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"L'intelligence artificielle va faire disparaître les artistes"
Kévin Dettinger, brillant adolescent de la génération miracle accoutumée dès l'âge de cinq ans à la pornographie et aux réseaux sociaux, ouvre son ordinateur un mardi matin qu'il séchait les cours pour se palucher glorieusement sur des images d'animés en 2D. Néanmoins rien ne va, rien n'émeut son prépuce qui s'est forgé dans la solitude glorieuse d'un moine républicain des goûts raffinés, nous dirons d'esthète. Depuis longtemps son nez fin reniflait assez mal ces gros seins ou ces poitrines d'enfant dessinés à la souris et postés par quelque artiste luxurieux à fort mauvais goût. Artiste, c'était le mot ! Michel-Ange avait troqué huile et pinceaux, Turner s'était fait pornographe, Bill Gates était un génie. Au bout du rouleau et le gland sec, assez infertile, le jeune Kévin, voyant sa matinée de plaisir ruinée, la voulut rendre productive en se plaignant, avec quelle superbe indignation ! de l'absence d'imagination, de génie, de talent des artistes contemporains ! On lui répliqua ceci, sur un forum de passionnés tout aussi brillants juges des valeurs véritables dans les domaines formidables de l'art, qu'il lui était loisible, si vraiment l'envie lui en prenait, de créer lui-même ses propres fantasmes. Diantre ! allait-il prendre le pinceau, le crayon, à minima la souris d'ordinateur ?! On le dirigea vers une application où une intelligence artificielle hautement bien rodée générait, par décapitation et raccommodages de cadavres d'images déjà existantes, une image plus ou moins pornographique à partir d'instructions écrites que vous lui aurez donnés. Encore faudrait-il rajouter, à la discrétion des fétichistes des mains et des pieds, que l'intelligence artificielle générait des extrémités de membres pour le moins désastreux, à vous faire préférer de vrais palmes de canards à ces pattes d'araignées entortillées.
Emballé par cette recommandation qui lui promettait de plus dilettantes, de plus créatives branlettes, le futur ingénieur ou boutiquier bidon sorti d'école de commerce, se précipita sur l'application et transmit aussitôt ses instructions à cet algorithme dont l'intelligence pouvait bien dépasser la somme des tous les artistes élevés à la conception d'images pornographiques. La confirmation, il la reçut après trois minutes d'une interminable attente. Le résultat, digne chef d'oeuvre faisant honneur à son imagination – une femme blonde, petite, au visage enfantin, aux seins démentiels, à la croupe élastique, sur un balcon d'été dans des atours de bureau –, lui arracha une larme de foutre en guise de libation lustrale. On devine alors les jouissances et les utilisations qui s'ensuivirent... Il retourna sur son forum, puis le lendemain à l'école, puis le soir au repas en famille, en soirée avec des amis. Il affirma bellement, car après tout il savait, que l'intelligence artificielle entraînerait la mort des artistes. C'est indubitable.
Il y a cet autre enfant qu'on appellera Jordan, Jason ou Johan, Jonas pour les plus élégants, Enzo pour les plus âgés, Korentyn – avec un K et avec un Y – pour les plus excentriques. On l'informe jeudi matin, à son cours de Français, qu'il doit réaliser un exposé sur une obséquieuse ordure dont on ne comprends rien – était-ce le vieil Hugo, l'idiot Baudelaire ? ma mémoire est nulle à se rappeler les égouts –, et qui n'a fondamentalement rien dit.
Korentyn, Jason ou Jordan, donc, qu'un professeur médiocre observe d'un air dédaigneux en pensant que cet obscur n'est capable de rien, pas même d'un exposé, arrive un beau jour de la semaine suivante, débonnaire, avec un texte tout fait. Il le lit à la classe avec l'articulation suante d'un bovin et l'affolement stupide d'un chien piqué au cul, néanmoins fièrement, heureux de triompher des médiocres en dénonçant jusqu'à leurs illustres modèles, le débile Hugo, l'imposteur Baudelaire.
