Suzanne
j'ai pris du plaisir à écrire... après, le résultat...
Suzanne peste. Elle pose son pinceau sur sa palette et ramasse le tube de vert émeraude qui vient de tomber sur le lino. Ses doigts saisissent le chiffon, l’imbibent d’essence de térébenthine et frottent énergiquement. Ça va, la tâche disparaît. L’odeur enveloppe Suzanne qui sourit doucement ; il est des parfums qui apaisent l’âme, qui renvoient à des souvenirs heureux, à l’enfance ou à l’époque d’un certain bonheur. Elle ferme les yeux, quelques images anciennes flottent derrière ses paupières : sa mère face au chevalet, ses premières toiles…
Suzanne peint. Le plus grand mur de son appartement minuscule. Un rectangle débarrassé des tableaux, de l’étagère, du canapé posé devant. À sa droite, la fenêtre ouverte apporte des odeurs de friture, les cris des gamins en bas, un courant d’air tiède. Une mèche de cheveux danse sur le front humide de Suzanne. Trois semaines que ça dure, cette chaleur d’enfer.
Sur son grand mur, Suzanne a dessiné une nouvelle fenêtre. Énorme. Elle s’étire jusqu’aux quatre coins du mur. À vrai dire, aussi haut qu’elle a pu peindre. L’extérieur de la fenêtre gardera la couleur d’origine. L’huisserie est peinte couleur chêne. On y voit les nervures du bois ; les mécanismes jettent des éclats métalliques, une petite mouche semble vivante, prête à s’envoler. Bien sûr, cette fenêtre en trompe l’œil est ouverte, on aperçoit un pan de vitre qui recevra plus tard des reflets. Lorsque la partie la plus intéressante sera terminée.
L’océan. La ligne d’horizon à hauteur d’yeux. Une falaise à droite, avec des rochers déchiquetés à son pied et des paquets d’écume qui s’envolent. Venant de la gauche, un vieux trois mâts. Suzanne l’a entièrement imaginé, sans passer par des bouquins ou internet. Peu importe la vraisemblance : ce vaisseau représente la liberté, pour Suzanne. Alors, il n’était pas question de contraintes de réalisme. Que les vagues semblent vivantes, que les nuages au loin annoncent une tempête, qu’on ait envie de découvrir un goéland dans le ciel ou un mouton sur la falaise… mais le réalisme d’un bateau ! Suzanne veut que ce vaisseau donne simplement la passion du voyage.
La fresque est presque terminée. Suzanne pousse sur les roues de sa chaise et prend du recul. Oui, la fin est proche. Reste un peu de profondeur à donner dans le creux des vagues, quelques ombres à peaufiner sur la falaise et peut-être aussi faire ressentir le vent. Encore plus. La chaise roulante tourne à 90° et Suzanne franchit le seuil de son salon, entre dans la petite cuisine, ouvre le réfrigérateur, attrape la bouteille de lait, avale quelques gorgées au goulot et la replace.
Lorsqu’elle revient dans le salon, elle a une impression étrange. On dirait que le vent a forcit, que son bateau a bougé, que les nuages sont plus lourds à l’horizon. Suzanne s’approche au plus près de trois mâts, le nez contre le mur. Il lui semble que des détails se sont dessinés au gré des caprices des poils de son pinceau. Elle approche son doigt de la surface peinte, effleure la couleur à l’huile.
Suzanne frémit, allongée sur le sol. La première sensation qu’elle perçoit, c’est cette fraicheur, un vent doux qui caresse sa peau. Immédiatement après, c’est l’odeur iodée qui l’envahit, l’interpelle. Suzanne ouvre les yeux. Au-dessus d’elle, un entrelacement de câbles et de poulies, une voile couleur de sable gonflée par le vent et un ciel pur, immense. Suzanne se redresse en s’appuyant sur ses mains. Un frisson parcourt son échine, elle n’en revient pas, ne veut pas y croire, n’y comprend rien : ses jambes ont bougé. Elle regarde ses pieds nus. Sa mâchoire se crispe. Pleine d’appréhension, Suzanne commande à ses orteils de bouger. Et, ils répondent ! Alors, elle replie les jambes et enlace ses genoux de ses deux bras. Une larme coule sur sa joue. Sans comprendre ce qui lui arrive, elle pousse sur ses jambes et se retrouve debout : sans effort, sans douleur.
Un cri de mouette retentit, Suzanne rit.
