Je vous trouve tous faire beaucoup de gestes pour pas grand-chose. Ça se comprend ; elle a tort sur presque tout – ici le « presque » pour la formule c’est une manière d’être gentil la politesse sorte de cruauté jusqu’au bout – et elle est au gramme près dans ses 14 ou 15 ans et c’est tentant de dire que ça part de là. Mais vraiment, vraiment, peu importe car je trouve toujours très triste lorsqu’on en est au sujet de la vie chose merveilleuse lorsqu’on est à son sujet pour lequel tant à dire et tant déjà dites et surtout surtout tant à faire lorsqu’on en est à ce sujet sublime à jouer à qui a la plus longue. C’est une jolie aventure – souvent certes ridicule aux yeux du monde et très gênante ainsi étalée – lorsqu’on cherche toutes les batailles possibles au fond de son ventre et qu’on en ressort des doigts mouillés et des fronts pris par la fièvre. Les arguments échoués où l’on prend des esquisses pour des travaux achevés, faire d’amorces des choses définitives, et le faire encore avec tant d’assurance, tout ça se critique, mais au moins tout est en formation et peu importe l’âge peu importe encore si c’est dit avec une voix rauque des brisures à chaque phrases le hoquet comme ponctuation parce que les informations ne sont pas bien digérées ni bien comprises. Il y a toujours un temps – lorsque ça ne dure pas toute la vie pour les esprits qui doutent (souvent les plus beaux esprits) – où l’on se tient à côté de soi sans le savoir ; c’est seulement gênant lorsqu’on le fait avec autant de bruit. Mais ça mérite au moins qu’on y réponde. Je suis d’accord avec elle, passions et pulsions n'ont pas comme limite l’enfance ou l’adolescence et ça n’empêche pas la pensée à tout âge.
Pour la modération on pardonnera j’espère que je réponde au commentaire du texte plutôt qu’au texte - par-là il y a je crois nécessairement un lien, immédiat même, avec le texte et ses idées. Et surtout, dans un forum d’écriture, comme partout à chaque instant, il y a dans une discussion une opportunité très belle – attitude ancienne, certes. J’ai la chance que mon laboratoire ait organisé aujourd’hui un séminaire très inintéressant pour répondre à quelques idées qui m’apparaissent discutables – le propre d’une idée.
D’abord sur le gris, c’est méconnaître les travaux merveilleux sur le béton chez Tadao Ando, Kahn, Le Corbusier, et tant d’autres, les nuances de la pierre des Therme Vals de Zumthor et par elle l’évocation du fond des masses du monde, l’importance inouïe pour l’histoire de l’art et des sciences des travaux gris - les carnets de notes pleins et grouillants - de De Vinci lorsque l’outil - la pointe d’argent ici - est nécessairement lié à la pensée (on reprendra la définition du style chez Semper, la notion d’idée comme potentiels engagés chez Deleuze). Le gris usé des châteaux et des églises leurs pierres qui ont connu mille ciels. On pourrait parler aussi de l’omniprésence chez De Vinci du vert-de-gris qui est autant un vert qu’un gris. C’est ne pas comprendre la beauté et la finesse des esquisses de Ingres, les nuances de lumières entre le noir et le blanc - tous les gris possibles - dans les fusains d’Ernest Pignon-Ernest. On (merveilleux "on" qui, je suis d’accord, n’est personne et n’existe pas - oui on cite L’Âge de glace c’est ici un petit hommage à un ancien prof de français que j’embrasse) passera rapidement sur l’évocation par tous du blanc, du noir et du gris comme des couleurs lorsqu’ils n’en sont pas. Ou alors y aurait-il un espace figuré dans la langue hors des pages froides et vides du dictionnaire, et qui permet par exemple les discours de Soulages sur la couleur noire, et sur la lumière comme matière strictement picturale ? Même espace figuré qui permet aussi l’usage de "on s’en narcisse" sans être renvoyé à ce même et triste dictionnaire encore plus triste pour les mots qu’il contient lorsqu’il n’est pas écrit par Littré. À ce sujet toutes les fautes qui rendent la lecture des commentaires