Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: trompette sournoise le 13 Mai 2011 à 09:06:09

Titre: Roulez, jeunesse.
Posté par: trompette sournoise le 13 Mai 2011 à 09:06:09
   
- Thibaut, regarde-moi. Là, dans les yeux. THIBAUT ! Écoute. Il faudra bien que tu fasses une roulade un jour…

Je lui mens, c’est pour son bien. Un homme peut survivre en ce bas monde sans jamais effectuer la moindre roulade. Il lui suffit de ne pas devenir Flic à Miami ou clown itinérant.

- Allez Titi ! On roule. Tu PEUX le faire mon Titi. Maman te regarde, je suis juste là, je suis…

Vous êtes juste à coté de moi, Madame, dégagez. Je suis un professionnel. Si telle était ma volonté, je pourrais balancer votre enfant par la fenêtre, en triple salto japonais, il tomberait encore sur ses pieds.

L’enfer c’est les autres, mais en ce qui me concerne, c’est surtout leurs parents. Ils se lèvent de leur banc, viennent moucher mes élèves, redresser un serre-tête, prodiguer des conseils anti-techniques, donner à boire, à manger, bref, ils salopent mon travail.

Je pratique la gymnastique depuis vingt-six ans : quinze titres de champion du Haut-Rhin, une sélection en équipe nationale junior, des mains de déménageur, un corps superbe, une panoplie de tenues moulantes, en lycra, aux coloris chatoyants.
Je connais donc mon affaire quand j’effectue la parade d’un enfant de cinq ans, sur plan incliné : atelier d’apprentissage élémentaire à la roulade avant. J’ai fait roulé des filles, des garçons, des obèses, des coton-tige, des noirs, des blancs, certains agiles, d’autres parfaitement asynchrones, et même un sourd, qui me remercie encore.

Je peux faire rouler n’importe qui, n’importe quand - ma grand-mère je la fais rouler - mais Thibaut refuse de me faire confiance. Il est au bord des larmes, la terreur que lui inflige la moindre rotation avant surpasse l’entendement. Dans ce genre de situations désespérées, en général, je les prends par surprise. Je passe ma main droite dans une de mes chaussettes, que j’agite alors sous le nez de l’enfant récalcitrant – Regarde Thibaut, la marionnette, elle est jolie la marionnette, c’est Dimitri, oui, il sent un peu le gymnase mais c’est parce qu’il est très fort et très courageux sur les ateliers, Dimitri. C’est pas une trompette, lui – une fois leur vigilance évanouie, hop, je les balance cul par-dessus tête, d’une impulsion de la main gauche. Ils sont bien obligés de s’adapter à leur environnement.
La pédagogie, c’est un métier.

J’anime des séances de gymnastique depuis quelques mois. Contrat unique d’insertion. Mi-temps. Un salaire de misère mais ça vaut mieux que n’importe quel emploi de bureau. Je n’ai aucun diplôme à faire valoir. Je mise tout sur l’expérience. J’ai obtenu mes galons en levant la jambe par-dessus un cheval d’arçon, ou accroché à une barre fixe dans des positions inconfortables, sous la douche, à l’arrière des bus, à la buvette aussi, ou encore à deux mètres du sol, propulsé par un trampoline, double salto arrière tendu avec une vrille dans chaque, qu’est-ce que vous dites de ça, Madame, laissez-moi faire mon travail et rejoignez votre banc, vous m’emmerdez.

- Titi, dis « Ouistiti » !

Elle veut le prendre en photo, à présent. Immortaliser l’instant. Peut-être traumatiser le gamin, on ne sait pas. Thibaut ne va pas tarder à pisser sur lui, me pourrir un tapis tout neuf, tandis que les gosses normaux trépignent derrière, attendant leur tour, et elle voudrait qu’il sourie à l’objectif au moment où je m’apprête à le projeter vers son avenir gymnique. De grès ou de force. Tu vas rouler, Thibaut, c’est garanti.

