Salut le Monde,
En ce moment, le moral n'est pas au beau fixe. Il fait même de sacrés loopings et un rien peut le faire remonter ou replonger. Je devrais bosser mon texte long mais rien n'y fait. Ca passe puis ça casse. Ce texte-ci a été écrit un peu comme ça, pendant mes loopings. Hier après-midi, je regardais le paysage à travers la vitre de voiture, j'ai imaginé ce bout de rien, cette petite bulle. Je l'ai écrite hier soir, avec toutes les idées qui s'entrechoquaient. Je l'ai repris aujourd'hui, j'ai lissé le trait, gardé des idées, retiré d'autres, ajouté certaines. Et je ne sais pas si ça se ressentira dans le texte, mais en ce moment j'ai un cœur de Shéhérazade ; ou Shéhérazade dans le cœur. Sûrement que ça a joué. Je le partage dans cette même impulsion. Pour l'instant, il n'est que ça : une bulle.
Si corrections il doit y avoir, ce serait surtout des fautes de forme (grammaire, conjugaison, cie...) et des formulations maladroites (je me connais assez bien pour savoir qu'il y en a encore) ou des répétitions trop flagrantes.
En vous souhaitant une bonne soirée et une bonne lecture !
Il était une fois
Il était une fois… tous les contes commencent ainsi. Le mien ne déroge pas à cette règle, j’imagine. Il était une fois… moi : une princesse. Je suis née dans un royaume lointain. Mon père, le roi, gouverne ses terres avec bienveillance. Aimé de ses sujets, il sait se montrer juste envers tous. Comme toutes les princesses, j’ai grandi dans l’insouciance. Des oiseaux viennent me réveiller chaque matin de leurs chants mélodieux et je mange de la brioche au goûter. Ma mère, la reine, m’a éduquée en princesse, en future reine : me montrer douce et vertueuse, aimer mon futur époux le roi, aimer son peuple comme celui de mon père, partager ses joies, lui obéir quand la situation l’exige et l’épauler dans la difficulté.
Au-delà de ce royaume, il n’existe rien qui ne doive attiser mon intérêt. Des terres sauvages et hostiles où règnent d’horribles brigands. Au cœur de sombres forêts, où même les rayons du soleil trépassent et où d’immenses loups décharnés aux crocs aiguisés dévorent l’infortuné, se trouve un dernier royaume. Un royaume plus terrifiant encore que dans mes pires cauchemars. Voilà comment on m’a décrit cet endroit duquel je ne dois pas m’inquiéter ; cet endroit dans lequel je me retrouve aujourd’hui prisonnière.
Enfermée dans la plus haute tour d’un château cerné de ronces mortelles, je ne peux qu’attendre que mon prince vienne me retrouver. Je me souviens de notre rencontre. Un garçon gentil. Ses cheveux reflètent les rayons du soleil, ses yeux un océan d’été. Élégant, poli, charmeur, son nez parfaitement droit et son sourire éclatant, voilà à quoi ressemble mon prince. Il n’est pas brave, mais il viendra me sauver. Il doit venir me sauver, c’est son rôle. Je suis la princesse : qu’y puis-je ?
Assise sur la pierre fraîche de la fenêtre, je brode sans y penser. Mes mains répètent des gestes appris par cœur, tissent l’écusson du royaume de mon prince, comme un appel à l’aide. Je pose mon aiguille avec un soupir las et lève les yeux sur un magnifique ciel sans nuage. Quand on m’a décrit ce pays de cauchemar, on a omis de me parler de sa côte escarpée où la mer vient s’écraser avec joie ou de sa forêt ; de ses forêts même. Au plus près du château, une ligne de feuillus aux couleurs variées. Un peu plus loin, un fleuve la sépare du pied d’une montagne recouverte, elle, de pins enneigés et majestueux. Je continue de m’étonner de l’élégance avec laquelle tous ces différents décors se mêlent.
Quelques coups frappés à ma porte. Un homme entre dans la pièce et je frissonne de peur comme de dégoût. Une longue cicatrice déforme son visage. Un morceau de tissu, aussi sombre que sa chevelure indisciplinée, recouvre son œil absent et une boursouflure distord la ligne de ses lèvres pincées. Il passe son unique bras derrière son dos, le second certainement perdu lors d’un combat, et s’incline :
— Je vous salue, Princesse. Souhaitez-vous dîner dans la Grande Salle en notre compagnie ?
