Enflammée
Sous le chevalet, une myriade de gouttelettes blanches et grises. Une constellation sur le carrelage anthracite de la cuisine. Jeanne repousse une mèche de cheveux noirs derrière son oreille ; le pinceau dans sa main frôle son front et épargne sa peau. Ses doigts eux, n’ont pas cette chance : Jeanne n’a jamais su peindre sans couvrir ses mains de couleur. La jeune femme se penche au-dessus de la table et scrute attentivement un énorme agrandissement d’une photo de la Lune. L’image couvre presque entièrement la table. Les cratères ciselés se découpent, projettent leurs ombres ; les rochers renvoient la lumière crue du soleil, on est quelque part au bord de la mer de la Tranquillité. Jeanne plisse les yeux, le nez à quelques centimètres du papier argentique. Elle se mordille les lèvres. Ses cils papillonnent un instant et elle se retourne, enfonce sa brosse dans la couleur à l’huile et la plaque sur la toile. La main s’agite, la peinture se mélange. Des surépaisseurs se créent, des reliefs qui dansent.
Marco regarde le spectacle depuis son fauteuil. Le livre qu’il tient dans sa main n’est qu’un alibi pour rester à deux pas de sa merveille sans dire un mot. La fougue se lit sur le visage de Jeanne, ses mouvements semblent si saccadés et sont pourtant si précis. Quand elle s’arrête et réfléchit, la courbe sous son menton palpite. Et puis ça repart : la Lune scrutée au plus près, décortiquée jusqu’au moindre caillou et projetée sur la toile comme on jette un seau d’eau sur les pavés. À la différence près que chaque coulure a un sens, chaque mouvement, chaque giclée. On ne saurait le deviner, en regardant Jeanne s’enflammer face au tableau, mais Marco connaît l’art de sa dulcinée, la manière dont tout ça finit à chaque fois.
N’empêche qu’il a faim. Alors, tandis que la lumière baisse imperceptiblement, il contourne l’artiste, ouvre les placards et entreprend de préparer une salade de riz. Avec cette chaleur, c’est ce qu’il faut. Mais d’abord, se rafraîchir. Il ouvre le frigo, en sort la carafe d’eau, y presse un citron et remplit deux verres. Celui qu’il pose sur la table de la cuisine, à côté du morceau de Lune agrandi, reste là une poignée de secondes. Et puis, une main fine mais vigoureuse le saisit, le porte à la bouche de Jeanne qui avale la citronnade d’un train. Elle le tend en arrière, sans un mot, sans quitter la toile des yeux. Marco remplit le verre à nouveau, le dépose au même endroit et nettoie la peinture restée sur ses mains.
Vu de derrière, le spectacle est impressionnant : allers-retours de la photo à la toile, de la toile à la photo, et gerbes de peinture. La crinière noire de Jeanne danse autour de sa tête. Elle attrape le verre sans le regarder, s’enfile la boisson fraiche et se retourne vers Marco. Il sait que les yeux de Jeanne ne le voient pas vraiment. Trop hauts, trop loin. Pourtant, elle sourit. Elle est dans la Lune, pense-t-il. La salive afflue dans sa bouche, il voudrait l’embrasser, lui dire à quel point il aime sa frénésie, mais ce n’est pas le moment. Il récupère le verre taché, le pose au fond de l’évier et se nettoie à nouveau les mains.
Un oignon rouge haché, quelques olives noires, des feuilles de basilic ciselées, un concombre émincé et les tomates du jardin, bien sûr. L’huile d’olive de tante Georgia brille sur les grains de riz. Marco s’en verse une goutte sur l’index et le plonge dans sa bouche en fermant les yeux. Voilà, il est au milieu de la garrigue, des rocailles, du soleil et des cigales.