Lors de mes cours de Baby-Gym, les enfants ont entre quatre et six ans. On ne peut pas encore parler de sport, à ce stade du développement. « Élevage » serait un terme plus adéquat. L’essentiel de ma tache consiste à trier les mioches selon leur aptitude à rebondir, ou non. Je mets des ateliers en place et je les observe crapahuter. Parfois, je leur tends des pièges. Disons que je les fais avancer le long d’un gros cube en mousse, qui parait stable, à un mètre du sol, puis je leur demande de fermer les yeux et d’écarter les bras à l’horizontale, après quoi je balance un grand coup de pied dans le montage pour voir ceux qui se rattrapent. Ou non. C’est ainsi que l’on fabrique des champions. De toute façon, j’ai commandé une trousse de secours avec du désinfectant et quelques pansements rigolos. Elle ne devrait pas tarder à arriver.

Quand l’un d’entre eux se ramène avec une écorchure sur le coude, je me mets à genoux, j’observe un instant sa plaie ridicule et je déclare, avec un clin d’œil complice : « Hou le vilain bobo, aie aie aie, je crois qu’il va falloir couper ce petit bras mon Kévin (ou Tina) (ils ont tous des prénoms de Flic à Miami) ». Le coup classique, en somme. On va couper ci, on va trancher ça. En moyenne, après cette remarque spirituelle, quatre-vingt dix pour cent des enfants se fend la pèche et oublie le vilain bobo. Seulement voilà, je me trimballe toujours avec une scie à métaux dans mon sac de sport. Seul un pour cent des chieurs rigole encore quand je lui agite cet outil sous le nez. C’est LE champion. La pépite. Celui qui est prêt à souffrir pour son sport. Mais ça devient rare.

J’entraine toutes les sections de mon club, « l’Envolée de Mutterscholtz ». Je cours de gymnase en gymnases, aux quatre coins de la ville, de réunions du comité en déplacement à l’extérieur, je tiens le site Internet de l’association à bout de bras, je commande du matériel, j’interviens au cours d’animations périscolaires dans les écoles primaires de la ville, je ne quitte plus mon survêtement, toutes mes soirées, tous mes week-end sont pris. A peine si j’ai le temps de fumer une clope entre deux groupes. Du coup, je perds patience assez vite.

- Thibaut ! On a pas toute la nuit alors je vais remettre ma chaussette, voilà - adieux Dimitri - et tu vas rouler sans faire d’histoires, sinon je déchire ta licence. Hé oui, je fais ce que je veux. Crois-moi mon garçon, je m’arrangerai pour qu’aucune association sportive du département ne t’accepte, je te garantie que j’ai le bras long. Tu mourras sans avoir connu la victoire, les douches collectives et les filles faciles des « Hirondelles de Schiltigheim », après les compétitions, au Formule 1. Sois un homme, Thibaut. Rentre la tête, fais le dos rond et ROULE nom de Dieu ! C’est l’école de la vie. Je te tiens. Regarde. Je fais ce que je veux avec toi. Tu pèse quoi ? Dix kilos tout mouillé ? Ta santé est entre mes mains. Je n’ai pas fumé depuis plus de trois heures, Thibaut. Tu te rends compte ? Madame ! Silence. Je m’excuse mais je sais ce que je fais. Je vois bien qu’il pleure mais voulez-vous vraiment que votre fils devienne une lavette ?

La fédération française m’a tout de même envoyé en stage de formation, une semaine au CREPS de Strasbourg. « Initiation à la pratique gymnique élémentaire, public de la petite enfance », une connerie dans le genre. Je me suis mis minable tous les soirs avec les étudiants en STAPS. Ils sont violents ces types là. J’ai beaucoup appris. La journée, on se faisait la main sur des mannequins de piscine, on leur faisait tourner des saltos avant, arrière, des flips, et aussi des figures encore inconnues de l’Homme. Mais ça ne possède pour ainsi dire aucune psychologie, un mannequin de piscine. La psychologie du marmot, personne ne vous l’enseignera jamais.

-Thibaut, soit tu roules immédiatement, soit ta mère t’abandonne. Ici et maintenant. Tu ne reverras plus jamais ta maman. Madame, sortez du gymnase. Non mais faites-moi confiance. Chut. Prenez vos affaires. Faites semblant. Aidez-moi, s’il vous plait. Ca va marcher, c’est garanti. Il faut vous investir un peu, sinon on arrivera à rien. Autant l’inscrire aux échecs à ce compte là. Ben ouais, c’est bien aussi les échecs, impeccable, mais si vous voulez en faire une fiotte, il faut me le dire tout de suite… Attention, vous allez voir, poussez-vous, je vais officier. UN, DEUX…

Thibaut a pas roulé. C’est la première fois que j’assistais à une chose pareille. Je lui ai donné l’impulsion nécessaire mais il a mis son bras en opposition. Jamais de bras en opposition. C’est la première chose que je leur apprends. Comme la trousse de secours n’était toujours pas arrivée (quand bien même, je me voyais mal poser un pansement rigolo sur une fracture du cubitus), nous avons appelé les pompiers, qui se sont également occupés de la mère. La pauvre s’était évanouie.