Elle court sur le pont de ce vaisseau, ressent la tiédeur du pont sous la plante de ses pieds, le vent chargé d’embruns dans ses cheveux. Suzanne est légère. Suzanne danse sous le soleil. Suzanne renaît.
Essoufflée, elle s’appuie contre un mât et s’interroge. Où est-elle ? Quand est-elle ? Ce bateau est-il désert ? Elle parcourt du regard le pont : personne. Pourtant, le voilier vogue, il faut bien un équipage ! Suzanne n’ose pas appeler. Alors, elle se dirige vers la proue, sans rencontrer personne. Lentement, toujours incrédule en constatant que ses jambes lui répondent, qu’elle n’a plus mal, elle remonte vers la poupe en scrutant le pont, à la recherche d’un passager ou d’un membre d’équipage. C’est en montant l’escalier qui mène à l’entrepont qu’elle aperçoit enfin quelqu’un : une femme penchée sur une table.
Suzanne s’approche :
— Bonjour.
Pas de réponse.
— Peut-être pouvez-vous m’aider… m’expliquer…
Aucune réaction de cette femme. Sa chevelure rousse ondule dans le vent et elle ne quitte pas son travail : elle dessine sur un parchemin punaisé aux quatre coins de la table. Suzanne n’est plus qu’à deux mètres de l’inconnue.
— Je vous prie de m’excuser, pourriez-vous…
Toujours aucune réponse, pas même un froncement de sourcil. La femme continue de dessiner. Suzanne s’appuie contre la table et regarde le travail en cours : un magnifique carte. Sur les continents, les fleuves serpentent, les moulins semblent tourner, les villes pleines d’ébullition et les campagnes sont emplies d’animaux prêts à détaler si on les effraie. Sur l’océan, des créatures fantastiques : serpents géants, kraken et poissons gigantesques. Au-dessus, un nuage gonfle ses joues.
— C’est magnifique, murmure Suzanne.
La belle rouquine ne répond pas, elle tourne la tête vers Suzanne, en cherchant l’inspiration et ne semble pas la voir. Suzanne fait un petit signe de la main… Inutile. La cartographe retourne à son travail. Suzanne se rend compte que la ville où elle vit apparaît sur la carte. Elle pose son doigt à côté du nom de sa cité et demande :
— Ici, c’est chez moi. Y êtes-vous déjà allé ?
La femme rousse sursaute et lâche sa plume. Elle écarquille les yeux, découvrant Suzanne. Ses lèvres tremblent, elle respire vivement, détaille Suzanne des pieds à la tête, plante son regard dans ses yeux.
— Suzanne ? C’est bien toi ?
Salut Rémi :)
Au début, je me suis imaginée que des accroches stylistiques viendraient se répéter, comme une ritournelle autour de Suzanne, "Suzanne peste..." "Suzanne peint..." "Suzanne veut..." mais cela s'estompe passé les premiers paragraphes.
J'ai eu un peu de peine à me représenter :
L’extérieur de la fenêtre gardera la couleur d’origine. L’huisserie est peinte couleur chêne. On y voit les nervures du bois ; les mécanismes jettent des éclats métalliques, une petite mouche semble vivante, prête à s’envoler.
[...]avec des rochers déchiquetés à son pied et des paquets d’écume qui s’envolent.
Les paquets d'écume, je sais pas pourquoi, ça m'a fait quelque chose :coeur:
J'aime bien comment le fait que Suzanne soit en fauteuil roulant est introduit, sans insistance, sans stigmatisation, mais parce que ça fait sens dans son approche de la peinture (et peut-être aussi dans le fait qu'elle ne veut pas s’embarrasser des détails du bateau, de ce qui fait locomotion finalement).
Dans le début de la deuxième partie, lors des retrouvailles avec sa propre locomotion, je trouve le ton un peu trop mélodramatique, probablement en contraste avec le fait que son handicap chronique ou passager n'était pas accentué dans la première partie. Mais au fil du texte, je le comprends comme un virage fantasmatique et cathartique de Suzanne qui s'est peut-être assoupie devant son œuvre.
le travail en cours : un magnifique carte
* une, petite coquille
Au-dessus, un nuage gonfle ses joues.
Les joues du nuage ?
J'ai pas compris la fin :-[ Qu'est-ce-qui fait que la cartographe (ou Suzanne bis d'après ce que j'ai compris) voit/entend soudainement Suzanne alors qu'elle ne semblait pas la remarquer auparavant ?