La longue plinthe de Nortimer
Ce qui devait arriver est advenu. Nortimer le découvre ce matin. Aussitôt il téléphone à Loup. D’abord Loup pense que son copain Nortimer lui fait une blague comme à son ordinaire. Mais la voix de Nortimer est grave. Elle s’est décollée, elle s’est décollée, tout entière, répète-t-il, sur toute sa longueur. Et alors ? demande Loup dans un souffle impatient. Et bien, elle est tombée ! termine Nortimer. Tombée, tombée, sur le côté.
En disant cela, Nortimer se souvient du gros Mahaut, le jour où il était venu installer la plinthe. Il l’avait dénichée dans le vieil atelier de son père, menuisier à Mont-Saint-Aignan. C’était une plinthe de deux mètres cinquante. En bois blanc, du plaqué chêne sans doute. Mahaut avait dit « ça va être tout à fait bien ». Et Nortimer avait cru Mahaut sur parole. Il faut dire que Nortimer n’y connaît rien dans le domaine des plinthes. Mahaut était venu avec une colle spéciale, genre cartouche de colle mastic. Il avait badigeonné la planche de bois pour la plaquer aussitôt contre le bas du mur du couloir qui conduisait du hall d’entrée à la salle de bain passant devant les deux chambres principales du T3. Mais ce qui avait surpris Nortimer, c’était le geste de Mahaut. Après que la colle eut réalisé son premier effet d’adhérence, Mahaut, gros et peu délicat, avait envoyé plusieurs coups de tatanes dans la plinthe, pour en consolider la fixation, avait-il précisé avec l’assurance du spécialiste. Nortimer, sur le moment, avait gobé l’information. Mais les coups de tatanes sur la plinthe, aujourd’hui, lui reviennent cruellement en mémoire.
Aussi Nortimer, avec Hugoline, sa gente femme, ont apprécié durant de longues années la fixation parfaite de la plinthe en bas du mur. D’autant que ce mur correspond à l’emplacement où sont logés deux placards à portes coulissantes. Combien de fois celles-ci ont été coulissées, pour ouvrir la penderie qui regorge de vêtements de plus en plus envahissants et qu’il faut bien faire contenir dans ce renfoncement, dont la plinthe collée en constitue la fondation décorative. Beaucoup de fois les pieds de Nortimer et Hugoline ont heurté cette plinthe, sans se soucier de sa fragilité et donc d’une durée limitée de vie.
Toutefois, il faut admettre que depuis plusieurs mois, Nortimer avait remarqué qu’une extrémité de la plinthe commençait à se décoller du mur. Celle-ci devenait flexible, et l’écart entre le mur et la plinthe se confirmait. Parfois, Nortimer envoyait un léger coup de pied pour resouder la plinthe au mur, mais sans succès. Le bout de la plinthe retrouvait progressivement son indépendance et flexibilité d’antan, quand elle était encore dans l’atelier du père de Mahaut. Loup, qui venait souvent prendre l’apéritif chez Nortimer et Hugoline, avait déjà discrètement alerté Nortimer de la vulnérabilité de la plinthe qui baillait au pied du mur du couloir.
