Tout ce temps passé.
Tout ce temps passé. Je me souviens de cet endroit, c'est ici que nous nous sommes rencontrés. La cour avec l’arbre dans le coin. Cet arbre, on jouait souvent dessus, parce qu’il avait deux branches basses sur lesquelles on pouvait se jucher. Je me souviens qu’un copain avait essayé de monter plus haut et s’était cassé la figure devant toute l’école. Il s’en était tiré avec quelques égratignures mais la maîtresse l’avait grondé puis soigné. Elle était gentille, la maîtresse. On avait l’impression qu’elle savait tout. Et elle ne nous traitait pas comme des idiots, comme la plupart des adultes.
Oh, là, ce coin de cour. Je peux presque me rappeler Yrn, adossé au mur comme à son habitude. Yrn, tout le monde le trouvait bizarre. Il avait de jolis cheveux blonds, bouclés et longs, un joli visage tout fin et de grands yeux. On le prenait pour une fille, au début, à l’école. Il ne parlait presque jamais, tellement jamais que j’avais longtemps cru qu’il était muet ou quelque chose du genre. La première fois que j’ai entendu sa voix, il était venu exprès me parler. C’était dans la cour, pendant la récréation.
Je m’étais assis dans l’arbre, à ma place favorite, et je regardais les autres jouer. Moi non plus je n’étais pas très bavard, je crois. Yrn avait quitté le coin de la cour où il se mettait d’habitude et avait grimpé dans l’arbre en souplesse, pour venir se jucher à mes côtés. Il avait tourné la tête vers moi, repoussé ses cheveux en arrière dans un geste qui lui semblait familier et avait planté ses yeux dans les miens. C’est juste à ce moment là que j’avais remarqué qu’ils n’étaient pas de la même couleur. Un vert et un bleu.
« Je m’appelle Yrn, et toi ? »
J’avais tout de suite senti que c’était le genre de voix qui ne s’oubliait pas. Il me semblait qu’il parlait bas et pourtant, malgré les rires et les cris au-dessous de nous, je l’entendais distinctement.
« Ogan. T’as quel âge ? »
Il était resté interdit un moment devant la traditionnelle question.
« Neuf ans. Et toi ?
– Pareil. Enfin presque, c’est vendredi. Pas celui-là, celui d’après.
– D’accord. Tu fais quoi dans l’arbre ?
– Je regarde les autres. C’est marrant.
– C’est tout ?
– Je réfléchis, je regarde le ciel… Je lis un peu, des fois.
– Tu sais lire ?
– Ben oui, pourquoi, pas toi ?
– J’ai du mal, parce que je vois pas bien les lettres. Elles sont floues et se mélangent. Des fois elles sont à un endroit, et puis elles changent de place ou s’emmêlent.
– Ça doit être bizarre. C’est à cause de tes yeux ?
– Évidemment que c’est à cause de mes yeux. Mais pas parce qu’ils sont pas de la même couleur. Tu arrêtes pas de les regarder. Toi aussi tu trouves ça horrible ?
– Non, moi j’aime bien. Je trouve que ça fait joli. Mais ça fait bizarre… un peu comme si tu étais deux personnes à la fois.
– Ah bon ? Je me dis ça, des fois, aussi. Une
voix toute douce me parle, souvent. Elle me récite des poèmes, ou elle me dit qu’elle m’aime beaucoup. Des fois elle pleure, et elle dit des choses dans une langue que je ne connais pas. Je voudrais la consoler, quand elle est comme ça, mais on dirait qu’elle ne m’écoute pas.
– Peut-être qu’elle ne t’entend pas…
– Peut-être, oui. Tu n’as pas de
voix, toi ?
– Non. J’aimerais bien en avoir une, ça a l’air chouette ! Et elle te parle, là ?
– Non, elle dort. Elle était fatiguée depuis quelques jours, elle n’arrêtait pas de pleurer. Je suis content qu’elle se soit endormie. Ça me rend triste quand elle pleure. »
Je n’avais pas réfléchi à ce qui pouvait être étrange dans cette histoire de
voix. J’étais simplement curieux de savoir ce que ça faisait.
Après cette discussion, je n’avais rien changé à mes habitudes. Je m’asseyais sur ma branche et Yrn venait m’y rejoindre ou ne venait pas. Ça m’était égal. Ou non, ça ne m’était pas égal, en fait. J’étais content qu’il vienne parce qu’il était joli et bizarre et calme, mais j’aimais bien être seul aussi, et puis des fois il me mettait un peu mal à l’aise. Parfois il se posait à côté de moi et on restait sans rien dire jusqu’à la sonnerie. S’il se mettait à parler, alors on parlait. Je ne venais jamais le rejoindre dans son coin de cour. J’avais l’impression que c’était un peu son territoire, et qu’il mordrait ceux qui s’approchaient. D’ailleurs, personne n’allait plus à cet endroit depuis qu’il était arrivé. Il y avait pourtant un de ces trous dont on se servait pour jouer aux billes.
