Ultime mélodie
Dans une chambre baignée de soleil, des voix douces chantent sur un disque vinyle.
Le lit installé devant la fenêtre est occupé par un vieil homme.
Allongé sur le dos, Martin contemple son reflet dans une des vitres.
Il s'agite un instant, ferme les yeux, murmure quelques mots.
Puis un rêve l'emporte dans sa dernière nuit, où chacune des rides qu'il a contemplées devient un souvenir.
- Bonjour ! disent-elles
- Je suis la plus grande, celle des années passées à vivre, à rire et à pleurer.
Les années où Martin vit avec sa soeur France, sa mère et sa grand-mère maternelle. Il n'a jamais connu son père.
Le foyer est joyeux, assez riche pour manger à sa faim, assez pauvre pour porter les vêtements des autres.
- Je représente le chagrin de la mort des gens aimés.
Martin a 7 ans lorsque sa mère abandonne le foyer pour un homme qu'elle épouse.
Elle revient souvent se réfugier auprès de ses enfants. Femme battue, elle se suicide quatre ans plus tard.
Martin reste avec France et sa grand-mère.
- Je suis la colère ou la mauvaise humeur.
Martin déteste cette nouvelle école, ces bâtiments gris, ces curés et tous ces adolescents, ces gosses de bourgeois.
- Je suis les tourments et la tristesse.
Martin part tôt le matin, revient en fin d'après-midi dans sa maison. Mais il ne va pas à l'école, c'est au-dessus de ses forces. France peut surveiller la boite aux lettres pour supprimer tous les courriers de l'établissement. Elle prend des cours par correspondance.
Martin étudie ses livres sur un banc ou dans un café, jamais au même endroit. Parfois il se promène au Grand Parc, pour voir les animaux, les fleurs, les grandes allées bordées d'arbres. Il se sent toute la journée comme un SDF, seul et triste, durant trois mois.
- Nous sommes le chagrin d'amour, celui qui dure, celui qui permet de parler et pleurer en même temps.
Martin est comptable. Il voulait être journaliste. Il est marié, a deux enfants qu'il adore. Un jour, la nouvelle recrue est entrée dans son bureau. Puis pendant plusieurs mois, elle s'est approchée très près de lui, a frôlé sa main. A chaque fois qu'elle entre dans la pièce, tout disparait, sauf elle. Martin est amoureux. Il lui dévoile son amour. Elle est flattée mais ne partage pas ses sentiments. Il lui demande alors de ne pas l'effleurer, de ne pas se coller derrière son dos, de ne pas le toucher. Mais toujours elle s'approche et le séduit. Martin décide alors de partir avec son chagrin, son secret éternel.
- Et nous les dernières, marquons la vieillesse, la peur, la maladie et la souffrance.
Martin est malade depuis longtemps. Au cours de sa vie, il a cependant réalisé quelques uns de ses rêves.
Et ses enfants, les animaux, les beautés de la nature l'ont rendu heureux.
- Et nous ? - questionnent les fossettes
- Vous, les innées, n'êtes pas concernées !
Nous célébrons l'histoire d'une vie. - chuchotent en choeur toutes les rides.
- Chut, quelqu'un arrive.
- Père ...
Martin ne répond pas.
Allongé sur le dos il sourit, une fossette d'enfance sur chaque joue, tandis que les rides s'effacent, les unes après les autres.
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