Mardi 24 février 2026
Je me réveille ce matin de mauvaise humeur. Comme la plupart des matins. Pendant les deux ou trois heures où j’ai dormi d’un sommeil agité j’ai fait un rêve qui tenait du cauchemar. Je conduisais une voiture genre SUV, ou Lada 4x4, dans un chemin encaissé, la route était en pente, et je cahotais sur des gros rochers. Et puis au fur et à mesure le chemin se rétrécissait, et je voyais le moment où la voiture allait rester coincée sur un rocher entre les deux parois. Peut-être je me revoyais sur une piste de safari en Afrique. Pour tout dire j’étais en sueur, et finalement j’étais bien content de m’être réveillé à temps, avant que… avant que quoi ?
Bien sûr pendant la nuit, comme toutes les nuits, il y avait eu la corvée d’eau : il fallait se réveiller vers les deux heures du matin, on entendait alors un glouglou dans les canalisations, et on s’empressait de remplir le plus de bassines possibles, pour tenir la journée. Cette nuit je n’avais réussi à récupérer qu’une trentaine de litres : il faudrait économiser sur la toilette, et recycler l’eau sale pour flusher les WC : on attendrait que tout le monde soit passé faire sa grosse commission !
Ça n’était pas toujours facile comme ça en pleine nuit, car souvent il y avait des coupures de courant. On devait donc se munir en permanence d’une lampe torche pour ne pas se retrouver bloqué à tâtonner dans le noir. Encore fallait-il des piles ! Oh, après tout ce temps on s’était adapté au manque de piles, on utilisait une torche à manivelle. Il y avait aussi des modèles qui se rechargeaient le jour, à la lumière solaire.
Je fis une toilette de chat avant de m’habiller, inutile de gaspiller, puis j’allumai le camping gaz pour faire bouillir l’eau du café, car passé six heures du matin, l’électricité ne reviendrait dans la maison qu’à sept heures du soir. Nous avions réussi à trouver du café à la boutique duty free. Elle était en principe réservée aux VIP, les détenteurs de passeports diplomatiques ou de service, mais dans les faits tout citoyen pouvait y acheter des denrées, à condition de payer en dollars. Car avec la dévaluation, nos Euros ne valaient plus rien, et n’étaient même plus convertibles dans les autres devises fortes : le Dollar, le Yen. La liste était courte ! Ne parlons pas de la Livre Sterling qui avait depuis longtemps rejoint les rangs des devises du tiers monde entre le Shilling Tanzanien et le Birr Ethiopien.
Je pris mon vieux taxi anglais pour partir au travail. L’avantage, c’était son gros moteur diesel qui pouvait fonctionner à l’huile de friture. Il me permettait de circuler quand j’avais épuisé ma ration de 20 litres de carburant pour la semaine. Retraité, j’avais été affecté aux services de traduction de la propagande d’état. Un boulot tranquille. Je retrouvais chaque matin d’autres retraités comme moi, trop vieux ou trop usés pour se battre dans l’armée d’active. Beaucoup étaient d’anciens professeurs de langues étrangères et quelques-uns avaient un diplôme de l’Inalco pour les langues rares. Ça n’était pas trop fatigant, le centre disposait de générateurs pour faire fonctionner les ordinateurs, et nous avions des logiciels de traduction et des banques de données pour nous seconder dans notre tâche. Nous arrêtions à 13 heures quand une autre équipe venait prendre la relève. L’avantage de ce boulot, c’est justement que nous étions payés en dollars !
Je repris mon véhicule et allai vers le supermarché. J’avais rédigé ce matin une longue liste de courses optimiste ! Je savais pourtant que je ne trouverais pas la moitié des articles que j’avais inscrits. Depuis ma place sur le parking, je vis une longue file de gens faire la queue devant la porte d’entrée. On se serait cru revenu au temps du Covid ! Pourtant la raison était autre : il devait y avoir des denrées rares qui étaient arrivées, et le bouche à oreille avait fonctionné, il fallait endiguer le flot des consommateurs pour éviter une émeute. Une partie des vigils, habituellement chargés de fouiller les clients à la sortie étaient chargés du maintien de l’ordre et de faire respecter la queue. J’interrogeai les gens qui me précédais pour savoir de quoi il s’agissait ce jour-là.
Du sucre !
De la farine !
Du riz !
De l’huile !
A les entendre, c’était Noël avant l’heure. Comme on n’était que le 24 février, c’était plutôt Noël après l’heure. Mais peu importe…
Je dus piétiner un bon quart dans le froid. Nos pieds étaient dans les flaques d’eau. Enfin je pénétrais dans ce qui était jadis, jusqu’en 2023, un temple de la consommation. La surface de la grande surface avait été réduite d’une bonne moitié, pour ne pas trop laisser apparaître aux regards le vide de ses étagères. Et au rayon surgelé, seul un congélateur était en service. Je ne perdis pas de temps et filai droit avec mon chariot sur le rayon HUILE. C’est ce qui partait toujours en premier. C’étaient des bidons métalliques de 20 litres. De l’huile de palme. Il n’en restait qu’une vingtaine sur les palettes. J’en pris un. Le bidon était affiché à 1000 €. Mais voilà pour tout achat d’un bidon, il fallait acheter pour 1000 € d’autres denrées ! Et l’opération se répéta au sucre et à la farine : il fallait dépenser un montant équivalent d’autres marchandises, pour pouvoir se les approprier. Seul le riz était en vente « libre », sans conditions particulières. Il y avait tout un groupe d’asiatiques qui s’emparait des sacs de 5 et 20 kg de riz jasmin parfumé thaï. J’attrapai le dernier, un peu crevé, il suffisait de l’installer dans le bon sens pour ne pas perdre les grains de riz.