L’homme attend ma réponse qu’il connaît déjà. Ma voix tremble chaque soir un peu moins lorsque je dis :
— Je souhaite dîner dans ma chambre.
— Bien, Princesse. Je vous apporte votre repas.
Le méchant du conte quitte la pièce avec révérence. Et comme chaque soir, cet homme, celui qui enlève la princesse et que le prince devra combattre pour ramener sa belle en victorieux, hante mon esprit quelques instants encore avant de se dissiper. Il m’intrigue. Je n’ose imaginer les épreuves que cet homme a traversées pour en arriver à une telle difformité. Ses sujets l’appellent prince, rêvent de pouvoir le nommer roi, et le regardent avec un dévouement total. Chacun mourrait pour lui sans hésiter, comme aucun soldat de Père ne le ferait.
Mes pensées vagabondent. Je me demande si Mère me pleure, si elle a supplié le prince de venir me sauver, d’accomplir sa destinée. Je ne crois pas ce dernier capable de survivre à un tel périple. Contourner une montagne immense, traverser des bois denses. Sa chevelure étincelante perdrait tout son éclat après un si périlleux voyage. Il se perdrait dans ces bois et n’en sortirait qu’après de longues semaines de chevauchée.
Coups discrets à ma porte. De nouveau, mon geôlier s’impose dans la pièce. Il ne dit rien, dépose mon repas et sort. De nouveau, son image reste présente dans mon esprit et je ressens le besoin pressant de le retenir :
— Attendez !
Ce mot m’échappe. La porte reste entrouverte entre nous, comme un bouclier pour protéger la prisonnière de son geôlier ; ou l’inverse. Je quitte mon perchoir, dépose la broderie inachevée sur une petite table, défroisse ma robe d’un geste impatient et m’avance vers lui :
— Accepteriez-vous de dîner en ma compagnie ?
Le doute tend mes épaules. Mes poings tremblent, serrés sur le tissu. Je crains qu’il refuse et me laisse de nouveau à ma solitude.
— Le désirez-vous vraiment ?
Je réfléchis, tente de mettre des mots sur les sentiments qu’on ne m’a jamais appris à reconnaître :
— J’ignore ce que je désire. Tout ce que je sais, c’est que lorsque vous quittez cette pièce, je me plais à vous imaginer rester.
— Nous en souffrirons tous les deux.
Je baisse la tête. Une boule étrange remonte de mon ventre jusqu’à ma gorge et m’empêche de répondre. Je ne veux pas affronter son départ. La porte se referme. Je m’apprête à retourner sur mon perchoir, incapable d’avaler quelque repas que ce soit, quand un bras apparaît sous mes yeux embués pour m’accompagner à ma table en galant.
*
Nous nous installons à l’unique table de la chambre. Je fuis son regard et sa présence et m’empresse de disposer notre repas. Je m’arrête soudain devant l’assiette. Je l’entends rire tout bas face à mon désarroi, puis il prend l’initiative de me laisser manger. Fidèle à mes enseignements, je picore avec élégance dans l’assiette. Assis face à moi, il ne dit d’abord rien, puis s’interroge sur mon appétit. Je retiens mon ventre de gronder, comme Mère me l’a appris. Finalement, il prend l’assiette et me tend un morceau raisonnable de viande. Je lève les yeux vers lui, choquée d’une telle intimité. Est-ce pour cela que je lui ai demandé de rester ce soir ?
Dans sa prunelle noire, je discerne de magnifiques étoiles d’ambre. Je croque le morceau de viande avec plaisir. Il continue de me nourrir de sa main. Sa peau, couverte de cicatrices et autres boursoufflures, n’est pas aussi pâle que celle d’un prince ou d’un roi, mais brunie par des heures sous un soleil estival, à bêcher, à s’occuper des chevaux, à faire tous les travaux dédiés aux serfs ou écuyers, comme j’ai pu le découvrir à l’observer depuis ma fenêtre.