difficiles sont pardonnées par ton manque de temps, d’accord. Mais alors ne pas sans cesse renvoyer à la rigueur du dictionnaire lorsqu’on n'arrête pas, de son côté des choses, de le froisser dans la forme - le dictionnaire c’est aussi l’orthographe – qui certes n’a pas toujours existée mais permet aujourd’hui de se comprendre mieux, lorsqu’on le veut bien du moins. La folie jaune oui c’est un joli récit de leur lien et on peut l’entendre ainsi. On peut aussi renvoyer à l’imaginaire du test de Rorschach, ses encres noires attachées à la psychologie jamais loin des perceptions collectives de la folie et de la psychiatrie en générale. Amusant aussi de prétendre que le gris est inconnu pour la religion lorsque c’est la couleur de la résurrection dans le catholicisme - potentiellement, on pourra le rattacher alors aux anges, même si je doute qu’ici il y ait cette intention dans le texte, pour parler de lui derrière tout ça. On – toujours lui, je je je – je passerai volontiers sur le sentiment comme prise de conscience de l’émotion et sur la définition de l’intuition hors de l’apprentissage ; qui méconnaît les pensées phénoménologiques et les recherches en la matière (même chez Jung l’intuition est une acquisition ; et la question de l’immédiateté mérite d’être longuement précisée), mais même la distinction esprit de géométrie/esprit de finesse chez Pascal qui se fonde sur l’intuition sans en donner cette idée réduite de l’absence d’apprentissage. Argument d’autorité pour la suite, soit, mais à mon tour hors des récréations j’ai des temps obligatoires et ne peux pas développer. Je crois assez vouer ma vie et discuter de ces thématiques du sensible tous les jours pour trouver très amusant cette manière de dire les choses avec aplomb - "or [écrit Ors partout] tu confonds, pas le seul" ; après "c’est toi qui a commencé", allons sur "c’est celui qui dit qui l’est". Les "éléments détaillés dûment établis" n’en demeurent pas moins des éléments partiels, incomplets, imprécis (comme ceux que j’avance ici et qui ne font que nuancer ce que tu affirmes comme définitif), et, comme tout argument je l’espère – c’est je crois la marque des esprits brillants –, tu comprendras qu’ils seront tout cela pour toute ta vie. Je me méfie des esprits qui ne doutent pas. Pour la définition de la poésie – sans défendre le texte d’ici, qui, pour revenir à lui me semble un peu perdu entre le dire et le sensible, une abstraction à mon sens mal maîtrisée et des rimes parfois gratuites, et se conduit par là à une forme d’hermétisme ou d’égoïsme dans les images poétiques – ça a été discuté beaucoup sur ce forum et encore récemment, et les arguments que tu donnes, encore, sont trop partiels. La poésie peut se trouver hors des outils faits pour que la langue chante. Du moins hors de ceux que tu donnes. La question de la fulgurance des images poétiques (pour revenir avec Bachelard à la question de l’intuition aussi) ne tient pas qu’à la langue comme outil ou, disons, à son organisation. La poésie ne se justifie pas seulement par des dispositifs. Elle y passe, parfois, souvent, mais pas seulement. Elle n’est déjà pas qu’en littérature. Pour le mot trique je suis d’accord, sa venue questionne. La ramener à des questions d’inconscient est assez drôle mais autorise, de fait et en retour, les réponses sur un plan personnel que les autres font à ce commentaire et que tu rejettes par principe tout en en faisant. Systématique oui c’est le cas : système de considérer un argument sur un sujet comme la fin du sujet et une portion de culture pour la totalité de la culture. Système d’affirmer par le dictionnaire ce qui est, ce qui est tout entier et achevé dans un mot, lorsqu’on l’interprète forcément au moment d’associer des mots entre eux et de construire une pensée complexe. Quand bien même le dictionnaire lui-même interprète souvent (et a fortiori selon les éditions).
Mais tout ça est intéressant ; je retourne à mon séminaire.