Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Arsinor le 06 Février 2023 à 21:52:06

Titre: L'Évocation florale
Posté par: Arsinor le 06 Février 2023 à 21:52:06
Bonjour à tous,

ici un texte écrit en 2011 après la lecture d'un chapitre d'un livre sacré du bouddhisme. Le Bouddha y raconte une histoire, celle de différents organes dont le souffle, considéré comme un organe. C'était si réjouissant et je me suis senti si enthousiaste que j'en ai donné une version plus longue, avec une fin différente. C'est un peu plagiaire sur les bords, seulement un peu, je précise. Sur le plan de la forme, j'ai cherché un style qui aille "très vite". Toutes les remarques, éventuelles, sont les bienvenues, en espérant que ça vous plaise.

Si j'ai une question précise, ce serait : croyez-vous qu'il faille supprimer la dernière phrase ?

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L'Évocation florale


Un jour, les organes se réunirent pour savoir lequel était le plus grand. « Sans nous, observèrent les muscles, vous ne pouvez pas aller où vous voulez et vous vous affaissez lamentablement par terre. — Vous êtes tous complémentaires, disait l’esprit, mais je commande à tous.  — Comment départager ? demandèrent les organes. — Je propose que nous vivions sans muscles pendant une semaine, dit l’esprit, et qu’ensuite vous viviez sans moi ; vous pourrez ainsi savoir celui qui vous a le plus manqué. — C'est une bonne idée » convinrent les organes. Aussi, les muscles s'en allèrent.

Le lundi suivant, dans l’après-midi, ils revinrent en courant, d’un pas alerte : « Alors, pas trop fatigués ? — Ça a été horrible, répondirent les organes, nous étions tous complètement flagadas et nous n'avons rien pu faire de la journée. Nous n’avons même pas réussi à rester assis, car c’était trop fatigant. Heureusement que vous êtes revenus. Vous êtes les plus grands, à n’en pas douter ! — Permettez, permettez, objecta l'esprit ; si avec les muscles vous pouvez aller où vous voulez, sans moi vous ne savez pas où aller. Je m'en vais vous le prouver sur-le-champ. — Soit » dirent les organes ; et l'esprit s'en alla.

« Alors, ça s'est bien passé ? » demanda-t-il au bout d'une semaine, avec un sourire chargé de sous-entendus. « Nous avons vécu comme des fous pendant huit jours et sept nuits, répondirent les organes. Nous avons couru dans tous les sens, nous avons bu de l'eau sale, fait des bonds dans la rue, nous sommes à l'article de la mort et nous ne parvenons pas à comprendre la posologie du médicament. Heureusement que tu es revenu. C’est toi le plus grand ! — Vive l’esprit, c'est lui le plus grand ! » renchérirent les muscles, qui avaient l’esprit sportif. « Permettez, objecta le cœur. Il est sans doute très important de savoir ce qu'on fait, mais il est plus important encore de savoir pourquoi on le fait. L’essentiel, c’est d'aimer. Je vous ai laissé débattre jusqu’à maintenant dans l’espoir que vous veniez à moi, mais je me vois obligé d’intervenir. Je regrette d’avoir à vous quitter pour vous prouver mon importance, mais les retrouvailles, je l’espère, n’en seront que plus sincères. » Le cœur s'en alla à trois pieds et revint au bout de deux jours seulement, car il était inquiet pour ses amis.

« Alors, comment ça va ? demanda-t-il. — Ça a été terrible, dirent les organes, exténués. Nous avons failli nous entretuer et nous nous sommes disputés avec tout le monde. — Cela a commencé par la cohue des intérêts particuliers et l’échec des négociations, expliqua l’esprit. J’ai édicté un contrat social et une déclaration universelle pour réguler les échanges mais il y a eu la révolution, la domination de la bourgeoisie, la dictature du prolétariat, la chute du communisme, la guerre économique et l’effondrement du système capitaliste. — Doux Jésus, tout cela en deux jours ! s’exclama le cœur, navré. — Tu es plus grand que moi, à n'en pas douter, conclut l’esprit. — Je te remercie pour ton humilité, dit le cœur. Mais je te nomme premier ministre, car si le cœur sait pourquoi, l’esprit seul sait comment. »

Les organes en liesse élurent le cœur président de la démocratie et l’esprit créa les ministères à la tête desquels il nomma les différents organes. Le cœur et l’esprit se serrèrent cordialement la main et ils décidèrent de donner l’allocution publique traditionnelle à ces occasions. L’esprit expliqua aux organes le fonctionnement du corps avec des vidéos et des supports ludiques à remplir soi-même puis le cœur récita un poème. « Mes chers amis, vous êtes mes égaux. Je vous aime tous et vous êtes tous importants. J’exprime le vœu que nous formions un seul être. »

Les ministres ainsi nommés et instruits ressentaient tant de joie qu’ils voulurent donner une fête en l’honneur du cœur. Celui-ci, quoique de nature modeste, trouva l’idée charmante. L’esprit conçut un panneau couvert de post-it pour établir les directives organisationnelles et tous les organes se mirent à chanter et à travailler dans l’allégresse. Tous ? Non point, car l’un d’eux, le souffle, rêvassait devant la fenêtre ouverte.

Le cœur s’émut que cet organe mineur restât seul dans son coin, penaud, tandis que les préparatifs battaient leur plein ; il pria donc l’esprit de faire quelque chose. « Ne reste pas là, tu es en train d’attraper froid, lui dit ce dernier. Va cueillir des fleurs pour que nous en fassions des colliers. Tu pourras t’asseoir avec nous. » Alors le souffle se dirigea vers un champ d’amaryllidacées asparagales narcissiques plongées d’extase dans un sommeil mystique sous un soleil héraldique ; elles se réveillèrent doucement, surprises par la plus divine des poésies, et le soleil se mit à tourner. Les nuages frissonnèrent de plaisir, car le souffle constituait le lien entre les animaux et l’atmosphère de la Terre.

« Au secours ! Au secours ! s'écrièrent aussitôt les organes comme un seul homme. Nous étouffons ! » Le souffle fut aspiré dans le corps et les organes s’organisèrent. Ils se disposèrent autour de lui pour former un organisme, respirèrent de soulagement et le supplièrent de ne plus jamais les quitter. La hiérarchisation constituait désormais un souci mineur face à la nécessité de rester unis. Le souffle, heureux que tout le monde l’estimât à sa juste valeur, soupira d’aise… et fut couronné roi !