Un texte où il ne se passe rien, sauf un train de souvenirs, aux wagons disparates accrochés en désordre…
Elle est issue d’un monde en noir et blanc. La maison de mon enfance.
Quand je suis né, mes parents habitaient Houilles, au premier étage d'un pavillon de banlieue, au-dessus du logement des propriétaires. La maison se trouvait du côté gauche au début de la rue des Fermettes, après une pharmacie et un magasin de jouet, important pour nous, puis après quelques maisons, une rue tranquille plantée de marronniers sur les trottoirs, et bordée de pavillons en meulière et tuiles plates entourés de petits jardins. Après avoir poussé la grille noire du jardin on montait une volée de marche et une fois franchi la porte d'entrée de la maison, il fallait monter un escalier intérieur tournant à droite pour accéder à la double porte de notre logement. La porte des propriétaires se trouvait au rez-de-chaussée, à gauche du hall d'entrée, et une autre porte au fond du hall à droite menait à la cave, là où on rangeait le charbon pour l’hiver.
Le nom de la ville, Houilles, insidieusement se mêlait dans ma tête au tas de charbon qui trônait à la cave. Celui-ci disparaissait à la fin du printemps pour se reconstituer à l’automne avant les froids de l’hiver, les boulets descendaient en cascade par un soupirail, amenés dans des sacs par le charbonnier. C’est mon père qui remontait les brocs de charbon de la cave, et ma mère qui remplissait les poêles et vidait les cendres chaque matin.
Il y avait pas mal de place perdue dans notre logement, car se présentait d'abord un long et large couloir, qui donnait accès au petit coin tout de suite à droite, puis à notre chambre plus loin sur la gauche, et à la salle à manger par la porte faisant face à l’entrée. De la salle à manger on avait accès à la cuisine, en réalité située à droite parallèlement le long du couloir. C'est aussi de la salle à manger, par une porte située immédiatement à gauche qu'on accédait à la chambre de Mémé.
Pour résumer, les fenêtres des deux chambres donnaient sur la façade côté rue et les deux autres fenêtres, celle de la salle à manger et celle de la cuisine donnaient côté jardin. Jardin auquel nous n’avions pas droit, réservé aux propriétaires. En plus de cela, un grand cagibi servant de débarras longeait le couloir à gauche, dont le seul accès se faisait par notre chambre. La chambre où dormaient mes parents, mon frère et moi.
Mes parents dormaient dans le grand lit à colonnades en fer, sous un lustre de verre en forme de coupole qui pendait du plafond. Mon frère avait un petit lit en bois laqué blanc coincé entre le mur du cagibi et le lit de mes parents. Moi je dormais dans un lit de bois blanc fabriqué par mon père, assez plat pour pouvoir être rangé sous le grand lit pendant le jour, et que l'on ressortait chaque soir au moment du coucher, placé perpendiculairement au pied du grand lit.
/…/
J’ai dû changer de domicile principal au moins deux douzaines de fois au cours de ma vie, mais cette maison de Houilles que je quittai à 9 ans représente l’alpha et l’oméga, l’étalon de référence des maisons que j’ai habitées par la suite. Elle était LA maison. Pourtant elle ne possédait aucun confort « moderne » qui semblerait aujourd’hui indispensable. Il n’y avait pas de salle de bain et les WC étaient rudimentaires, une planche de bois avec un trou profond, d’abord reliés à une fosse septique, avant que la rue ne soit creusée pour poser les tuyaux du tout-à-l’égout. Pour la toilette, on se lavait dans une petite baignoire en zinc posée à même le carreau de la cuisine. Ma mère devait faire chauffer des casseroles d’eau pour la remplir. Elle s’adonnait à ce rituel tous les matins. D’abord pour elle et pour mon père, ensuite pour nous, mon frère et moi, quand ils étaient habillés. Nous n’avions pas de four, pas de frigidaire dans la cuisine, bien sûr pas de télévision ni de téléphone dans la salle. Nous n’avions pas conscience d’être pauvres. L’hiver on se chauffait avec des poêles à charbon insérés dans des cheminées, une par pièce, qu’il fallait faire ramoner chaque année. Du plus loin que je me souvienne notre seul luxe était un grand poste de TSF à lampes qui trônait sur une petite étagère dans la salle à manger, recouvert d’un petit napperon en dentelle brodé. Il fallait tourner un bouton qui déplaçait une aiguille sur un cadran, pour rechercher les stations. Son œil magique vert nous fascinait !
/…/
Par rapport au centre-ville de Houilles, la rue des Fermettes était située de l’autre côté de la ligne de chemin de fer, celle qui permettait de rejoindre Paris. Dans l’autre sens, les trains allaient vers Sartrouville et Maisons-Laffitte, où nous allions rarement, seulement aux beaux jours, au printemps, en forêt. Les soirs d’hiver je me collais à la fenêtre de la cuisine couverte de buée et observais les trains passer, raies de lumière fugaces dans le noir, le carreau de la fenêtre tremblait au passage du train, qui bientôt aurait disparu au loin dans le sourd cadencement de ses roues, et tout redeviendrait comme avant, il ne resterait que son souvenir, jusqu’au suivant. Maman s’affairait à préparer le dîner. La casserole sur le réchaud au gaz chauffait pour la soupe, dégageait la vapeur qui embuait les vitres. Je pense que Mémé était sortie de sa chambre et devait écouter la radio, assise sur une chaise dans la salle à manger. Mon père devait se trouver dans la salle aussi. Je ne peux pas dire ce que faisait mon frère, car seul m’intéressait à cet instant les trains qui traversaient la nuit. Peut-être les regardait-il aussi à côté de moi ?
/…/
Mais il n’y avait pas que des hivers, il y avait aussi des étés. Les soirées se rallongeaient, interminables. Parfois après dîner, exceptionnellement, nos parents nous emmenaient pour une promenade dans la chaleur du soir, avant de se coucher. Il y avait une allée en pente bordée d’arbres au bout de la rue là où elle rejoignait Carrières-sur-Seine. Mon frère et moi nous amusions à dévaler la pente en courant. Ça se terminait quelquefois en drame pour mon frère ou pour moi, il en résultait des pleurs et un genou écorché que Maman badigeonnait à la maison d’alcool puis de mercurochrome ! Mais d’autres fois, quand la canicule avait stagné tout l’après-midi dans la maison et que l’air chaud accumulé devenait étouffant le soir, le ciel derrière les volets à demi fermés de la chambre s’assombrissait soudain de nuages noirs, de grosses gouttes se mettaient à tomber, puis des éclairs illuminaient la chambre, la foudre s’abattait de plus en plus proche, faisant trembler la terre, précipitant les grondements et roulements du tonnerre. Mon frère et moi cachés dans nos lits sous les draps jouions à nous faire des frayeurs, dans une jubilation intense : et si la foudre allait tomber sur notre maison ? Puis la fureur des éléments s’apaisait, les éclairs et les grondements s’espaçaient, la pluie imperceptiblement cessait, et insensiblement nous glissions dans le sommeil…
/…/
Un jour de désœuvrement, j’ai cherché sur Google Maps afin de voir si la maison de mon enfance existait toujours. Mais je ne vis en parcourant la rue des Fermettes à Houilles que la masse des marronniers qui avaient poussé, qui cachaient les façades, et ayant oublié le numéro exact, je fus incapable de la retrouver !