Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Plume du Phénix le 03 Mai 2023 à 19:53:05

Titre: Le train de six heures
Posté par: Plume du Phénix le 03 Mai 2023 à 19:53:05
Bonjour tout le monde.
Il y a sept jours, j'ai entrepris d'écrire un recueil de nouvelles. Aujourd'hui, l'écriture de la première s'est achevée et la voilà à vous maintenant.
Cela peut être déroutant tant par les temps utilisés que par l'histoire elle-même. Mais ce qu'il faut savoir, c'est que j'écris comme un surréaliste, laissant libre cours à mon subconscient "une cascade de mots incessante et incontrôlable ; voilà ce qui survient quand j'écris. Je suis inondé, mais par miracle, je respire toujours, je suis même plus vivant que jamais. Elle m'entraîne de force là où elle va, et je n'ai pas le droit de revenir en arrière, ni de réfléchir, je me contente d'écrire. Automatiquement ? Non, naturellement." signalé-je.

La nouvelle :


Le train de six heures est en retard. Cela fait plus de trente minutes que j’attends, assis sur un banc de fer qui grince, au milieu de deux personnes ; celle de droite n’arrête pas de pester, celle de gauche ne fait que souffler. D’autres bancs sont alignés le long du quai, où se trouvent d’autres voyageurs qui sont probablement agacés et impatients, eux aussi.

Pour moi, il n’est pas étonnant que le train ne soit pas à temps ; c’est comme ça tous les jours.

Ça fait deux ans que je prends le long engin, mon travail étant dans une autre ville que celle-ci. Il constitue mon seul recours. Au début, je n'acceptais pas l’idée d’avoir à attendre un temps supplémentaire, mais, après quelques jours seulement, j’ai pris l’habitude de cohabiter avec l’attente dans ce lieu où les gens n’ont pas une minute à perdre.

Je n’y suis pas seulement habitué, mais accro même.

On est en hiver et il fait encore noir. Je regarde vers ma gauche ; à ce que je vois, il s’agit d’un homme, jeune peut-être. C’est à peine que je peux le discerner. Ses yeux me semblent clos donc il dort. J’espère que le train s’attarde le temps que les premières lueurs se lèvent, et que je puisse finalement découvrir son visage. Sa bouche est béante. C’est maintenant que je me rends compte : Il ne souffle pas en n’étant pas content du retard du train ; il ronfle !

J’ai passé cinq minutes à vouloir apercevoir ne serait-ce qu’un trait. En vain.

Le jour se lève, éclairant presque entièrement le lieu. Maintenant, je peux savoir à quoi ressemble l’homme assis à côté de moi. Je me retourne vers lui…

Il n’en est pas un alors ! Comment se peut-il que ce soit une femme ?

Mes yeux se sont fait tromper par la nuit et ses illusions, car oui c’est une femme, une sexagénaire ; oui c’est ça, elle ne doit pas avoir moins de soixante ans. Ça se voit sur ses mains et son front ridés, sur les quelques cheveux gris qui sortent de son voile, sur son regard qui démarque cette insouciance qu’on peut avoir à cet âge. Elle baille bruyamment sans mettre de main sur la bouche. C’est emmerdant : Je claque de la langue. Puis elle me jette un regard furieux du coin de l’œil. Désormais je regarde tout droit devant moi.

Le train n’a jamais mis autant de retard. Peut-être qu’il est en panne quelque part et qu’il n’arrivera pas cette fois-ci.

Les gens commencent à en avoir assez ; la majorité parmi eux sont des travailleurs comme moi, et savent qu’ils seront grondés par leurs patrons. Pour ma part, je m’en fous. Ce qui m’importe, c’est ce moment d’attente où je ne suis bizarrement pas impatient.     

« Chers mesdames et messieurs, nous nous excusons du retard. Il s’avère que le train rencontre un problème technique. Nous tâcherons de le réparer le plus vite possible. » dit une voix de femme émanant de partout.

J’ai bien deviné ! Du coup, je suis doublement content.

Personne n’est content à part moi. Tout le monde est en train de protester. Les uns crachent, les autres insultent. Certains font les deux à la fois.

« C’est la cerise sur le gâteau ! » grommèle la personne à ma droite. Elle a la voix d’un homme mais je n’ai pas envie de trancher. Une méfiance envers mes sens a germé très vite en moi. Discrète comme des métastases, pourtant je la sens, elle me ronge de l’intérieur.