Et aujourd’hui ce qui était à prévoir arrive, conclut Loup au téléphone à son ami Nortimer. Que faire ? Nortimer allume la lumière et se penche vers le bas du mur. Il constate les dégâts. Il entrevoit les points de colle, telles des cloques qui parsèment la base du mur. C’est effroyable. Il relève aussitôt la plinthe droite contre le mur, camouflant ainsi l’insupportable décollement. Durant combien de temps, cette imposture fera-t-elle illusion ? Hugoline à maintes reprises est passée dans le couloir. Rien encore ne lui est parût suspect. Nortimer pense à Mahaut. Mais celui-ci depuis longtemps a disparu du paysage. D’ailleurs le souvenir des coups de tatanes de Mahaut n’engagerait pas à réitérer une nouvelle collaboration. Et Loup ? C’est un excellent ami. Mais Loup est trop intellectuel et esthète pour se compromettre dans ce genre de besogne. Nortimer se retrouve face à lui-même. Confronté à son champ de possibilités. Il doit réduire l’envergure de son entonnoir. C’est-à-dire concentrer son flux cérébral vers la résolution du problème. Evacuer son envie de fuite dans le temps, et imposer la primauté du matériel dans l’endroit. Le couloir. La plinthe. La plinthe du couloir qui gémit. Un couloir ne peut être laissé à l’abandon, livré à lui-même. La propriété d’un couloir c’est d’être traversé par le plus grand nombre. Victorin, Morgane, Pepin, Loup, Perceval, Quitterie, tous les amis de Nortimer et Hugoline qui défilent dans l’appartement à l’occasion d’une fête, un anniversaire ou autres événements conviviaux. Que dirait Victorin s’il voyait la misérable plinthe couchée sur le flanc ? Et l’intransigeante Morgane qui ne supporte pas la moindre effilure sur ses tapisseries en soie et fils d’argent du XIè siècle. Quant à Pepin, il ferait un scandale et rayerait illico Nortimer et Hugoline de son prestigieux carnet d’adresses.
A présent Nortimer n’emprunte plus son couloir qu’avec parcimonie. Ses pas sont prudents. Et son regard déchiré quand il effleure la zone inférieure du mur. Un douloureux pincement au cœur le saisit et il se hâte de passer à autre chose, c’est-à-dire s’éclipser dans une chambre ou se cloîtrer dans la salle de bain en faisant couler abondamment les robinets pour que le bruit distrait son esprit et l’aide à surmonter le traumatisme de la plinthe. La nuit, il faudra être vigilant. Ne pas heurter le mur. Enlever chaussons et chaussures qui pourraient jouxter la plinthe. Faire en sorte comme si rien n’était. Comme si tout était normalement lisse et convenable dans le couloir. Ne pas attirer l’attention. Mais une plinthe peut-elle rester longtemps sans se faire remarquer ? Une plinthe, à moins qu’elle se confonde avec son support, son socle, ce pourquoi elle est conçue, dès qu’elle s’en arrache elle s’exprime, elle git, elle geint, elle s’étire de tout son long dans l’endroit où elle a été dépossédée de sa fonction. Elle pourrait même se tortiller sur le sol, faire son intéressante. Grincer pour qu’on la ramasse. Nortimer imagine tous les scénarios à venir. Les plus lamentables affluent. Ils s’intensifient comme pour masquer ou empêcher toutes solutions. Chacun de ses gestes les plus quotidiens se trouve empâté d’une lourde glu. Justement peut-être celle qu’il lui faudrait pour redresser la situation. Mais la glu qui le paralyse est mentale. Indéfinissable. Insaisissable. Ce qui est le plus proche, lui paraît le plus éloigné, et inaccessible.
Pourtant ce que craint Nortimer n’arrive pas. Le hasard se charge de simplifier ce qu’on redoute. Alors que Nortimer et Hugoline échangent des banalités dans le couloir, trop ténues pour être traduites ici en mots, par mégarde Nortimer heurte la plinthe du pied, acte manqué ou volontaire, la plinthe bien sûr choit sur le côté. Hugoline le remarque et dit « La plinthe est décollée, il faudra la remettre », et on passe à autre chose sans embarras.
C’est fait. La chute de la plinthe est dévoilée. Il n’y a pas eu de cris d’orfraie ou d’autres escarmouches. Mais Nortimer n’a pas le temps de savourer l’évènement, il faut immédiatement remédier à la réparation. Décaper la vieille colle au dos de la plinthe, c’est trop difficile. Il court chez Castorama pour trouver une plinthe similaire. Elle n’existe pas. Dimensions et couleurs sont inadaptées pour s’intégrer sous les portes coulissantes. Aucun décapant non plus n’existe pour nettoyer la plinthe. C’est de bras d’homme, lui-même, que Nortimer devra gratter les épais sillages de colle au revers de la plinthe. Sur le balcon, avant que ne tombe le jour, il se met à l’ouvrage. Ciseau à bois, coups de marteau pour avancer centimètre par centimètre, faire sauter les trainées durcies de colle sur la planche, qu’il faut ensuite poncer avec un papier abrasif grain 40. Bruit répétitif du marteau résonnant sur la table de fer sur laquelle Nortimer a dû poser la plinthe. Les oiseaux s’envolent. Le chat observe à distance le tapage. Les voisins pour le moment ne réagissent pas.
