Jardin d'ailleurs
« Dis-moi les mots qui rendent ivre,
Dis-moi que la nuit se déguise
Tu vois, je suis comme la mer qui se retire »
Mylène Farmer
Il y a des moments où il n’y a juste rien à dire. Il y a des instants, parfois juste une seconde, où il n’y a rien à redire. Des minutes où rien ne nous atteint, et on touche du bout des doigts nos rêves de paix, où on effleure un papillon de douceur, une plume de volupté. Des moments libres, légers, languissants, sucrés, savoureux, des moments de tout et de rien. Le ciel est bleu et le soleil rie avec les passants tout autour. La lumière joue avec les façades et égaye les yeux. Il fait chaud, et les peaux se dévoilent, ou se parent de légères toiles à demi transparentes, de robes délicates ou de hauts près du corps. Aucun été n’est aussi doux que cet instant éphémère. Le vent, simple brise caressant les cheveux, secouent les plantes, les arbres, les âmes d’un léger frisson de grâce. Rien n’est en trop, rien n’est trop.
Dans la tête de chacun, une mélodie se répand. Jamais la même, et pourtant toujours semblable. Une mélodie qui coule comme un fleuve au milieu de l’esprit, un chant d’oiseau qui clame sa félicité, un bruissement semblable à un jardin. Un magnifique jardin où s’épanouissent des ronces et des lys sur des ruines mirifiques. Perdues dans la ville et perdues dans le cœur, elles ne cherchent qu’à retrouver leur gloire passée, mais aiment aussi ce fouillis, cet abracadabrantesque entassement de nature. Et profitent de ce moment de paix comme cet homme qui vient de trouver l’épave qui sommeillait en lui, la lumière qui éclaire juste pour une minute délicieuse les ténèbres de la vie.
Et c’est une explosion de rien, un moment qui rayonne par son vide. Vivre devient naturel, et tout semble un ensemble inextricable et essentiel. Chaque détail qui nous entoure fleure la douce vanité, celle qui fait que le rien reste la plus belle chose qui soit. On est ému, triste et guilleret, épanoui, souriant et amoureux. Tout nous assaille, mais rien ne prend le dessus. Un tout de rien, un rien de tout. C’est un paradoxe qui ne nous préoccupe pas, et quand on atteint cet instant, on voudrait qu’il dure encore et encore. Comme ces roses que l’on abrite.
Mais l’homme est tel qu’il revient toujours à lui, et s’éloigne de ces ruines qu’il adorait comme une idole païenne, comme un Dieu que lui seul pouvait voir. Il retrouve ses problèmes, retrouve ses amis et son humanité. L’éternité qu’il avait au bout de ses mains s’en est allée sur le fleuve de son esprit, et qui sait quand elle reviendra. Le fantôme de ce moment le troublera dans son sommeil, hantera longtemps encore ses pensées. Au fond de lui, résonnera à jamais la mélodie qu’il chérissait, cette ivresse de beauté et de sérénité.
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