Les ronflements reprennent. Indifférente comme moi, la femme s’est rendormie. Je me sens tenté de la regarder.
J’ai cédé à la tentation ; j’ai su qu’elle ne s’en foutait pas, qu’elle était en train de souffler.

*
D’aveuglants rayons de soleil me couvrent le visage. Rien n’est visible maintenant. J’ai essayé de mettre ma main en visière mais passées quelques minutes, mon bras est tombé mollement, fatigué dans cette position. 

Je vois moins bien que quand il faisait noir.

Les rayons s’intensifient tellement que je me retourne vers la droite par réflexe.

Cet homme, je l’ai déjà vu quelque part. Très récemment.

Il est encore jeune certes, mais rien sur lui ne le présage, ni son corps de vieux, voûté et dégingandé, ni son visage ridé tout semé de favoris gris. Sa chemise à carreaux boutonnée jusqu’au cou a l’air de l’étouffer ; ses sourcils froncés à cause de la colère lui donnent plus de rides.

“Qu’est-ce t’as à me regarder ?” m’a-t-il dit furieusement. J’ai eu très peur de son regard de fauve. De toute l’image confuse qui m’est restée de lui, ce regard est la seule chose dont je me souviens parfaitement, et avec la même peur.

La peur de cet homme me rend impatient. Peur et impatience m’envahissent ; j’aimerais m’en aller le plus vite possible. Mécontent ? Je le suis moi aussi contre le train, désormais.

Le ciel perd de plus en plus sa blancheur, se débarbouille d’un gris écrasant qui me serre la poitrine. Je n’ai jamais vu de tel auparavant. Je soupire pour pouvoir respirer. Il m’est impossible de quitter cette place : La grisaille qui macule le ciel est lourde, s'appesantit sur tout mon corps. J’y suis condamné. Autant qu’à ce banc qu’à ces deux inconnus. A l’attente aussi.

Un bruit de ferraille vient de très loin, s’amenuisant de plus en plus. Les rails vibrent et le sol aussi. La vibration arrive jusqu’à moi, fait vaciller tout mon corps. Le tournis s’empare de moi, j’ai la nausée, j’ai envie de vomir. A main gauche, un fin point rouge se dessine, approche en s’agrandissant chaque seconde; il va très vite. C’est le train tant espéré. Dans quelques minutes, il sera arrivé.

Maintenant il paraît dans toute sa longueur. Quel soulagement ! Il est à environ cent mètres.

Trois enfants courent, l’air enjoué. Soudain, l’un se jette au milieu des rails alors que le train est à un jet de pierre. Tout le monde crie synchroniquement, et ça m’étouffe et m'effraie encore plus.

J’ai ouvert les yeux au retentissement du klaxon étourdissant. Il faisait encore noir. Je regardais les yeux écarquillés le long engin en arrêt. Je me suis précipité mais avant de monter, je me suis retourné. Il  n’y avait certainement eu personne à part moi sur ce banc.

Aujourd'hui, j’ai eu un rêve, bon et mauvais à la fois.

 

Titre: Re : Le train de six heures
Posté par: Docal le 04 Mai 2023 à 14:20:14
Salut plume du phénix

On ressent bien la monotonie tranquille du personnage et ses angoisses sociales.
Étant moi même chef de gare, la fin c'est un peu ma hantise. (et du coup cauchemars aussi  :D)

Autrement pour un train on parle de sifflet, pas de klaxon.
Titre: Re : Le train de six heures
Posté par: Plume du Phénix le 04 Mai 2023 à 16:23:40
Salut Docal
Merci beaucoup pour ton commentaire ça fait vraiment plaisir.
Tu t'es rendu pas compte que tout ce qu'a vécu le narrateur n'était qu'un rêve ?
Titre: Re : Le train de six heures
Posté par: Docal le 04 Mai 2023 à 16:28:16
Si si, on voit bien que c'est un rêve. Mais ses réactions semblent authentiques, au point qu'il ne les trouves pas plus étranges que ça. Ce qui (à mon sens) décrit un narrateur assez angoissé socialement dans la vie.

Je viens d'ailleurs de parler à un mécano qui a frôlé une voiture (bande de crétins qui passent en chicane), ça m'a fait penser à ton texte.