Les mains rougissent, le poignet fatigue. La lumière du jour tombe. Nortimer parvient à décaper une bonne moitié de la longueur totale. Il arrête pour ce soir. Et il se dit « Pour bien coller, il faut que j’enlève la colle ancienne, décoller pour recoller, c’est une histoire absurde de colle ».
Le lendemain matin. Le soleil tiédit déjà l’air frais sur le balcon. Nortimer reprend son ouvrage, disposant une couverture cette fois pour amortir le bruit insoutenable des coups de marteau. Il améliore sa technique. Il remarque que selon l’angle du ciseau dans la matière de la colle et la puissance de frappe du marteau, il obtient des résultats différents. Il imagine Huloline quand elle sculpte la pierre avec ciseau et macette, elle est confrontée à ces mêmes détails, rencontrés par Nortimer. Mais Hugoline aboutira à une œuvre, tandis que Nortimer n’obtiendra qu’une planche passablement propre.
Enfin la plinthe est décapée. Et lisse sur son revers. Nortimer doit aborder l’étape suivante. Enduire la plinthe d’une nouvelle colle, fraîche et propre. Une colle et mastic, tout en un, comme l’indique la cartouche qu’il a achetée chez Casto. Mais en lisant le mode d’emploi, Nortimer découvre qu’il faut un accessoire complémentaire pour utiliser la cartouche. Un pistolet extrudeur à cartouche. Logique. Mais il n’y a pas de pistolet extrudeur dans les tiroirs du T3 chez Nortimer et Hugoline. Nortimer, une fois encore, mesure son inaptitude. Il ne trouve aucun mot pour qualifier sa stupidité. Il prend sa voiture et fonce chez Casto, avant midi. Il achète un pistolet extrudeur en promo. Connaissant sa niaiserie, il demande au vendeur de lui expliquer le procédé d’utilisation. Celui-ci aimablement le renseigne, sans montrer de surprise pour la naïveté de la question.
Retour dans le couloir. Augmentation de la tension. Nortimer sera-t-il à la hauteur pour appliquer les conseils ? Plus d’opportunité pour se dérober. Il appelle Hugoline. Devant elle il insère la cartouche dans le pistolet. Il coupe la canule protectrice, arme, et appuie sur la gâchette pour faire couler (extruder dit la notice) des boudins de colle mastic sur le verso lisse de la plinthe. Après une pression plus déterminée, les boudins sortent. La plinthe est enduite. Il fonce dans le couloir et l’applique en bas du mur. Il tambourine la plinthe avec ses poings pour que l’adhérence s’opère également sur toute la longueur. Il prie Hugoline de l’accompagner dans cette intervention. Ils tambourinent tous deux du poing, à quatre pattes, dans le couloir, avec une ferveur complice. Mahaut, lui, ne s’embarrassait pas. Il foutait des coups de tatanes dans la planche. Nortimer, avec sa propre plinthe, ne peut la traiter ainsi. Il choisit le régime du tambourinement plus sensuel et musical, afin que la plinthe épouse avec régularité et sans à-coup le socle du mur et du placard où dorment les habits du couple depuis plusieurs décennies. Ils se relèvent ensemble, confiants en l’efficacité de la colle mastic. Ça semble bien adhérer. Dans la cuisine, ils s’en vont et déjeunent d’un bon plat de lentilles vertes aux carottes. « Je voulais absolument recoller la plinthe avant le repas, tu comprends » dit Nortimer, souriant, à Hugoline qui acquiesce doucement.