Fin de saison sèche.
Depuis des rochers en surplomb formant d’habitude une série de cascades sur le cours de la rivière, je regarde la brousse s’étaler en herbes sèches et buissons d’arbustes et acacias rabougris. Toute la plaine est jaune ocre marron, à l’exception d’une mince bande, souvenir du vert, qui permet à l’œil de suivre les méandres de la rivière jusqu’aux confins de l’horizon, à moins que celui-ci ne soit arrêté par des chaînes de collines plus sombres au-dessous du soleil qui commence à décliner. Je ramasse mes affaires et me lève de mon siège dans les rochers, tire la laisse de mon chien Tana couché à côté de moi – la meilleure des sécurités en cas de mauvaise rencontre – mais il n’y a jamais en brousse de mauvaises rencontres, à part un rare serpent piton au détour d’un sentier - en chemin je n’ai croisé que des paysans allant à leurs champs disséminés dans la brousse, ou en revenant, le dos chargé d’herbages secs pour leurs bêtes, et ce sont toujours les salutations d’usage :
- Ujambo ?
- Sijambo. Habari gani ?
- Nzuri !
Lien d’humanité éphémère. Je suis blanc, jeune, étranger, eux sont africains, vieux, sur leur sol, mais la langue swahili nous rapproche et aboli la distance. Aucune hostilité, au contraire. Un peu de curiosité et beaucoup de bienveillance. Nos mondes respectifs sont à des années lumières. Ainsi tirant la laisse ou tiré par mon grand chien jaune d’Afrique qui ressemble à un berger allemand, j’emprunte le chemin de retour, sentier tracé par l’usure des centaines de pieds qui l’ont parcouru, et après une bonne heure de marche au pas de course, je me retrouve dans l’environnement familier de l’école : d’abords les vergers, secs en cette saison, au plus bas près de la rivière, puis je grimpe une route de terre ocre qui va en s’élargissant. J’arrive aux premières maisons des professeurs, chacune comportant un petit champ et jardin potager tout autour délimité par une clôture de branchages, dont les piquets à la saison des pluies ont pris racine et se sont transformés en petits arbres. A un embranchement de la route sur la droite se trouve la mienne, celle que l’on m’a attribué après mon arrivée à l’école secondaire de Malangali. Je ne sais pas qui l’habitait avant moi. Sans doute se sont succédées plusieurs générations de professeurs avec leur famille, blancs ou noirs. Je sais juste que c’est une vieille maison coloniale, construite en brique par les Anglais, avec une grande véranda devant à l’ouest et une autre plus petite derrière. Il y a trois pièces principales à l’intérieur, plus une cuisine, plus une salle de bain, plus encore deux petites chambres communiquant avec la grande chambre. La salle principale sur laquelle donne la véranda de devant dispose d’une cheminée, où je peux installer un brasero de charbons de bois en hiver. Mais ce n'est pas la saison ! Le confort est plutôt rustique, les meubles en bois un peu grossiers et les matelas tachés et fatigués. L’eau chaude est obtenue en allumant un feu sous un bidon, installé dans une sorte de cheminée en briques au milieu de la cour de derrière, reliée par des tuyaux jusqu’à la salle de bain. C’est ma vraie première maison, après avoir quitté l’appartement de mes parents au Pecq où je partageais une petite chambre avec mon frère, et je n’ai pas à me montrer difficile devant tout cet espace qui m’est offert – pour moi tout seul ! C’est un logement de fonction et tout comme les autres professeurs Tanzaniens ou étrangers, je n’ai rien à payer, ni loyer, ni eau, ni électricité.
C’est samedi soir et mon boy Valenzi est absent. Même en semaine je le libère vers les trois heures de l’après-midi, et dispose ainsi de mes soirées tranquilles. Je prépare une platée de riz dans une casserole avec de la viande bouillie pour Tana. Je la nourris une fois par jour, toujours le soir à la même heure. Ce sont les Canadiens qui m’ont appris cela à mon arrivée, car je n’ai jamais eu de chien avant. Tana est l’un des chiots de la chienne des Canadiens. Je l’ai vu naître. Elle a vite grandi !
Pour lui enseigner les bonnes manières, je lui ordonne d’abord :
- Sit !
Et lorsqu’elle s’est assise sur son train arrière, je dis :
- Eat !
Elle ne se fait pas prier et la gamelle est rapidement engouffrée. J’ai essayé ce petit cérémonial un jour en Swahili mais elle ne comprenait pas. Finalement nous en sommes restés à l’anglais !
Je vais dans la cuisine me préparer à mon tour quelque chose à manger. J’accommode souvent des restes de midi que Valenzi a cuisiné. La lumière n’est pas encore là car il faut attendre 7 heures du soir quand les bruyants générateurs de l’école se mettent en marche. Ils sont situés près des cuisines de l’école, mais même à cette distance j’entends toute la nuit le ronronnement des machines.
Soudain je suis alerté par des bruits et des cris dehors, je sors sur la véranda et vois toute la brousse de l’autre côté de la route en feu. Une vingtaine d’élèves sont là à pied d’œuvre : tapant à grands coups le sol avec des branchages en s’encourageant de la voix, ils luttent contre les flammes qui montent des broussailles sèches. Celles-ci atteignent presque la lisière des arbres qui bordent la route, de l’autre côté. J’en suis heureusement séparé par toute la distance de mon champ, ou jardin, devant la maison. Actuellement il est nu et sec. Je branche un tuyau d’arrosage au cas où les flammes sauteraient le coupe-feu formé par la route. Les élèves, tous des grands gaillards des Form III et Form IV tapent en cadence à tour de bras. Je ne vois pas si des professeurs les encadrent. Qui leur a appris cela, à combattre le feu ainsi ? Beaucoup sont certainement issus de familles paysannes, et les gestes sont naturels, ancestraux. Un vieux réflexe atavique, presque inné, devant le danger du feu, pour qu’il ne se propage pas aux arbres et aux habitations qui entourent l’école. Si j’étais sportif, je pourrais me joindre à eux, mais mes bras peu musclés ne seraient guère efficaces. Aussi je continue à les observer, spectateur impuissant. Au bout d’une demi-heure d’un combat acharné, ils ont pris le dessus sur l’incendie, ils étouffent les dernières flammèches dans l’air empli de fumée âcre, et finalement repartent en direction du réfectoire et des dortoirs de l’école.
Cet épisode de l’incendie devait marquer le point culminant de la saison sèche et quelques jours plus tard il se mit à pleuvoir de longues heures, à verse, avec parfois de gros orages en soirée, la foudre qui tombait à proximité faisait trembler le sol, le ciel se zébrait d’éclairs. A l’abri dans ma vieille maison coloniale, je jouissais avec volupté de cet effrayant spectacle.
A 24 ans, loin du monde de préjugés étroits de mon enfance et adolescence, dans mon exil choisi pour tenter de mettre une distance avec un échec sentimental, l’Afrique m’offrait chaque jour de nouvelles expériences de vie et m'ouvrait de nouveaux horizons.
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