Lorsque je refuse une énième cuiller, repue comme je ne l’ai plus été depuis longtemps, il sourit et croque les quelques derniers morceaux de viande. L’un d’eux s’accroche à sa barbe naissante qu’il saisit du bout de la langue. Mue par un instinct que je ne comprends pas, je saisis mon mouchoir blanc et l’appose sur sa joue pour l’essuyer des gouttes de sauce restées collées. Il arque un sourcil et je recule, brûlée vive par mon geste, sermonnée par une mère invisible. Quelle princesse digne de ce nom irait se prendre d’affection pour son geôlier ? Il doit bien deviner mes pensées : il émet un rire amer et se lève, prêt à repartir.
Je veux le retenir à nouveau, retrouver ce courage. Il me laisse là, seule dans le silence le plus total.
*
Les jours continuent de défiler. Chaque soir, il reste un peu plus longtemps et je me trouve un peu plus de courage. De l’aube au coucher, j’apprends à le connaître. Il m’autorise à le suivre hors de ma chambre. Il me fait découvrir un autre monde, loin de mon rôle de princesse, de future reine. Pour la première fois, je caresse une vie que je n’aurais jamais imaginée. Je monte sur un cheval. Je tiens une épée de bois. Je croque une pomme tout juste cueillie. Je déjeune auprès des résidents du château, des jeunes servantes aux grands guerriers dont les histoires animent l’imagination des enfants.
Les dîners restent nos moments à lui et moi, des instants plus précieux que tout le reste que je garde au fond de mon cœur. Après le repas, nous nous installons devant l’âtre de ma chambre et buvons une liqueur au goût de pomme. À mesure du temps qui s’écoule, je délaisse ma broderie et ma solitude, je désapprends ma vie de princesse, j’en découvre une autre qu’il me plairait de garder.
Un soir, à peine ma liqueur avalée, je demande :
— D’où viennent vos cicatrices ?
Assis à même le sol, au pied de mon fauteuil, je le sens se raidir. Plutôt que d’accepter sa fuite, je me glisse jusqu’à lui et m’installe à califourchon sur ses genoux. Le feu de l’alcool me monte aux joues. Je n’entends plus les réprimandes de ma mère. Il baisse son œil mi-triste mi-amusé sur nos corps ainsi emmêlés. S’il le souhaite, il peut se défaire de mon poids sans peine, je n’en doute pas.
— Nous en souffrirons tous les deux.
Ce rappel de notre situation, de l’attente du dénouement de ce conte, m’enrage un peu plus chaque jour :
— J’en souffre déjà. Je souffre d’attendre un homme que je ne désire pas. Je souffre de désirer un homme que je devrais haïr.
Les mots m’échappent, désormais libres d’être entendus. Je pose mon visage sur sa poitrine, écoute le rythme rapide de son cœur.
— Je souffre de ne pas pouvoir être la reine d’un royaume que j’aurais choisi. Je souffre de savoir un jour devoir garder les précieux souvenirs de ces dernières semaines au fond de mon cœur sans jamais pouvoir en parler à quiconque tandis qu’on m’obligera à obéir à un homme que je haïrai pour m’avoir enlevée à ma prison. Je voulais juste… partager vos peines comme vous avez accepté les miennes, comme vous m’en avez libérée.
Un nœud se délie dans ma poitrine. Je pleure tout contre lui. Je sens sa caresse dans mes cheveux, entends ses murmures de réconfort. Existe-t-il un conte où la princesse reste prisonnière de sa tour, plus heureuse avec le méchant que nouvelle reine d’un royaume enchanté ?
Après une éternité à rester ainsi blottie contre lui, je relève les yeux, me perds dans sa prunelle, sèche mes dernières larmes sans élégance et caresse du bout du doigt la ligne qui part de sous son cache-œil jusqu’à sa lèvre tordue. Mon ongle reste une seconde de trop, si près qu’il l’embrasse. Je me mords la langue pour ne pas remplacer mon doigt par autre chose et me perdre tant et si bien que rien ne pourra jamais me ramener à mes parents et à mon rôle.
— D’où vient cette cicatrice ?
— C’était il y a plusieurs contes. Le prince m’a pris par surprise, un de ses soldats a servi d’appât aux miens et le filou m’a attaqué depuis le côté. Je l’ai vu trop tard et en ai payé le prix.