Après ça, je sais pas, la salle s’est vidée d’un seul coup. Les parents ont pris leurs gamins sous le bras et m’ont laissé seul pour ranger le matos. D’habitude, ils filent un coup demain.
Je me suis installé sur les barres parallèles et j’ai allumé une cigarette.
Avec cette clope au bec, je me suis mis à faire quelques balancés, un ou deux équilibres. J’avais toujours la forme. Je savais bien que je venais de perdre mon boulot alors j’ai repensé à ces fichus pompiers. Ils avaient de chouettes tenues, et l’air vraiment sympa.
Dès le lendemain, je m’inscrivais au concours d’entrée.
Titre: Re : Roulez, jeunesse.
Posté par: Kathya le 13 Mai 2011 à 21:35:59
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une panoplie de tenues moulantes, en lycra, aux coloris chatoyants.
J'aurais viré la première virgule.

Citer
De grès
Aaaaaaaaaaaaaah... gré.

J'ai bien aimé. ^^ Je retrouve dans ce texte ton talent indéniable pour écrire des trucs intéressants à partir de choses banales. Et j'aime bien le cynisme de tes personnages. x')
Titre: Re : Roulez, jeunesse.
Posté par: Amelie24 le 20 Mai 2011 à 22:37:23
J'ai vraiment adoré, bravo! J'adore ton personnage, son cynisme, son détachement et son léger mépris quand même envers les  enfants... J'aime particulièrement la représentation qu'il se fait d'un champion et des moyens qu'il entreprend pour les trouver. Ton personnage me fait pensé au coatch tyrannique de Glee, Sue Sylvester. En tout cas, s'il y a une suite, une autre histoire ou un autre épisode je serais ravie de le lire.
Titre: Re : Roulez, jeunesse.
Posté par: Menthe le 20 Mai 2011 à 23:31:12
Chépas, moi je trouve que ce texte est un peu plus fatigué que les autres, peut-être parce que les réflexions du personnages m'ont parfois paru longues, ou que l'histoire du prof de gym foireux m'a pas spécialement emportée...
Bon, c'est toujours sympa à lire, hein. Mais j'ai largement préféré des trucs comme "Sa majesté fulgurante", par exemple.
 :mrgreen: à quand le texte suivant ?
Titre: Re : Roulez, jeunesse.
Posté par: Zephyr le 22 Mai 2011 à 13:28:01
J'ai -encore- adoré ton texte (il faudrait faire une balise spécial "Texte qu'on kiffe trop de la race de la mort qui tue"  :mrgreen: )

En plus, je suis d'accord avec le personnage ! J'aime pas les gosses ! Et puis j'aime bien le mélange entre les pensées de la prof et ses paroles, le déroulement, le style. Enfin, rien à redire. Peut-être un peu long vers le milieu, mais ça va quand même largement.
Titre: Re : Roulez, jeunesse.
Posté par: illigh le 02 Juin 2011 à 22:55:25
Ouaoh. Vraiment : simple et efficace. On est pris, emporté par le rythme du texte et le cynisme du personnage. Niveau technique c'est (bon de mon point de vue hein) vraiment super, les mots sont justes, les tournures agréables, pas de fausses notes, et quant au fond... on est accrochés par cette histoire de prof de gym qui n'aime pas les enfants (ce qui n'est pas gagné tout de même).
Félicitations ! !
Titre: Re : Roulez, jeunesse.
Posté par: Kasprzak le 03 Juin 2011 à 11:10:10
J'ai bien aimé aussi, c'est pas mal écrit ! Juste certains passages, un peu bizzare, mais c'est pas un problème de mise en forme ? Dans les dialogues un moment, je savais plus trop si c'était toujours un dialogue ou pas.

C'est écrit sous la forme d'un texte unique ou c'est extrait un texte plus long ?
Mais ouais c'était sympa à lire, pas transcendant, mais très agréable, et le cynisme gentil passe bien.