La veille au soir, ragaillardi d'une virée nuptiale dans la chambre de Vanessa, sa voisine plus jeune de deux ans et encore au collège, cet aventurier de la pensée, cette juste épée contre la somme des escroqueries littéraire, se décida d'entrer en guerre réellement : il se connecta à ChatGPT et il l'instruisit de son plan de manœuvre ; ChatGPT, fidèle aide de camp et somme des génies humains, comme chacun sait, lui offrit un texte répondant à ses critères de marques – parfaitement convenu et sans la trace d'une âme, incompréhensible pour Korentyn, Jason ou Jordan, ultime espièglerie devant lui obtenir et l'approbation des médiocres dans les faits, et celle des génies dans l'Absolu, quelque Jordan Petterson ou Marc Zuckerberg saluant cette dénonciation subtile de la frauduleuse intelligence littéraire et humaine ! Il conclut son exposé sous l'ovation aveugle et envieuse de ses camarades abrutis, pour mieux recevoir la critique – une vulgaire claque qui n'atteignait pas la Lumière – de son professeur, paroissien de l'obscurité. A ce tabernacle qui lui objectait l'absence d'intelligence, d'argumentation et de personnalité, qui le soupçonnait de n'avoir rien compris des hommes et des œuvres qu'il avait présenté, Korentyn, Jason ou Jordan, ne répondit pas autrement qu'avec un sourire merveilleux exprimant la mansuétude qu'une formidable sagesse seule permet d'acquérir. Il retourna à sa place le cœur battant d'avoir illuminé momentanément une assemblée de caverneux, d'avoir dévoilé l'intransigeance putride de cet apôtre professoral de l'inique doctrine littéraire prétendant à la pensée, à l'expression de l'indicible qui nous dépasserait et nous grandirait.
Voici, il n'en pouvait plus douter, ChatGPT incarnait une vérité véritable contre tous ces désordonnés pleins d'orgueil dont le Verbe était obscur. L'humanité devrait bien pisser sur Hugo.
Le dernier tableau à ce triptyque de l'intelligence surhumaine, est ce brillant jeune homme fraîchement sorti d'une prépa sciences informatique et destiné à une position de marque dans l'ingénierie française. A la page sur tous les sujets, et connaissant de la littérature ce qu'en pouvait savoir un agrégé de province affilié à la loge maçonnique locale -- qui avait pleine conscience qu'il formait, judicieusement, avec la savante méthode du résumé d'ouvrage à la citation près en quatre-cent-cinquante caractères, l'élite industrieuse de la civilisation valley de demain --, notre Napoléon des mathématiques, prince des lettres et de l'intelligence humaine par voie de faits, clame à une soirée chemisée, verre de punch à la main, mollusque féminoïde à l'épaule, que l'intelligence artificielle, résolument, aura raison des artistes – de Gustave Moreau aux illustrateurs de jaquettes en passant par ceux de hentaï – ainsi que des médiocres plumistes – il entend par là Balzac, Flaubert, Proust, toutes ces pissotières à bonne femme où se concentrent l'inutilité, l'inactivité de corps, de cerveaux qui auraient pu être réellement productif, serviles, en tout cas bien mieux derrière un bureau, un écran, un algorithme de sécurité de la dernière start-up en trottinette et gadgeteries diverses. Pour ce digne représentant de la classe montante qui pourrait appartenir à la Commune de demain, côté Versaillais néanmoins, il n'a point vu de différence majeure entre Balzac et ChatGPT, entre une illustration 3D et un Monet, si ce n'est que côté ChatGPT, OpenAI et consorts, on arrive à un souci de clarté qui désoblige le lecteur à se lancer dans de confuses inspections pour se saisir de la confection et en lire le sens. Gain de temps formidable, concentration du savoir en un point et création désormais accessible à tous ! On ne peut qu'agréer quand ce bel enfant, de la plus brillante formation, clame que multitude est génie, et concentration raison ! Le microcosme Parisien, rassemblant depuis plusieurs siècles, dans une même fange, le grain et l'ivraie en des proportions éminemment favorables au dernier, ne s'est pas essoufflé dans tous les domaines de l'art au savoir, comme chacun sait, depuis le tombeau de Balzac à celui qui sera, bientôt, le tombeau d'un quelconque Lévy.