La torture n’est pas représentable
Fred était sorti du rang. Il attendait l’ordre du chef. Ses camarades derrière lui, alignés, regardaient droit devant eux fixement. Autrement dit ils ne regardaient rien. Surtout pas Fred. S’ils avaient pu à ce moment-là voir son visage, ils auraient flanché, perdu leur assurance, le dernier courage qui leur restait. Fred était inquiet. Ses yeux clairs levés vers le haut, puisque sans doute l’ordre viendrait d’une autorité perchée dans les combles. Des gouttes de sueur perlaient dans sa barbe de quatre jours.
Sur le fronton du bâtiment où étaient entassés les hommes, une série de sculptures antiques représentait des personnages masculins derrière une statue de femme portant un casque et armée d’un bouclier. Un serpent hargneux à ses pieds l’accompagnait. Les hommes en colonne derrière la femme étaient nus et l’agitation de leurs bras laissait supposer une discorde qui cependant devait se plier au commandement de la femme guerrière et martiale. Fred voyait tout ce cortège imposant en haut du fronton.
Cet instant semblait ne devoir pas avancer. C’était comme une scène que filmait d’ailleurs un individu portant une caméra à l’épaule. Il s’attardait sur les visages des hommes qui restaient figés derrière Fred. Cet objectif mécanique paraissait une torture de plus essayant de fouiller les ultimes signes d’humanité sur les visages des hommes qui attendaient qu’on décide de leur sort. Mais on sait que les bourreaux aiment toujours enregistrer les traces de leurs exactions les plus abjectes. Fred entendait le faible ronflement de la caméra et les pas de l’individu qui craquaient sur les gravats qui jonchaient le sol.
Ce fut alors que le bruit d’un engin faisant irruption dans le bâtiment rompit l’attente insupportable. Une sorte de tracteur équipé à l’avant d’une immense mâchoire de métal qui raclait infernalement le parterre. C’était un tracteur pelleteuse, haut de plusieurs mètres. Il se dirigeait vers le groupe d’hommes. Tout le monde voulait s’enfuir. Mais un ordre tonitruant sorti des hauts parleurs fixés aux piliers du bâtiment somma les hommes de ne pas bouger. « Restez en place ! Il ne vous sera fait aucun mal. Laissez la pelleteuse vous emporter. Si vous lui résistez elle vous écrasera. »
La pelleteuse était au pied des hommes. Un homme barbu à l’air affable et rieur pilotait l’engin de malheur. Fred regarda une dernière fois les sculptures antiques sur le fronton. Elles continuaient leur contestation sans que toutefois aucun mot ne fusent de leur bouche, malgré les bras levés dans toutes les directions.
La pelleteuse avança et fit chavirer les hommes dans la vertigineuse mâchoire. Ils comprirent qu’il ne fallait pas s’opposer à elle car alors ce serait une lame coupante qui leur scierait les pieds et disloquerait leurs membres en quelques secondes. Le paquet d’hommes bascula dans la bouche d’acier et chacun se retrouva mêlé à l’autre dans une fraternité macabre.
Fred n’était pas dans cette cargaison. Il observait le barbu, celui qui conduisait l’engin. Il se dit que s’il parvenait à maîtriser le conducteur, il pourrait sauver ses camarades de l’horrible charnier qui les attendait. La cabine du tracteur se trouvait sous la rangée des sculptures sur le fronton. Si Fred faisait vaciller la guerrière casquée de son socle elle s’écraserait sur le conducteur de l’engin, et Fred en profiterait pour l’achever et prendre les commandes du tracteur. Il ramassa un outil tranchant parmi les gravats et le balança sur la guerrière casquée, elle vacilla et chuta sur le toit de la cabine. Le barbu s’effondra. Fred stoppa l’engin, fit descendre la mâchoire de fer, les hommes s’en extirpèrent immédiatement.
Les statues en haut continuaient à agiter leurs bras, bien que leur guerrière soit en mille morceaux éparpillées en bas sur le corps inerte du barbu qui avait cessé de rire.
La porte du bâtiment par laquelle s’était introduit l’engin était grande ouverte. Une lumière radieuse de campagne éblouissait l’espace, mais personne ne se retînt et tous coururent se baigner dans cette clarté nouvelle.
Coupez ! cria une voix dans le mégaphone. La prise est bonne, dit le caméraman, pendant que Fred tendait la main au barbu par terre pour qu’il se relève.
Dehors les éclairages de la campagne s’éteignaient un à un. Seuls les débris en stuc de la femme guerrière restèrent dispersés sur le toit du tracteur cabossé.
Merci pour ton texte, en le lisant on se demande ce qui se passe et ou ca se passe.
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