais jamais retourné au Fragata, m’imaginant son père qui m’accueillerait avec à la main un hachoir de boucher. J’avais sûrement été une petite escapade exotique pour elle, avec mes cheveux roux et bouclés, et mon espagnol de débutant. Comment elle s’appelait, déjà ? Ti-Criss m’a tiré de ma rêverie, et lui aussi avait le Titanic en tête, mais pas pour les mêmes raisons que moi. « Hey, tu crois qu’il va se briser en deux comme dans le film ? », il a dit. Mais non, le bateau a juste continué de s’enfoncer de plus en plus vite, toujours au même angle, jusqu’à disparaître sans faire de bruit ni de vagues. Je me suis saisi de la poignée d’amorçage du moteur Evinrude et j’ai tiré d’un coup sec. Il était temps de passer à autre chose. Le show était over. Dommage que t’étais pas là pour voir ça toi aussi.

Bon. L’histoire commence pas là mais plutôt un mois avant, grosso modo, et plus à l’Est, du côté de Portobelo. Dans les vieux, vieux temps, c’était un repaire de pirates, et tout le coin a encore comme une odeur de crime et de danger. J’y avais passé peut-être deux mois. Là, j’ai resté dans tellement de places que je serais pas capable de te raconter ça dans le bon ordre. J’ai passé environ deux semaines sur une plage, m’étant trouvé un coin le plus secret possible. Parce que, même si ça a l’air romantique, dormir sur le sable, c’est aussi un coup à se retrouver au petit matin sans ton sac, ou même la gorge tranchée. Je me lavais dans l’océan, ou, quand je pouvais me faufiler sans me faire remarquer, dans les douches du camping proche. C’est là aussi que je remplissais mes bouteilles d’eau potable, et l’eau, ici, c’est une denrée précieuse. Quand je retournerai au Canada, ou même aux States, je te gage que je vais l’apprécier, notre eau potable à volonté. J’ai travaillé une couple de semaines dans un bar. Le proprio, un Américain, me laissait crasher sur la terrasse, mais il m’y enfermait. Je n’avais pas accès au bar lui-même, pour protéger les alcools je suppose, et une autre grille empêchait l’accès à la terrasse depuis la rue, sûrement pour que les tables ne disparaissent pas. Au final, j’étais embarré toutes les nuits pendant six heures environ, avec une bouteille pour uriner, jusqu’à ce que l’équipe du matin débarque et me libère en rigolant. C’est dans ce bar que j’ai rencontré Matt, le propriétaire du Pink Floyd, c’est-à-dire le bateau. Bon, lui, c’était… un Suisse ? Un Néo-Zélandais ? Je n’ai jamais vraiment su. Je trouvais qu’il faisait vaguement penser à Tom Cruise, jusqu’à ce que Ti-Criss me fasse réaliser bien plus tard que ce n’était pas accidentel : Matt, en fait, faisait tout ce qu’il pouvait pour ressembler à la star hollywoodienne. Ça avait été une de nos discussions de fin de soirée, sur le bateau, et j’avais tout de suite vu que Ti-Criss avait raison. Matt était un bavard, en tout cas. Il nous en a raconté, des fables. Il nous a dit que le bateau avait appartenu à la mafia australienne, qui s’en était servi pour transporter des animaux exotiques destinés à être vendus à des clients Américains. Matt avait supposément reçu le bateau comme remboursement pour avoir avancé du cash, pour la caution d’un des membres du gang. C’était aux Açores. Il s’était enfui seul à la barre, avait fait le tour du monde avant de choisir de s’installer ici. Il nous a raconté mille et une anecdotes. Plus tard, après son départ, on a fini par comprendre que rien n’était vrai. L’hostie de crosseur à marde. D’abord, on parle pas d’un Optimiste, là, c’était un big boat de près de 30 mètres de long. Alors piloter ça tout seul sur tous les océans ? Aucune chance. Mais bref. Matt avait vu que j’étais débrouillard, que j’étais capable de tenir un bar, que j’étais teuf et que je comptais pas mes heures. Il m’a proposé de venir visiter son bateau, qu’il aurait peut-être une offre pour moi.

