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Hélène introduit la clé dans la serrure, empressée comme à son habitude. Le verrou lui résiste et elle grommelle contre les vieilleries et la rouille. Sans plus de respect, elle insiste. La vieille porte n’entend rien. Au-dessus de nos têtes, le ciel se couvre. Les nuages s’épaississent. De la neige est prévue dans la soirée.
— Foutue porte !
Je sursaute à ce hurlement d’Hélène. Sa main tremble. Ses jointures blanches se contractent autour du trousseau.
— Je peux essayer ?
Elle se tourne vers moi. Ses yeux reflètent tout. De la colère, de la fatigue, un peu de désarroi. Ce jour, on l’a attendu, on l’a redouté. Quand il est arrivé, il nous a balayées sur son passage.
Grand-père est mort.
Elle lâche l’objet. Il s’accroche à son manteau ; tombe. On le regarde, écrasé sur les dalles noires du perron. Je me baisse et prends ce petit bout de Grand-Père. Je le réchauffe entre mes deux paumes, comme un oisillon frêle.
— Mettre la clef, la reculer, un tout petit peu, juste assez ; et tourner.
Les mots de Grand-Père me reviennent, petite incantation entre nous quand lui et Grand-Mère me gardaient pendant les longs mois d’été. La porte s’ouvre et l’obscurité nous tend ses bras. Hélène s’engouffre à l’intérieur, comme la tornade qu’elle est. À peine je pose le pied dans ce havre doux, rempli de souvenirs, qu’elle fouille dans toutes les pièces, à la recherche de je-ne-sais-quoi.
Son manteau lâchement abandonné sur le sofa de l’entrée traîne à moitié par terre. Je le remets bien sur le dossier et retire mon écharpe avec un regard attentif sur le décor. Même si je sais que mes souvenirs finiront par m’échapper, je tente de tout garder.
Un tiroir dans mon esprit s’entrouvre. Je me revois, petite fille, courir à travers les pièces étroites et sombres. Courir, rire, jouer, danser, chanter, regarder des dessins animés. Tout semble si loin, et pourtant si près.
Les tapisseries à grosses fleurs, d’abord colorées, puis ternies par le défilé des saisons, le secrétaire en bois sombre verni. Je dépasse l’entrée et me retrouve dans le premier salon. Pas de baies vitrées, juste deux lucarnes au plafond. Un énorme secrétaire contre le mur, une porte dissimulée derrière. Je dois me faufiler entre la table et les canapés pour l’atteindre.
Ma chambre me laisse un frisson. Grand-Père m’a raconté que je n’aimais pas y dormir. J’avais peur des fantômes. Alors, j’ai toujours dormi avec Grand-Mère. Et Grand-Père dormait ici toutes mes vacances. Je me dis que ces fantômes doivent toujours être là, dans cette pièce d’à peine six mètres carré. Étroite, étriquée, ses murs se referment sur la petite fille qui hurle de peur au fond de mon cœur.
Je ressors et continue mon exploration, le souffle soudain court. Le second salon est plus grand, plus aéré. Cette pièce-là me donne vraiment une impression de vie à cette maison. Sur l’un des murs intérieurs, une fenêtre. Vestige d’avant, quand elle donnait encore sur le jardin, elle reste là, condamnée entre deux pièces.
Les poupées de Grand-Mère s’alignent avec élégance devant, sorte de jardinière intérieure figée. Je pose le genou sur une banquette et ouvre grand l’épais rideau de velours. À travers les barreaux, le jardin ressemble à un petit monde féerique. Les mauvaises herbes imitent une savane miniature. De l’autre côté d’un chemin de pavés noirs, une mare. Pas la meilleure des amies l’été venu, elle participe malgré tout à l’ambiance globale. Maître des lieux, le bouleau pleureur se penche sur ce petit coin de paradis. Fidèle à son nom, il pleure ses maîtres et amis.
Grand-Mère est partie la première. Grand-Père l’a pleurée. Quelques mois plus tard, c’était fini.
Je pose ma main sur la vitre.
— Pourquoi tu mets des barreaux aux fenêtres, Grand-Père ? On est en prison ?
Je me souviens de cette question toute bête, posée par une petite fille ignorante. Grand-Père a ri. Il riait toujours à mes questions. Il riait et répondait. Hélène revient vers moi, plusieurs classeurs dans les bras.
— J’ai tout.
— D’accord.
Ma mère et moi ne nous parlons jamais vraiment. Je ne sais même plus quand, ni pourquoi on en est arrivé à cette entente cordiale, sans chaleur. Hélène. L’appeler par son prénom est plus facile.
Mais aujourd’hui, c’est différent : Grand-Mère est morte, Grand-Père est mort. Je ne sais même pas s’ils m’ont entendue leur dire « je t’aime », assise à leur chevet, à l’un puis à l’autre. Et si un jour, ma mère part aussi, comme ça, sur un lit d’hôpital, loin de sa maison...
Elle lit ses papiers, des papiers si importants aujourd’hui, si futiles demain. Je la regarde, les mots coincés en moi. Elle ne me regarde pas, concentrée sur ses documents, sur sa montre, sur son téléphone.
— On devrait partir, il va neiger ce soir. J’aimerais rentrer avant la nuit.
Je dois lui dire.
— Maman ?
Elle lève la tête vers moi, étonnée par un mot qu’elle n’a plus entendu depuis une éternité. Elle aussi veut dire quelque chose, quelque chose qui reste coincé ici, au fond de sa gorge, au fond de cette maison où elle a grandi, où j’ai un peu grandi aussi, entre ses murs qui ont partagé nos bonheurs, nos chagrins, nos jeux, nos petits bobos.
— Maman ? Ils me manquent.
Un sanglot m’échappe.
— Ils me manquent. Est-ce qu’ils m’ont entendue quand je leur ai dit que je les aimais ?
Elle pose les dossiers sur une table et me prend dans ses bras.
— Oui ma chérie. Ils savent, tu sais. Même quand on ne leur dit pas, même quand on leur crie dessus, même quand la colère prend le pas : ils savent. Les parents savent toujours.
— Maman ? Je t’aime…
Elle m’étreint plus fort :
— Je t’aime aussi.