Mémé, la mère de mon père, notre grand-mère paternelle, occupait chez nous à Houilles une chambre, aux volets toujours clos. Souffrant des yeux qu’elle soignait avec des bains d’Optrex, elle vivait recluse dans une pénombre quasi perpétuelle et ne sortait qu'aux heures des repas, ou pour écouter la radio dans la salle à manger. Elle écoutait les discours de Geneviève Tabouis et les chansons d’Edith Piaf.
Elle ne sortait de la maison qu'exceptionnellement. Sa grande sortie annuelle était « les Arts Ménagers » du Bazar de l’Hôtel de Ville. Elle rentrait fourbue le soir de son expédition dans Paris ! Pour cela, elle avait dû affronter le train, le métro, la foule. Je ne me souviens pas qu'elle achetât quoi que ce soit, mais rapportait des catalogues.
Son autre sortie annuelle était de se rendre au cimetière, à l'autre bout de la ville, pour fleurir la tombe de sa mère, la grand-mère de mon père, que nous n’avons pas connue car elle était morte avant notre naissance.
Avant que mon père se marie, habitait à Houilles un ménage composé de mon père, sa mère, sa grand-mère plus un neveu. Puis la grand-mère étant morte il resta mon père, sa mère et le neveu. La famille de ma mère soupçonnait le neveu d'être un fils naturel de mon père, jusqu'à ce que Mamy et Colette forcent mon père à s'expliquer et qu’il finisse par envoyer le neveu vivre ailleurs. Le logement aurait d'ailleurs été trop petit pour accueillir ma mère.
Ma mère se sentait un peu comme une pièce rapportée dans ce ménage : elle et Mémé ont toujours continué de se dire « vous ». Dès que ma mère débarqua dans ce foyer, Mémé se reposa entièrement sur elle pour effectuer l’ensemble des tâches ménagères, balayer les pièces, changer les lits, laver le linge, remplir les poêles de charbon le matin en hiver, faire les courses, préparer les repas, mettre et débarrasser la table. Mémé devait considérer ma mère comme sa bonne, et celle-ci n’osa jamais protester.
Mémé n’a jamais débordé d’affection envers nous. Je pense qu’elle ne savait pas s’y prendre avec des tout petits. Aussi feignait-elle de nous ignorer, quitte à nous reprendre si nous faisions trop de bruit ou la dérangions dans ses habitudes. Jamais nous n’aurions osé franchir le seuil de sa chambre.
Elle avait eu des malheurs dans sa vie, occasionnés par son divorce d'avec son mari, qu’elle ressassait sans cesse à mi-voix, ponctuant ses phrases de :
chameau !
salope !
fumier !
et autres gros mots interdits dont François et moi nous délections lorsque nous étions seuls au lit. C’est ainsi que d’un lit à l’autre dans la chaleur des soirs d’été, nous nous lancions l’un à l’autre des « chameau », « salope », « fumier », attentifs à vite nous recoucher dans nos lits au moment où nos parents entraient dans la chambre pour la nuit.
Plus tard, lorsque nous étions installés au Pecq, et que Mémé n’habitait plus avec nous, nous allions tous les jeudis après-midi à Houilles pour la voir, en même temps que nous allions chez le dentiste. Elle préparait d’avance pour nous des goûters, composés de gâteaux, de crèmes Mont-Blanc, de noix que nous cassions. Et elle mettait de côté toutes sortes de boîtes vides et tubes de médicaments, que nous emportions comme des trésors. Elle nous donnait aussi des carnets où nous pouvions dessiner, ça nous occupait tout l’après-midi avant de repartir. Elle n’était plus la Mémé croque-mitaine de notre petite enfance !
Plus tard encore, nos rendez-vous chez le dentiste cessèrent, ainsi que nos visites chez Mémé. L’oncle Victor vint vivre à Houilles avec elle, il occupait la chambre que nous avions quittée. C’est en réalité lui qui depuis toujours payait le loyer. Ce n’est pas pour rien que mon frère et moi l’appelions « l’oncle d’Amérique ». Son Amérique à lui avait été le Maroc.
Encore plus tard, l’esprit de Mémé se mit à dérailler. Il fallut trouver une solution. Mon père lui trouva une place en maison de retraite à Magny-en-Vexin. C’était très loin du Pecq et toute une expédition pour s'y rendre.
Je me souviens d’une fois où nous sommes allés la voir tous ensemble : il fallait d’abord se rendre en car le matin à Pontoise, déjeuner de sandwichs sur place, et de là prendre un autre car qui traversait toute la campagne pour Magny-en-Vexin. Nous avions retrouvé Mémé alitée au fond d’un grand dortoir en rez-de-chaussée, où étaient alignés tous ces lits avec des petites vieilles. Ça ne sentait pas bon, les odeurs de vieux et de pisse, comme du lait caillé. La lumière du soleil pénétrait malgré tout jusqu’à son lit. Derrière la fenêtre ouverte s’agitait un lilas sous la brise de printemps. Mon frère et moi étions plus curieux que vraiment tristes. Il fallait juste accepter la fatalité..
Nous l’embrassâmes avant de repartir. Je ne sais pas si elle nous avait reconnus.
Elle mourut l’hiver suivant. Elle s’appelait Louise.
Elle repose dans le cimetière de Magny-en-Vexin, où nous ne sommes jamais retournés.
Quand je mourrai qui se souviendra de son passage sur terre ? Qui saura la vie qu’elle a vécue ?
Bonjour Michael,
j'ai bien aimé ton texte, cette vie simple, ses tours et détours. Je suis parfois restée un peu sur ma faim en ce sens que j'attendais une touche plus personnelle dans les premiers paragraphes (les sentiments du narrateur par rapport à cette grand-mère, ses sensations). Cette touche arrive plus tard, au fil de la lecture. On reste un peu loin de cette famille mais j'avais envie de continuer, j'aime bien quand tu entres dans les détails. J'ai trouvé la fin bien amenée et délicate.
J'ai mis des annotations plus formelles au fil de la lecture (en rouge parce que je trouve qu'on les voit mieux, ça fait un peu prof désolée). Tu ne fais quasiment pas de faute, certaines tournures de phrases m'ont parfois gênée pour la compréhension.
A une prochaine
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