J’ai été épaté par ce que j’ai vu. Il y avait huit cabines avec un grand lit dans chacune, en plus de deux cabines réservées à l’équipage. Une cuisine assez grande pour y assoir tout le monde, deux douches, une table de billard… Je voyais tout de suite que le projet de Matt faisait du sens, qu’on pouvait transformer ce bateau en auberge. Puis Matt avait pris son air sérieux et m’avait invité à m’assoir à la table de cuisine. La voix grave, le front tendu, il m’avait regardé dans les yeux et annoncé qu’il avait besoin de quelqu’un de confiance pour assurer la gestion du bateau pendant son absence : il partait se marier aux États-Unis puis en voyage de noces pour plusieurs mois. « Tu comprends, c’est une vraie gérance que je te propose. Tu t’occupes de tout pendant mon absence, tu t’assures que tout fonctionne bien, tu le loues, et l’argent que tu gagnes, tu le gardes. Si tu travailles fort, tu vas te remplir les poches. Moi je veux juste que ce soit en bon état quand je vais revenir. » Évidemment, j’étais emballé. Moi, le ti-gars de Drummond, à même pas encore vingt ans, j’allais avoir ma propre business ! Être mon propre boss et faire mon cash ! Ah, comme j’étais fier. J’aurais juste voulu que tu sois là, mon Phil, pour vivre ce moment avec moi. Tu aurais pu amener Elsa, pis on aurait pu s’investir tous ensemble dans cette aventure.

Deux jours plus tard, j’embarquais sur le bateau. Ma mini-cabine était du grand luxe, comparé aux semaines précédentes. Matt n’arriva pas seul, il était accompagné d’un étudiant Français à l’air malin qui se cherchait une job pour l’été. Il me recommanda fortement de l’embaucher : ce serait beaucoup d’ouvrage de s’occuper de tout ça. Cinq minutes plus tard, il avait disparu ! En route pour la Floride avec sa fiancée. Je me retrouvais avec un bateau, amarré sur un quai à l’écart du centre ville, et un employé. Je lui indiquais la cabine qui serait la sienne. On a trouvé deux bières dans le frigo de la cuisine, et on est allés s’assoir au soleil. « Au fait, tu t’appelles comment ? », je lui ai dit.

Ça n’a pas pris longtemps pour que Thibault-slash-Ti-Criss et moi, on découvre l’étendue des problèmes à résoudre. Une des douches fuyait. Le bateau n’avait pas été connecté à l’électricité, et y avait pas l’air d’avoir de réseau électrique sur ce quai de toutes façons. La bouteille de gaz pour la cuisine était vide. On calcula rapidement que le frigo serait bien trop petit si on voulait fournir un vrai déjeuner (un « p’tit-déj’ », comme disait Ti-Criss, et c’est l’une des premières expressions de son pays qu’il m’apprit), et un vrai déjeuner, c’est pas mal important quand on veut devenir un « Bed and Breakfast ». Parlant de ça, il n’y avait nulle part d’indication qu’une entreprise avait été constituée, mais c’était probablement pas un très gros problème. Dans un pays comme le Panama, ça prend un certain temps avant que les autorités te tombent dessus pour avoir opéré un resto sans permis. J’irais me renseigner à la mairie à la première occasion. Faudrait aussi que je me trouve un pilote pour déplacer le bateau plus près du vieux port : aucune chance d’attirer des clients là où on était présentement. Au pire, j’essaierais de le déplacer moi-même, ça devait pas être si compliqué. Faudrait sûrement gérer ça avec la capitainerie du port, et j’ajoutais ça sur la liste grandissante des choses à faire. Il s’était écoulé seulement quelques heures depuis que j’avais mis pied à bord, et je commençais déjà à sérieusement m’inquiéter pour l’argent. Bon, j’avais une bonne petite réserve dans ma banque canadienne ; je pense que t’as compris que je vis frugalement. Et je m’attendais à devoir investir dans des petites réparations. Mais les problèmes excédaient mes calculs les plus pessimistes. Notre niveau de stress monta encore lorsqu’on découvrit, au fond d’un placard, un produit contre les punaises de lit. Je me suis dit, bon, au moins, on ne tombera pas plus bas.

Je me trompais.

