"- Nous vous envoyons là-bas mais vous comprenez bien les précautions à prendre au vu des circonstances extrêmes dont nous avons eu l’écho.
- Oui.
- Bien. Emportez-ceci. Il lui remit une boîte en forme de crâne bosselé. C’est le dernier fragment que nous possédons, malheureusement nous avons donné les autres à vos prédécesseurs qui… Enfin, prenez-le avec vous et n’hésitez pas à le montrer aux gens qui sont en mesure de vous renseigner, et à eux seulement, c’est important, ce crâne pourrait susciter des convoitises. Le perdre ferait vaciller l’entièreté de la mission, de tout ce que nous avons entrepris jusqu’ici.
- J’ai compris.
- Prenez également ceci. Il lui tendit un drap blanc dont la particularité était de se plier jusqu’à atteindre la taille d’un mouchoir de poche. Vous en avez déjà utilisé ?
- Non, pas vraiment.
- Il vous suffit de vous enrouler à l’intérieur pour surprendre les individus que vous aurez ciblés. La surprise les rendra captifs à votre regard et ils ne pourront s’empêcher de vous répondre.
- Je l’utiliserai avec parcimonie.
- Je n’en attendais pas moins de vous. À présent filez, l’heure est grave et j’ai entendu que la marée fluctuait en soirée, l’ensemble aura déjà diminué et il vous sera difficile de vous faufiler. Dans l’éventualité où vous ne parviendrez pas à rentrer avant minuit et que vous étiez obligé de rester sur place…
- Oui ?
- Que vous dire… Utilisez votre intelligence. Je sais que nous avons dû beaucoup puiser en vous et qu’il n’en reste plus beaucoup, mais utilisez à bon escient ce qu’il vous reste.
- Je m’y efforcerai.
- Très bien. Allez, bonne chance !
- Merci. Adieu."
L’entrée se situait au sein du bureau, dans une petite trappe qui diminuait d’heure en heure. C’était le matin et elle était encore large. L’homme s’y faufila sans problème. Mais passé minuit, la trappe deviendrait un trou de souris.
Il se retrouva dans un vaste salon où des hommes en queue de pie fumaient la pipe et bavassaient. La trappe se trouvant dans leur dos, ils ne virent ni entendirent l’espion entrer. Celui-ci s’enfila prestement dans un couloir alourdi de rideaux épais coulant sur les fenêtres. Il savait précisément quoi faire : mettre en évidence la boîte crânienne qui allait attirer les curieux tandis qu’il se camouflerait derrière les rideaux, puis, dès que des individus s’approcheraient de l’objet, il les surprendrait. C’est ainsi qu’il fallait procéder, que tout bon agent des services secrets était éduqué, dans le bon droit de l’information.
Mais chut ! Voilà que des talons arpentaient le plancher du couloir, tac tac tac, le rythme ralentit, la queue de pie a vu l’objet et s’approchait à présent, curieuse, bientôt captive de l’interrogation. Encore un peu plus près… Flap ! Le rideau bougea et l’homme drapé, la tête flottante, le visage reflétant celui du curieux, se dressa tel un pylône antique au teint cireux. L’effet fut immédiat, le curieux se figea et ses yeux ne pouvaient désormais plus se détourner du regard scrutateur de l’espion.
"Où est l’original ? "
L’espion ne reconnut pas sa propre voix, elle était forte et démesurée dans cet espace qui, déjà, lui paraissait plus petit qu’à son arrivée. Le curieux ne répondit pas, figé dans sa stupeur. Ce drapé était bien trop efficace. L'espion parvint à extirper une main hors du drapé et la tendit vers son interlocuteur mutique qui se détendit immédiatement à sa vue puis articula dans un débit haché :
"- Par pitié je ne suis qu’une pâle copie, je n’ai même pas reçu toutes les fonctionnalités qui siéent à mon rang, oh je vous en supplie, ne me désarticulez pas, je ne sais pas où se trouve l’original, je ne suis qu’une ébauche, regardez, regardez !
