Les regards défilaient mais je ne voyais que ses yeux. Les dents serrées pour ne pas laisser échapper mon secret. Son corps se fondait dans les danses, épousait les rythmes sans aucun vertige. Une ambiance de carnaval dans le garage gelé d’une soirée étudiante. Ici, on passait vite du coup de foudre au coup de froid.
J’allais souvent sur la terrasse retrouver les fumeurs et les bâtons de bois qui refusent de participer à cette vaste mascarade. Les deux ont le regard assez haut, perdu au-delà des mondes accessibles. Mais les deuxièmes dédaignent et méprisent, dans le silence confortable de leurs gros cerveaux perturbés par le vacarme de la fête.
J’essayais de reprendre mon souffle, devenu court à cause de ses cheveux longs. De l’autre côté de la baie vitrée, à l’aise au milieu de ce jus d’alcool et de sueur, elle avait le sourire des évidences. Je voulais bondir sur ses reins rebondissants, apaiser leur convulsion jusqu’à ce qu’on retrouve tous les deux un rythme cardiaque décent.
Les lumières allaient et venaient sur mes parts d’ombre. Un peu fier de me croire amoureux, j’estimais à voix semi-basse le prix d’une voiture d’occasion, assez belle pour lui offrir sans honte et la laisser me conduire dans des endroits où les lacs se suivent. Je prendrai le volant plus tard, quand j’aurais les mains libres d’avoir achevé mon histoire.
Collé aux autres, je n’ai jamais pu me rapprocher d’elle. Je la voyais comme la montagne qui habille l’horizon des randonnées, qui ne paraît pas si grande mais que l’on n’atteint jamais. Et puis, je ne voulais pas quitter le sentier. Prendre le risque de me perdre sans être sûr d’avoir quoique ce soit à y gagner. De moi-même, je laissais sa robe bleue, toute seule au sommet.
A cette heure, les rues sont pleines de taxis, de gens qui dégueulent et de clochards endormis. Je me sentais bien, j’avalais les boulevards d’une démarche bienheureuse. Elle était encore là-bas, dans un là-bas qui s’éloignait tranquillement de moi. Je faisais le choix de l’attendre au pied de ma cheminée, que je garderai allumée jusqu’à son arrivée.
Je sais qu’elle avait la peau douce et les rires qui calment les délires. Elle avait les mots pertinents qui se tiennent à distance des soupirs. Tout était écrit dans le creux de ses lèvres, dans le long de son cou, dans le fond de ses yeux, dans le vague de mes pensées. Je ne pouvais pas la toucher mais je pouvais tout savoir.
Parmi tous les corps de ce soir-là, il y en a peut-être un qui se tient maintenant aux côtés du sien. Qui s’amuse de ses mains et s’endort sans savoir tout ce que j’ai su lire dans le noir. C’est ce corps banal que j’envie, que je hais et tant pis, si ça n’apaise rien de le ressentir. Et ce corps ignorant, qui existe peut-être, il me tue de savoir, que ce ne sera jamais le mien.