Au milieu de la nuit, on a été réveillés par des « gloub, gloub » insistants. On en a cherché la source à la lumière d’une lampe électrique. Ça nous a fait descendre à fond de cale, le niveau en-dessous des cabines, qu’on n’avait même pas encore exploré. Le bateau prenait l’eau ! Au centre, il y avait un bon trente centimètres d’eau. Clairement, ce n’était pas un énorme trou dans la coque, car dans ce cas le bateau coulerait plus rapidement. Et en tâtant de nos doigts dans l’eau sombre, on ne trouva pas la source du problème. Par contre, rien de ce qu’on voyait autour de nous ne paraissait en bon état, exactement comme aux étages supérieurs. On en a conclu que le bateau n’avait pas été entretenu, tout simplement. Ni Thibault ni moi n’avions d’expérience dans le domaine, mais tout le monde sait que les bateaux doivent être mis à sec, genre, une fois par an, et qu’il faut faire faire à ce moment-là toutes les réparations nécessaires. Matt avait récupéré ce bateau on ne sait où, peut-être l’avait-il volé, et il l’avait laissé se dégrader, par manque de cash ou de motivation. « Il est vraiment chelou, ce mec », avait résumé Ti-Criss, et c’est une autre expression qu’il m’a apprise. J’ai essayé d’appeler Matt, je lui ai envoyé des textos de plus en plus colériques. Deux jours plus tard, alors qu’il y avait environ cinquante centimètres d’eau en bas, il finit par me répondre que oui, il y avait un problème mineur d’infiltrations et qu’une pompe était disponible. Tu parles d’une solution : la pompe fonctionnait à l’essence, bien sûr, et faisait un vacarme épouvantable. Comment allait-on pouvoir recevoir des gens dans un tel bruit, comment allions-nous faire pour qu’ils ne soient pas aussi effrayés que nous de la situation ? En plus, il n’y avait aucune réserve d’essence sur le bateau. Chaque jour, fallait que j’aille à pied remplir mon jerrican à la autoservicio, essence que je payais avec ma carte de crédit canadienne. Et puis, toutes les personnes qu’on rencontrait en ville connaissaient Matt et finissaient par nous dire qu’il en avait crossé plusieurs. Leur petit sourire en disait long, lui aussi. Un arnaqueur de première, ce Matt. On ne pouvait pas faire d’argent même si je dépensais le mien à une vitesse vertigineuse. La réalité s’est imposée : Matt avait pris avantage de moi. Osti de crosseur de ratoureux. Je pense que tu commences à comprendre comment j’en suis arrivé à décider qu’on piloterait le bateau au large et qu’on le coulerait, tabarnak ! Tu aurais approuvé, je crois.

Voilà toute l’histoire de Ti-Criss pis moé à Panama, mon Phil.



Mais non. L’histoire ne commence pas non plus à Portobelo. Elle commence un an plus tôt, à Drummondville.

Elle commence avec un salopard de sans-génie de pourriture humaine qui, pas content qu’Elsa n’ait pas voulu de lui, et ait choisi Phil à la place, débarque chez eux armé d’un fusil d’assaut emprunté à son père. Les fait mettre à genoux tous les deux. Et leur tire dans la tête. Deux jeunes de dix-sept ans, effacés, comme ça. Par jalousie. Par un con, encore plus jeune, seize ans à peine, qui sera sûrement libéré moins de dix ans plus tard et pourra refaire sa vie, avoir des enfants, voyager au Panama et à Madagascar et à Singapour et à toutes les places que Phil et Elsa ne visiteraient jamais.

Pis moi, j’essaie de vivre pleinement, pour moi et pour Phil aussi, lui mon meilleur chum. Je fais les voyages qu’on rêvait de faire ensemble, nous, les deux p’tits bums de Drummond qui n’étions jamais sortis du Québec.

Alors j’ai pris une hache et j’ai frappé et frappé en fond de cale, couvert de sueur, jusqu’à ce que l’eau jaillisse avec autant de force que ma colère.

Titre: Re : Ti-Criss pis moé à Panama, sti !
Posté par: Lune le 15 Juillet 2024 à 19:27:22
Bonjour Helbert,

Merci pour cette histoire d'amitié, de chum.  ;)
Le langage du Québec fait souvent sourire, il n'y en a pas assez dans ton texte !
Prends une chaise devient : tire toi une bûche  :D
Titre: Re : Ti-Criss pis moé à Panama, sti !
Posté par: Basic le 16 Juillet 2024 à 18:45:31
Bonjour,

bien aimé ton parler québécois ( ce qui explique que j'ai peu de suggestion) et ton histoire aussi

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


B
Titre: Re : Ti-Criss pis moé à Panama, sti !
Posté par: Helbert le 10 Août 2024 à 15:22:32
Merci pour vos commentaires! J'ai tout de même changé quelques petites choses depuis, donc je viens de mettre le texte à jour.