À cette heure-là, survient toujours le même dilemme : allumer la lumière pour y voir quelque chose ou laisser le soir tomber sans réagir. Dans un cas, Jeanne peindra sans y voir grand-chose et risque de le regretter le lendemain, dans l’autre, la froideur de la lumière électrique viendra doucher son enthousiasme. Marco ne sait quelle décision prendre, comme à chaque fois. Alors, il se pose dans le fauteuil, un bol de salade à la main et admire à nouveau son soleil qui peint.
Mais voilà qu’une nouveauté vient troubler le rituel : Jeanne enlève le tableau du chevalet et se dirige vers le salon extérieur. Marco la suit, interloqué. La jeune femme passe devant la table de fer forgé et de carrelage ocre, avant de s’engager sur le petit escalier couvert de chaux qui mène à la toiture terrasse de la maison. Elle pose la toile contre le mur, fait demi tour, redescend à la cuisine pour récupérer sa palette, ses tubes de couleurs et ses pinceaux.
Au-dessus de la mer, les couleurs flamboient. Le soleil est couché depuis un moment, mais il n’a pas fini d’offrir son spectacle. Derrière les dômes bleus du village, la mer reçoit l’hommage des derniers rayons. Une mouette pousse un cri métallique, une autre répond par un rire éraillé. Marco regarde le clocher de la petite église, sur la droite. La cloche de bronze suspendue attend la prochaine messe, sa grosse corde pendouille comme les rênes d’un cheval au repos. Marco se retourne.
Jeanne mordille son pinceau, regarde l’horizon à l’ouest. Le ciel s’obscurcit.
— Tu veux un peu de salade ? demande Marco.
— Attends ! elle arrive !
Jeanne sourit et ses yeux brillent comme jamais.
— Regarde, elle est là !
Derrière le pignon de la maison des voisins, un morceau de Lune énorme commence à apparaître. Peu à peu, la Lune se dévoile, gigantesque, posée sur la mer, embrasée. Il fait presque noir mais le pinceau de Jeanne danse comme jamais. Elle plonge ses yeux dans l’astre de la nuit, elle plonge son pinceau sur l’océan de sa toile qui prend de nouvelles teintes. Des éclats de feu, des reflets d’or et de sang.
La nuit tombe peu à peu et Marco descend à la cuisine à toute vitesse. Il remonte bientôt avec une poignée de bougies, une boîte d’allumettes et un bol de salade de riz. La toile n’est plus que cratères, on s’y perd, on y rencontre tout un monde de nuit et de lumière. Le sol inerte joue avec des ombres rosées, orangées, de cuivre et de laiton. Marco se concentre et tente de lire la toile : les confettis de lumière dessinent deux corps enlacés. Il allume une bougie, l’approche de Jeanne qui se retourne, rayonnante. Elle plaque sa brosse sur la palette et attrape Marco entre ses avant-bras, les mains écartées pour ne pas le souiller.
— Tu as faim ? demande-t-il.
— Pas maintenant, viens !
Elle sautille jusqu’à l’escalier et Marco lui emboite le pas.
La Lune géante et la bougie éclairent de leur lumière changeante le tableau resté seul dans la nuit.
Bonjour Rémi,
Te lisant, je me suis moi aussi retrouvée "au bord de la mer de la Tranquillité" ; il émane de ton texte une temporalité douce et lisse, un espace de contemplation et d'abandon. En un temps très court, je trouve que tu parviens à saisir et à restituer une "myriade" de petits détails, à croquer l'instant. Cela me donne l'impression que le regard du peintre et le regard de l'écrivain se confondent, un peu comme une mise en abîme. Le regard attentif de la peintre, qui glisse d'une surface à une autre, de l'absorption à l'éclat, se retrouve dans celui de son spectateur qui observe au plus près sa "merveille". Cela créé des espaces d'intimes confusions. Il y a littéralement une œuvre qui prend vie, la toile se rapprochant au fur et à mesure du réel et du palpable par les couleurs qui l'animent et par les corps qu'elle rapproche.
C'était pour moi un très beau moment de lecture.