Néanmoins c’était mon jour de chance : il y avait de la viande, mouton ou porc. Ma religion m’interdisait le deuxième. Et puis luxe inouï, je trouvai dans les différents rayons des piles électriques, des ampoules, des croquettes pour chats, du dentifrice, des bananes, des pommes, des pommes de terre, du gel douche, des œufs, des stylos bic, une rame de papier pour imprimante. Dans l’euphorie je me laissai tenter par deux mugs aux couleurs de l’Ukraine : sur le devant, au pochoir noir, un soldat terrassait un ours d’un coup de sa baïonnette. De l’autre côté, un char Leclerc triomphant, sur champ de ruines.
Tous ces achats m’avaient coûté un bras : pratiquement le tiers de ma pension y était passée. Heureusement que j’étais payé en dollars pour mon travail au DPE (Département de la Propagande d’Etat). J’en revendais une partie au marché noir, à dix fois leur cours officiel. Je n’étais pas le plus à plaindre !
Retour à la maison vers 14 heures, les bras chargés de courses. Ma femme avait cuisiné, oh comble de la folie, un curry d’agneau massalé accompagné de riz, grains (des gros pois), rougail de tomate, et abondance d’épices, cardamome, gingembre, piment vert. Bref un vrai régal ! J’avais oublié que c’était mon anniversaire il y a quelques jours, et elle le fêtait juste avec quelques jours de retard. Je servis leurs croquettes au chat. Eux au moins n'avaient pas conscience des temps difficiles que nous traversions ! Ils pouvaient passer devant la télé sans se soucier des images de guerre qui s’y déroulaient au quotidien. Parfois les bruits de mitraillette leur faisaient tendre l’oreille. Et Petit Minou toujours espiègle quand il ne dormait pas sautait sur le meuble et contournait la télé, comme pour débusquer les snipers retranchés aux fenêtres d’un immeuble en ruine !
A sept heures du soir, le courant revint dans la maison, différents appareils, frigo, ordinateurs, box télé, chaudière, cliquetèrent.
Pour le dîner, eh bien on se contentait d’une tasse de thé (au sucre, au lait et à la cardamome) mais au lieu des biscottes ordinaires, ma femme me fit la surprise d’un splendide gâteau au citron, toujours pour mon anniversaire ! A la télé, les nouvelles habituelles :
La Russie a conquis 6 km de terrain en Pologne ;
Les Ukrainiens ont fait sauter le pont du détroit de Kertch qui relie la Crimée ;
Les soldats du feu aidés des militaires ont circonscris le feu de la centrale de Fessenheim visée par un tir de missile russe ;
Blocage des dépôts de pétrole, mais les stations-services sont normalement approvisionnées en carburant dans l’ouest ;
Un périmètre de sécurité de 50 Km a été installé autour de la centrale, les habitants évacués de la zone de radiations ;
Un mur en grillage de 4 mètres de haut surmonté de fils barbelés concertina est déployé en urgence le long du Rhin, à la frontière entre la France et l’Allemagne ;
Un tanker chargé de produits pétroliers a coulé ce matin dans la Manche, des dizaines de kilomètres de plage menacés par les hydrocarbures ;
Pour finir une bonne nouvelle : l’allocation de carburant va passer à 25 litres par voiture et par semaine au 1er Avril. En contrepartie, le litre passera à 10 €, tous carburants confondus.
Après les publicités interminables pour des produits qui n’étaient disponibles que dans les Duty free shops (payables en dollars US), venait le film, sur toutes les chaînes, enfin il n’y en avait plus que six, un peu comme au bon vieux temps, plus les chaînes étrangères pour ceux qui disposaient de paraboles. Ce soir on nous repassait pour la dixième fois : Il faut sauver le soldat Ryan. Il alternait au programme avec Le jour le plus long, Dunkerque, et Le pont de la rivière Kwaï ! Parmi les films bannis : Léviathan, Stalker, et Le cuirassé Potemkine…
La soirée se déroulait tranquille. Et puis patatras, tout d’un coup les lampes vacillèrent, ou plutôt la lumière diminua, la télé s’éteignit. C’était le browning : la lumière baissait d’intensité, le compresseur du réfrigérateur ronflait tout à coup, au bord de l’extinction. On devait nous distribuer du 110 Volts, au lieu des 220 habituels. Il faut dire qu’une petite poignée de centrales nucléaires seulement étaient encore en service. Pour diverses raisons : les personnels qualifiés étaient au front, certains cours d’eau qui refroidissaient les centrales étaient à sec, et beaucoup n’avaient pas été entretenues à temps, quand il était encore temps ! Les années d’insouciance…
Dans une heure on irait se coucher, mais avant on mettrait comme d’habitude l’alarme sur nos smartphones. Les pompes qui envoyaient l’eau ne fonctionnaient que la nuit, quand il y avait du courant. Il faudrait se réveiller vers les deux heures du matin, on entendrait alors un glouglou dans les canalisations, et on s’empresserait de remplir le plus de bassines possibles. Avec un peu de chance on arriverait à remplir une dizaine de bassines. De quoi tenir une nouvelle journée !