Et le curieux se déboîta ainsi le bras qu’il secouait à la vue scandalisée de l’espion.
- Rangez-moi ça ! Quelle indécence ! Vous n’avez aucun respect pour votre créateur !
- Si ! Si ! Bien sûr ! De la vénération ! Je me plie en quatre pour lui, regardez !
- Non ! L’interrompit l’espion tandis que l’ébauche se penchait en arrière dans une contorsion grotesque. Nous devons savoir ce que vous avez trafiqué dans la maquette ! Je vous ordonne de me mener en tout lieu qui vous paraîtrait susceptible de contenir l’original.
- Je me prosterne à vos pieds, ô spécifique ! Ô individualité !
- Ça suffit ! Vous n’avez aucune idée de ce dont vous parlez ! Si seulement j’avais un peu plus de réserve mentale je serais parvenu à vous extirper les informations ! Mais je suis tellement évidé que je ne parviens plus qu’à crier et ordonner !"
L’ébauche, libérée de toute stupéfaction paralysante, s’était étendue au sol pour devenir tapis en signe de totale abnégation de soi.
Mais soudain (en vrai je vois l’heure tourner et de toute façon c’est n’importe quoi), alors que l’espion dépité, s’extirpait tout entier de son drapé bien serré, l’ébauche, d’un bond se releva, ouvrit sauvagement la boîte crânienne, la porta à sa bouche et engloutit ce qui se trouvait à l’intérieur.
L’espion, un cri muet à ses lèvres, fou d’horreur, se jeta sur l’ébauche. Mais il s’empêtra dans son drap et le fuyard lui échappa en hurlant :
"Il est lààà ! Il est lààà ! Le fouineur !"
Un brouhaha de chaises raclées, des talons qui heurtaient le sol avec férocité et toutes ces ébauches identiques, maintenant à taille d’enfant, se précipitaient sur lui.
"Non !"
Il leur jeta le drap à la figure, devenu tellement grand par rapport aux ébauches démentes qu’il les recouvrit comme une vague. L’espion s’enfuit en courant, sa tête heurtant le plafond rapetissé. Il enfonça la porte à coup de pied et pénétra à quatre pattes.
La trappe ! La trappe !
La voilà !
Elle était tellement petite. Il les entendit se précipiter contre lui. Il fit le dos rond contre l’embrasure de la porte, son énorme corps faisant office de barrage à leur ruée. Il griffonna un bref message sur un bout de papier et passa la main par la trappe. Ce sera douloureux mais c’était la seule solution. Il avait déjà donné de sa matière cérébrale, il pouvait bien y laisser une main. Il allait finir comme les autres avant lui : mangé par la maquette.
Bonjour Beglous,
un bon cauchemar clownesque.
Des bricoles,
B
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Bonjour à vous,
bienvenus dans l'hurluberlu,
Merci pour votre passage chez les guignols d'un jeudi soir !
Cendres,
Ah oui, le drap de la vérité, très sympa comme tu as étiré l'idée, un monde où tout le monde dit vrai à moins d'être tout nu, finalement habillé on serait dépossédé du voile de mensonge. Tellement pratique dans la vie de tous les jours, surtout chez les grands, à croire que les responsabilités ça rend le mensonge légitime.
Oui c'est très vague pour moi aussi :D
Luna Psylle,
Peut-être que c'est une réaction saine de ne pas comprendre ce genre de récit, qui sait ;)
Aponiwa,
Oh oui c'était le bazar pour moi cette session Tic-Tac, comme tu dis.
Je connais pas cette série, Archer, je vais y jeter un œil à l'occasion.
Euh non, je crois pas, pas dans mon idée en tout cas, c'est le monde des maquettes qui rétrécit puis s'agrandit, au rythme des marées, du coup effectivement, lorsque rétréci, à moins d'être une souris ou équivalent, tu peux plus y entrer ou en sortir, et éventuellement je suppose que tu finis écrasé à l'intérieur.
Basic,
Merci pour les corrections.
Oui, clownesque en effet, c'est l'intention que j'ai mise chez les ébauches en mode pantins désarticulés et grotesques.