Ça allait sûrement en surprendre plus d'un. Vous comprenez, les femmes, ça préfère les méthodes douces, les tranquillisants, la tendresse, maman, épilation, bonbon, et blablabla. Elle allait leur en montrer de la douceur! Elle mit la main dans son sac à mains de chez Chanel: c'est bon l'arme était là. Elle aspira une bouffée de sa cigarette et l'exhala longuement. Pour l'occasion, elle qui d'habitude était négligée avait revêtu son costume de femme fatale: rouge à lèvres sanglant, décolleté profond, jupe sexy à faire tomber les hommes ( ce qu'elle n'allait d'ailleurs pas tarder à faire au sens littéral). Voilà, elle allait leur montrer quel corps elle dissimulait sous ses cols roulés. Elle démarra la voiture. Elle en avait volé une classe: du genre gris métallisé, plein d'options sur le tableau de bord, les sièges en cuir, et un logo flambant neuf. Ça lui avait pris un peu de temps pour trouver le flingue. Il lui avait fallu connaître le milieu d'abord, les bonnes adresses, tout ça quoi. Elle avait débarqué en agneau, mais elle avait vite appris à jouer les caïmans. Au final, l'apprentissage avait quand été assez rapide. Dommage, elle avait bien aimé jouer ce rôle. Sa couverture de jour (comprenez son travail -il lui avait fallu adopter le jargon local) faisait croire à une bête vie plan plan, métro boulot dodo, un tranquillisant le soir et hop! Au dodo. Elle rirait intérieurement devant ses élèves, ados qui se croyaient tellement plus cool qu'elle. Ils allaient voir aussi eux-là, tiens. Elle imaginait leur visage déconfit demain matin devant le journal « Hé! Mais c'est mademoiselle Mouton !». En fait, son nom c'était Moutsky, mais avec ses cheveux frisés, ils lui avaient vite fait bien fait collé ce sobriquet ridicule. Elle accéléra pour entrer sur la rocade, fit une queue de poisson au type sur la voie de droite, accéléra plus fort. C'était son dernier jour de liberté, autant qu'elle en profite. Elle repassa tous les griefs qu'elle avait accumulés contre la société. « Mal baisée », la dernière insulte entendue, un groupe de jeunes branleurs. Maman qui l'avait toujours regardée avec une lueur de doute dans les yeux, les critiques de papa, l'hypocrisie des amis...Elle en avait mangé. De ces humiliations ordinaires. La goutte d'eau qui tombe toujours au même endroit et qui finit par creuser même le plus dur des rocs. En cet instant, à 130 sur la quatre-voies, lui revint la minute précise où toutes les digues s'étaient rompues. Il lui avait décoché un de ses sourires éclatants, façon Colgate, mes yeux pétillants et s'était plaint de son célibat. Devant elle. Il savait pourtant, il devait savoir, elle perdait ses mots chaque fois qu'elle le voyait, bref tout le tremblement de l'amour. Après cette phrase, elle avait vu son propre cœur s'émietter et tomber sur le sol en un tas de cendres noires ridicule. Un éclair dans la tête. D'un seul coup, elle avait compris l'homme qui avait abattu sa femme après trente ans d'un mariage discret (mais elle lui lançait des piques subtiles devant leurs amis), elle avait compris Columbine, les crimes passionnels, elle comprenait ses points communs entre ces gens et elles: l'humiliation, la phrase ou le geste qui gratte tous les jours jusqu'à ronger la peau et attaquer l'os. Et un jour le trop-plein déborde et bam!, tsunami dans ta tête, un point partout, la balle au centre mais c'est toi qui es mort tandis que je respire! Et puis...et puis maintenant. Ils allaient payer. Elle jeta son mégot par la fenêtre d'une main aux ongles vernis. Un rictus se dessina sur son visage.
Voilà. Du bon travail. Plus un seul ne bougeait. Elle attendait patiemment la police. Heureusement que la peine de mot n'existait pas en France: elle aurait la perpétuité pour savourer sa vengeance.