Tout ça ressemblait à s'y méprendre à l'imaginaire de mes cauchemars. Il y avait la solitude, son appétit dévorant, sa bulle isolée, son silence introspectif. Il y avait aussi l'obscurité glaçante, celle des nuits d'hiver où le monde dort. Surtout, il y avait les tremblements de mon corps qui semblait vouloir s'échapper de lui-même, la respiration saccadée, le pouls accéléré. Sur l'instant, je compris que les fictions sont toutes menteuses et que le déni dure plus longtemps que les quelques secondes portées à l'écran. Pour accepter la mort, il faut des centaines de jours, pour pardonner la maladie, il faut des milliers de promesses. Finalement le jour du grand procès, qui a toujours lieu tard, fidèle à la lenteur de la justice, on propose à chacun de s'excuser puis de repartir. Je suis tenté de dire que c'est par manque de force que l'on a cessé d'asséner les coups. Ce serait mentir. La force ne disparaît jamais, elle se détourne. Peu à peu, on a dévié nos insultes et nos frappes pour les tourner vers nous-mêmes. Nous blesser un peu plus pour ne pas avoir à panser les maux des autres. Pour ma part, le plus compliqué à vivre dans le deuil, ç'a été l'altérité, les comptes à rendre, les comportements à adopter, la condamnation du silence. Et les paroles qui reviennent, toujours les mêmes, à chaque fois vidées de leur sens. Je ne crois plus en ceux qui proposent de poser des mots.
Quant à dire qu'elle me manque, je le ferais volontiers. Je l'inscrirais sur les terres de sa vie si les sols d'hôpitaux n'étaient pas déjà tâchés du sang des autres. Sur sa plaque de marbre, sur son nom encerclé par les dates frontalières, j'écrirais « pardon » encore et encore. Je le hurlerais une nuit sur scène, au milieu d'un concert qui n'est pas le mien, face à l'anonymat de la foule agacée de ne pas profiter de son spectacle. Eluard a déjà démontré qu'un mot ne tient nulle part, que le temps qui passe l'emporte toujours. J'ai préféré imprimer une large entaille invisible dans chacun de mes gestes, de mes mots, une entaille d'où le sang dégouline assez lentement pour qu'on ne le remarque pas. Les cimetières sont remplis de vide, j'imagine que les peines des autres le sont aussi.
Ecrire la tristesse, je ne suis pas le premier. Ecrire la mienne, tenter de rendre compte de sa spécificité, c'est là l'arrogante ambition. Se démarquer au milieu de cette foule dansante, avoir le courage de monter sur la scène et en quelques secondes, susciter l’empathie de l'artiste interrompu. Ponctuer son discours d'une belle morale qui promet « show must go on ». La même ambiance que les hommages post attentats. La grandeur de l'émotion collective dirigée vers un seul être, ç'a été trop. La première vague glace les pieds, la seconde éclabousse gentiment, les suivantes sont coupables de l'érosion. Il serait naïf de se croire plus fort que la roche des côtes. N'importe qui se serait noyé en recevant ce tsunami de larmes hypocrites.
Alors on étouffe. Toutes les fenêtres sont closes, l'air du dehors devient un mirage inaccessible. Et ces choses que je ne ressens plus comme avant, cette lueur qui s'est affaiblie ? Le tourbillon nous perd, nous donne l'illusion du néant. Si tout avait été convenu, j'écrirais à présent qu'il est possible de reconstruire, que le phénix renaît de ses cendres. En réalité, tout paraît être une pâle imitation. Après tout, nous ne sommes pas tous des artistes, nous ne possédons pas ce pouvoir de création, d'embellissement. Mon pinceau a souvent transpercé la toile. Mes crayons ont une encre baveuse. Ma voix est cassée.