Le dandy et le serpent
Charles marchait au bord du canal. Canotier sur la tête et canne en main. Six heures du soir. Il revenait du bal annuel de la Fête du Muscat à Frontignan. Le soleil déclinait doucement derrière les roseaux. Charles avait serré dans ses bras la belle Suzette. Ce fut tout. Il savait qu’il reverrait la jeune fille aux Fêtes de Mèze prochainement. Son esprit était apaisé. Il faisait sauter avec la pointe de sa canne les petits cailloux sur le chemin. Des barques voguaient sur le canal, et les occupants envoyaient des gestes amicaux à Charles. Il enleva sa veste car la chaleur devenait accablante en cette fin de journée. Charles pensait à Suzette, à sa robe blanche d’organdi qui tournoyait, à sa taille de sylphide évanescente qui vibrionnait entre ses mains, en dansant. Il marchait ainsi durant un long moment, rêvant, en suivant le canal. Lorsque soudain sur le chemin terreux, une forme oblongue attira l’attention de Charles. Une forme ondulante. Elle s’étalait sur toute la largeur du chemin. Charles dut s’arrêter. La forme n’était autre qu’un serpent. Ils étaient fréquents dans le secteur. Ils se lovaient sous les pierres. En général, ils ne se montraient pas à cette heure de la journée. Ils attendaient que la fraîcheur ramollisse les herbes et les joncs. Pourtant Charles maintenant se trouvait nez à nez avec l’un d’eux. Un serpent d’une terrifiante dimension.
– Salut ! lui dit le serpent, en faisant siffler sa langue.
– Salut ! répondit Charles, laisse-moi passer, je dois rentrer chez moi avant que la nuit tombe.
– Non, tu n’avanceras pas.
– Pourquoi ?
– Parce que tu penses trop à Suzette.
– Et alors, il n’y a pas de mal.
– Si. Suzette est trop innocente, pure. Elle ne veut pas d’un dandy comme toi. Regarde, sur le pommeau de ta canne, il y a une tête de chien.
– Oui, c’est une ornementation en bronze.
– C’est une gueule de chien prête à dévorer toutes les femmes.
Charles plongea dans ses souvenirs. Il avait connu d’autres filles. Il les avait aimés, mais jamais aussi ardemment que Suzette.
– Laisse tomber Charles ! lui conseilla âprement le serpent.
Il se dressait devant le dandy, prêt à lui cracher son venin mortel. Charles, avec sa canne, aurait pu décapiter le reptile. Mais il pensa aux propos accusateurs de celui-ci. Et Charles commença à douter de ses sentiments. Il se dit aussi que s’il n’avait pas rencontré le serpent, il n’aurait pas vacillé dans ses certitudes. A quoi donc peuvent tenir les choses ! Mais Charles n’accepta pas d’être dominé si facilement. Il dit au serpent ;
– D’accord. Tu as raison. Je ne chercherai plus à souiller la pureté de Suzette. Je vais la chasser de mes rêves.
– Qui me dit que je peux te croire ?
– Regarde, je jette mon canotier et ma canne à pommeau en tête de chien dans le canal. Je ne chercherai plus à séduire. Je veux devenir laid et un individu que toutes les filles fuiront.
Le serpent fit quelques circonvolutions avec les anneaux de son corps et finit par siffler ;
– Très bien. Je te crois. Tu peux continuer ton chemin. Mais je te surveille.
Charles, délesté de ses attributs de charme, passa devant le serpent. On voyait sa silhouette se dandiner sur le ciel de plus en plus pourpre.
Quelques semaines plus tard la Fête de Mèze battait son plein. Charles s’y rendit. Il y retrouva Suzette. Ils dansèrent ensemble. Mais Charles se dit qu’il ne reprendrait pas le chemin le long du canal pour revenir chez lui. Il ne croisera pas de serpent. Il roulera dans la dernière Panhard 8 cylindres qu’il venait d’acheter avec les économies de sa mère qui habitait dans les vignobles, sur les côteaux du schisteux Minervois.
Le dandy et le serpent
Mais Charles se dit qu’il ne reprendrait pas le chemin le long du canal pour revenir chez lui. Il ne croisera pas de serpent. Il roulera dans la dernière Panhard 8 cylindres qu’il venait d’acheter avec les économies de sa mère qui habitait dans les vignobles, sur les côteaux du schisteux Minervois.
Ah ben, le Charles, il serait en devenir d'être député ou ministre que ça ne me surprendrait pas !
Joli texte,