L'homme au pardessus beige
C’était toujours à la même heure. Celle où les visages étaient masqués par l’ombre.
De ma fenêtre, je voyais sa silhouette, toute raide dans un pardessus qui lui descendait jusqu’aux genoux. Il marchait à pas lents dans la rue. J’aurais pu lui dire que le quartier à cette heure… mais non. De ma fenêtre je ne pouvais crier. Je finissais par me réveiller automatiquement à cette heure de la nuit comme si quelqu’un me tirait par la manche. Je courais à la fenêtre. C’était lui, encore lui. Avec le même pardessus et le chapeau qui lui couronnait la tête. Il suivait le bord du trottoir. A l’angle de l’immeuble en face il disparaissait. Puis une minute après il réapparaissait. Il allait et venait. Les mains enfouies dans son pardessus que la lumière du lampadaire rendait encore plus beige. Ce beige un peu fade des gens convenables et de bonne tenue qu’ils choisissent pour garnir leur garde-robe.
Des fois de rares passants foulaient aussi le trottoir. Leur allure était peu rassurante, titubante. L’homme au pardessus ne les évitait pas. Il semblait que ces vagabonds ou malfrats de la nuit n’existaient pas pour lui. Sans doute que quelqu’un dans sa tête devait l’occuper davantage.
Je pouvais l’imaginer du haut de mon quatrième étage derrière ma fenêtre que voilaient des rideaux nylon aux motifs à fleurs. Je pouvais tout imaginer. Je m’autorisais même à prendre sa place. Qu’est-ce qui pourrait me pousser à errer ainsi régulièrement à cette heure indue de la nuit au même endroit dans un quartier peu recommandable ? Attendre qui ? Espérer quoi ? Surveiller. Revenir. Chercher. Des souvenirs ? Être manipulé par des souvenirs. Lesquels ?
J’habitais ce quartier depuis plusieurs années. Plus rien de lui ne me faisait rêver. L’éternelle boutique de quincaillerie à l’angle de la rue était fermée. Et un rideau de fer brinqueballant colmaté de planches pourries remplaçaient la devanture depuis belle lurette. Un porche sombre et urineux jouxtait seulement la boutique délabrée. Parfois il est vrai des ombres furtives s’y engouffraient aux heures les plus improbables de la nuit.
L’homme au pardessus ne semblait pas s’intéresser à cette ouverture sur on ne sait quel monde. Il marchait. Son pas était légèrement claudiquant. On ne le remarquait pas à première vue. Mais si on s’attardait sur sa personne on finissait par déceler l’imperceptible boitement comme une anomalie de plus qui s’ajoutait à ses rendez-vous nocturnes avec l’inconnu, l’absence, l’invisible.
Ces questionnements derrière mes rideaux nylon n’avaient pour réponse que mon épuisement et ma lassitude. Je retournais à mon lit et décidais de laisser l’homme au pardessus à ses facéties qui n’avaient rien de réjouissant. Toutefois si je ne voulais plus me relever et rejoindre mon poste d’observation, dans le lit, la présence de l’homme continuait à me tarauder. Impossible de trouver le sommeil, ou s’il venait à me surprendre, je ne faisais plus la différence entre mon éveil ou l’endormissement.
Je crus même, une fois, que quelqu’un frappait à ma porte, que cette personne avec un chapeau et un pardessus beige me demandait asile. Qu’elle voulait se réfugier chez moi et rentrer dans mon lit. Si bien qu’une nuit, effrayé par cette intrusion, je me précipitais à la fenêtre et il fallut que la vue de l’homme sur le trottoir me rassure et me prouve que mon appartement était bien vide et verrouillé à double tours.
L’idée même me vint de descendre et de m’adresser à l’homme pour savoir qui il était et ce que son affreux manège signifiait. Une nuit cauchemardesque je le fis. Je m’habillais hâtivement, dévalais mes quatre étages et je me trouvais sur le trottoir. Personne. Je m’attendais à ce qu’il débouche à l’angle de l’immeuble. Je surveillais son ombre comme dans un mauvais film d’épouvante. Mais personne. Je marchais devant la devanture délabrée du quincailler. Je m’arrêtais devant le porche sinistre d’où un air glacé et nauséabond s’échappait. Puis je jetais un œil vers ma fenêtre du quatrième étage. Je crus m’apercevoir en train d’épier la rue derrière mon rideau. Ce que j’avais scruté depuis si longtemps de là-haut, j’en avais maintenant pris la place. Comme si moi-même j’étais devenu l’homme au pardessus. Je rabaissais seulement ma casquette sur mon visage, le dernier détail qui pouvait me distinguer de lui.
Le porche ténébreux m’attirait. Je devais en vaincre l’odeur et l’obscurité glaciale. Je me rappelais alors que l’homme au pardessus n’avait jamais franchi ce porche. Ceci encore me distinguait de lui. Je me trouvais soudain vulgaire, prosaïque, minablement ordinaire de céder à la tentation de vouloir m’engouffrer sous un porche maléfique et douteux. Je me ressaisis et me heurtais à un corps qui vacillait, grommelant des injures, avec une trogne hirsute puant la vinasse. Il s’accrochait à moi, voulant sans doute me dépouiller de quelque argent que je n’avais pas. Je le rejetais d’un sale coup dans le ventre et je montais me réfugier chez moi.
La nuit suivante, je repris mon poste d’observation. L’homme au pardessus réapparut. Mais cette fois aucune curiosité ne m’agita. Je laissais l’homme errer sur son tronçon de trottoir. Je pensais qu’il était bien à sa place et moi à la mienne. J’admettais seulement qu’il avait ses raisons de déambuler ainsi. Si j’en acceptais le mystère, je regrettais toutefois de ne pas pouvoir comme lui croire suffisamment en la chose qui le motivait, pour affronter si longtemps les fantômes de la nuit qui le hantaient.