En classe, je voyais Yrn de dos parce qu’il était tout devant et moi au milieu. J’ai remarqué que la maîtresse était encore plus gentille avec lui qu’avec nous. Elle lui souriait, lui demandait s’il suivait bien. Il hochait toujours la tête, doucement. Il faisait comme si je n’existais pas et ne se retournait jamais pour me jeter un coup d’œil. Par fierté, j’ai fait de même et feint de l’ignorer royalement. Enfin presque. Comme il ne me voyait pas, je pouvais bien le regarder, ça ne changeait rien. Quand il faisait beau, on aurait dit qu’il avait des bouts de soleil dans les cheveux.
Un jour, je lui ai proposé de venir jouer chez moi un mercredi. Il m’a jeté un regard indéchiffrable, a réfléchi un moment puis a simplement dit :
« Non. »
Je n’ai pas insisté.
Un matin, quelques semaines avant les vacances d’été, il est arrivé complètement déboussolé à l’école. Il m’a pris par les épaules et m’a secoué :
« Elle ne veut plus me parler ! Og, elle m’a dit qu’elle partait, qu’elle ne voulait plus rester dans ma tête ! Je ne l’entends plus, je l’appelle mais elle ne dit rien, et moi je veux pas qu’elle parte sinon qu’est ce que je vais faire, Og ? Qu’est-ce que je vais faire ? »
La réponse m’est venue tout naturellement :
« Tu en as parlé à la maîtresse ? »
La maîtresse ne connaissait pas la
voix de Yrn. Elle a pâli, s’est mordu la lèvre et a demandé gentiment à Yrn s’il connaissait le numéro de téléphone de ses parents. Comme il s’en rappelait, elle a pris le téléphone et est partie dans une pièce à côté. On n’a pas été écouter à la porte. Yrn paraissait toujours aussi perdu. Il respirait bizarrement plus vite. Je suis resté un moment planté devant lui sans savoir quoi faire. Il a tourné la tête et m’a regardé. Ses yeux étaient brillants de larmes. Alors, sur une impulsion, je l’ai pris dans mes bras et j’ai serré très fort. Bizarrement il s’est laissé faire. Il a posé la tête sur mon épaule et on est restés comme ça sans bouger ni parler jusqu’à ce que la maîtresse revienne.
« Yrn ? Ta maman va venir te chercher tout de suite pour t’emmener chez le médecin.
– Le médecin ? Pourquoi le médecin ? Je ne veux pas aller voir le médecin ! Il ne m’aidera pas à retrouver ma
voix ! »
J’ai tourné la tête et croisé le regard de la maîtresse. Elle avait un petit air mouillé. Alors j’ai compris ce qui sautait aux yeux : Yrn était malade. Je l’ai serré encore plus fort et me suis mordu l’intérieur des joues.
La maîtresse est repartie en classe en hochant la tête dans ma direction, comme po. J’ai fait asseoir Yrn à mes côtés en attendant que sa mère arrive. Je lui jetais sans cesse des regards en coin. Il se tenait droit mais son regard était vide.
Enfin, une voiture verte s’est garée devant le portail, et une petite femme aux cheveux bleus est sortie. Elle a traversé la cour à la hâte et puis elle a passé la porte. Yrn s’est levé et a baissé la tête. Je me suis levé aussi et me suis avancé d’un pas en regardant la femme d’un œil méfiant.
« Bonjour, je suis la maman de Yrn. Tu dois être un camarade de classe ? Où est la maîtresse, petit ?
– Dans la classe.
– J’aimerais lui parler un moment.
– Venez, alors. »
J’ai pris Yrn par la main et l'ai traîné derrière moi. La dame nous a suivis sans rien dire. Quand on est arrivés devant la salle de classe, je me suis écarté avec Yrn et nous nous sommes appuyés contre le mur. La femme a frappé à la porte, est entrée et puis ressortie quelques secondes plus tard avec la maîtresse. Elles sont allées parler au bout du couloir. La dame aux cheveux bleus a fini par pleurer sur l’épaule de la maîtresse. J’aurais trouvé ça extraordinaire si Yrn ne s’était pas mis à chanceler et à gémir. Un peu paniqué, je l’ai pris de nouveau dans mes bras et l’ai fait asseoir par terre avec moi.
« T’as quoi ? T’as mal où ? Tu veux que j’appelle la maîtresse et ta mère ?
– Non. Comme ça, c’est bien. Ça va mieux. »
Il s’est laissé aller contre moi et a fermé les yeux. Sa respiration s’apaisait. Les deux femmes parlaient toujours et n’avaient même pas daigné tourner la tête pour voir si il allait bien. Je leur ai adressé un regard haineux.
« Og ?
– Oui ?
– La
voix. Avant de partir, elle a dit que je serai la
voix de quelqu’un, après. Elle a dit qu’il fallait absolument que je sois la voix de quelqu’un. Je pourrais être ta
voix ?
– Bien sûr. »
Il a soupiré de soulagement. J’ai mis un moment avant de me rendre compte que le bruit discret de sa respiration ne résonnait plus à mes oreilles.
Ça y est, Og ! Je suis ta voix ! Je suis dans ta tête. Oh, ne sois pas triste. Je vois par tes yeux. Dis à ma maman que ce n’est pas grave, que je suis toujours là, dans ta tête.
Je t’aime beaucoup, tu sais.