Je continue mon exploration :
— Et celle-ci ?
— Certains contes ne méritent pas d’être racontés.
Je penche le visage sur le côté et en trouve une autre. Parfois il me répond, d’autres fois non.
— Et celle-ci ?
Il frissonne et pour la première fois, esquive mon regard.
— Votre père.
Je sursaute à cette étrange réponse.
— Que voulez-vous dire ?
— Telle est ma malédiction. Ne pleurez pas pour moi, Princesse : elle se terminera bientôt, je le sens.
*
Ce soir-là encore, j’attends mon dîner avec impatience. Notre discussion de la veille me dérange. J’entends encore et encore ses derniers mots, y devine un adieu dont je ne veux pas. Mon corps tout entier sort de sa chrysalide. Il comprend qu’à partir de ce soir, il n’acceptera nul autre prince que celui-ci. Mon esprit tente de nommer cet afflux de sensations, en vain.
Je me tourne, un grand sourire sur les lèvres, quand la porte s’ouvre et découvre avec effroi un visage que je n’espérais plus voir. Le prince qui a tant tardé à me sauver se faufile dans la pièce, déguisé en serviteur, une épée courte à la ceinture. Il me voit et s’approche de moi, sa main tendue :
— Vous voilà, ma belle princesse. Venez avec moi, je vous ramène auprès de vos parents.
L’image de mes parents s’impose dans mon esprit. Mon devoir enseigné puis entravé frappe ma liberté naissante de plein fouet. Je recule et chancelle, protégée par le fauteuil. Il le contourne. Je l’esquive, cours d’un pas hésitant vers la porte. Mes appels à l’aide alertent les gens du château. Une cloche sonne l’intrus. Le prince grogne quand mon ami apparaît par l’embrasure. Le prince profite de l’instant de flottement entre nous, agrippe mon bras et me tire en arrière. Je tombe derrière lui, mes pieds emmêlés dans ma robe. Il fait rempart de son corps. Les lames sortent de leurs fourreaux. Le combat qui s’engage est violent. Les coups pleuvent, toujours plus puissants, plus désespérés.
Je comprends soudain ses mots : « Ma malédiction se terminera bientôt. ». Il ne laissera pas le prince m’emmener et mourra plutôt que de me voir partir comme tant d’autres princesses avant moi. Pleine d’espoir pour mon avenir, notre avenir, je cherche le moyen de l’aider. Le prince gagne du terrain sur mon ami. Ce dernier tombe à genoux, épuisé par tant de contes passé à se laisser vaincre. Le prince s’impose, pointe son épée sur lui. Il ne me voit pas me relever, saisir un vase non loin, et le jeter de toute mes forces contre son dos. Il se retourne vers moi, son regard choqué. Mon ami fait glisser son épée vers moi. Sans réfléchir, je la saisis, me remémore ces journées à m’entraîner avec mon bâton de bois. Plus lourde, je dois la tenir de mes deux mains. Je répète les mouvements appris. Le prince comprend trop tard. Sur sa chemise, le sang s’écoule et il s’effondre au sol, inerte.
Je lâche la lame, comme si je venais de me brûler. Ma vision se brouille. Un bras s’enroule autour de mes hanches. Je me blottis contre lui et pleure. Je pleure ces vies volées. Je pleure celle du prince que j’ai prise, la mienne qu’on a brisée, celle de mon ami qui n’a jamais connu de fin heureuse. Je pleure même cette force que j’ai trouvée pour me libérer de mon avenir écrit un millier de fois, par autant de conteurs qui n’ont vu qu’une manière de finir un conte.
*
Il était une fois… moi : une reine. J’ai affronté mes démons pour pouvoir rester auprès du méchant de ce conte. J’ai écrit mon histoire, en ai changé la fin pour trouver mon bonheur. Aujourd’hui, je ne me retiens plus d’embrasser l’homme que j’aime lorsque je le souhaite, je ne me prive ni de prendre les armes à ses côtés, ni de chevaucher dans des contrées sauvages en sa compagnie. Et j’ai offert à toutes mes filles cette même liberté d’aimer, à tous mes fils la bénédiction de ne vivre qu’une vie, la leur, choisie par eux seuls et non contée à leurs dépends.