Le dernier jour de l’hiver
Si l’hiver se poursuivait encore, Harold devrait ajouter une troisième feuille au tableau. De toute sa longue vie, ce serait bien la première fois.
C’était sa grand-mère, paix à son âme, qui lui avait transmis cette étrange habitude. À chaque premier flocon tombé, il accrochait une feuille vierge au tableau de bois, fixé proche de la porte d’entrée et y ajoutait un petit trait pour chaque journée enneigée écoulée. Au fil des semaines, des carrés traversés d’une ligne diagonale s’alignaient sur l’ensemble de la feuille. Généralement, quand il attaquait le tiers de la deuxième feuille, l’hiver prenait fin.
Mais pas cette fois.
Près de six ans après le dernier hiver, celui-ci semblait ne pas vouloir s’achever. Leurs vivres s’amenuisaient dangereusement. Si Harold était capable de survivre aisément plusieurs jours sans rien manger, il ne pouvait pas accepter l’idée d’infliger cette misère à sa douce petite fille, Lia.
Il tira un nouveau trait sur la troisième feuille de papier, son visage rond, mangé par une barbe râpeuse, assombri. Une nouvelle bûche de bois jetée dans l’âtre somnolent de la cheminée, il attrapa son long manteau, sa carabine 308 Winchester posée contre le mur de la maisonnette et sortit dans le froid arctique.
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La vie elle-même était en pause. Le silence n’était jamais aussi épais, dans ces bois. Même l’oreille la moins attentive aurait remarqué le caractère pesant de cette absence de bruits. Aucune branche ne craquait, aucun oiseau ne chantait, aucune respiration ne soufflait. Planté, accroupi, au milieu de la clairière en contrebas, son arme à feu posée dans le creux du bras, Harold retenait même sa respiration. Dans ce décor suspendu, couvert des neiges les plus épaisses, il avait la sensation que seul celui qui feignait la mort pouvait surprendre le gibier.
Zed, son insouciant bull terrier, n’était pas de cet avis. Il dévala la longue pente qui menait de la maisonnette, à flanc de colline, jusqu’à cette clairière lovée à quelques centaines de mètres du lac, à une vitesse telle qu’il paraissait improbable qu’il ne se mélange pas les pattes et finisse sa course en roulades désordonnées. Il n’en fut rien. Il traversa le champ de fougères dans lesquelles Harold s’était caché et disparut un peu plus bas, vers le lac.
Le vieil homme, dépité, se releva doucement, son arme pendant le long de sa jambe.
– Je sais pas ce qui me retient de te mettre au menu.
Oh si, il le savait. Cette raison ne lui arrivait pas au-dessus du nombril mais remettait déjà en cause la moindre de ses décisions, alors qu’elle n’avait pas un sixième de son âge.
Par acquis de conscience, Harold engloba les sous-bois d’un regard circulaire mais le raid de Zed n’avait mis aucune créature comestible en mouvement. Il suivit le chemin laissé par son chien, en couchant les fougères, jusqu’à la lisière du bois. Portant son regard au loin, il s’attendait à voir Zed disparaître déjà à l’autre extrémité du lac gelé.
Mais ce n’était pas le cas.
Le bull terrier s’était arrêté après avoir couru vingt mètres sur la glace et, fièrement campé sur ses quatre pattes musclées, grognait et aboyait avec force en direction du centre du lac.
– Vas-tu la fermer, bougre d’imbécile ? lui cria Harold, en s’avançant délicatement sur le lac gelé.
Mais Zed n’y comptait pas. Même s’il n’était pas déterminé à faire le moindre pas supplémentaire, il jetait toutes ses forces dans ses aboiements. Harold se rapprocha lentement de lui, prenant grand soin de ne pas glisser et s’arrêta à sa hauteur.
Il y avait bien quelque chose, au centre du lac.
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Quelque chose brisait la ligne plane du lac et dégageait une sorte de fumée diaphane qui dansait tout autour.
– Qu’est-ce que c’est que ce truc ? murmura Harold, les yeux plissés, la main amenée en visière contre son front pour lutter contre la lueur pâle du soleil.
Il ne prêtait plus attention aux aboiements de Zed, ni même au fait qu’il avait dû faire fuire le peu de gibiers alentour. Le vieil homme était absorbé par cette chose, dont il commença à se rapprocher.
Quand il se trouva à moins d’une trentaine de mètres, Harold s’arrêta. Et mit cette chose en joue. Il s’agissait d’une boule de glace, de la taille d’un ballon de basket. La fumée qui s’en dégageait donnait l’impression que, malgré sa consistance glaciale, elle dégageait de la chaleur.
Tous ses sens en alerte, Harold continua de réduire la distance qui l’en séparait. Plus il s’approchait, plus il remarquait les stries sur la surface de la boule. Comme si sa structure solide s’était contractée, puis relâchée. Arrivé à moins de cinq mètres de cette chose, il s’arrêta.
Il avait senti une vibration.
Une secousse qui était partie de la boule et s’était propagée vers les bords du lac, lentement, sûrement. Alors, Harold remarqua que l’objet n’était pas simplement posé à la surface du lac. Il en avait émergé, franchissant et brisant l’épaisse couche de glace en surface pour s’immobiliser là, comme ça.
Une autre secousse, plus forte encore que la précédente, qui manqua presque lui faire perdre l’équilibre. Et cette fois, le vieux Harold, dont la vie avait croisé bien des anormalités, prit peur. Il recula d’un pas, puis deux.
La vibration provenait de l’objet. Comme un très lent battement de cœur. L’ondée qu’elle créait, sous la surface de l’eau, se propageait avec force comme pour envoyer un message à la nature toute entière.
Harold perçut ce message comme une alerte. Il savait qu’il ne devait pas rester là, que rien de bon ne pouvait advenir de sa curiosité.
Alors, dans le silence laissé par la dernière ondée, un bruit de craquement perturba la quiétude et accentua la perplexité du vieil homme. La glace, sous la boule, ne s’était pas contentée de se craqueler ; elle avait littéralement fondu. Pour reprendre son aspect liquide. Bientôt, la boule se mit à flotter, maintenue à sa place par la glace qui continuait de l’entourer.
Mais le phénomène se propageait.
La chaleur produite par la boule faisait fondre la glace du lac. L’instinct de survie prit le dessus sur la curiosité d’Harold. Il comprit rapidement que toute la glace allait fondre. Le cercle d’eau sur lequel flottait maintenant la boule de glace ne cessait de s’élargir, en consommant la glace.
Il recula sans même s’en rendre compte. A ce moment, une nouvelle onde se propagea et fit trembler le sol avec encore plus de force qu’auparavant. Harold se détourna de sa curiosité et se mit à marcher le plus vite possible vers l’orée des bois. Avec une seule idée en tête : sortir du lac avant que les eaux ne remplacent la glace. S’il n’avait écouté que sa peur grandissante, il se serait mis à courir mais il avait la ferme impression que la couche de glace s’amincissait, progressivement, sans qu’il ne puisse le voir à l’œil nu. Il ne fallut que quelques secondes pour que ses impressions se confirment. À droite, à gauche, devant lui, la glace se fissurait et se morcelait. Harold se mit alors à courir, il ne lui restait plus qu’une dizaine de mètres.
Il sentit plus qu’il ne comprit ce qui se passa ensuite. La glace s’ouvrit sous lui, il tomba net dans l’eau glaciale, jusqu’à ce qu’elle le submerge. La sensation de froid était telle qu’elle lui donna paradoxalement l’impression d’être transpercé par des lames chauffées à blanc. Les yeux grands ouverts, il tenta de retrouver sa respiration, qui s’était arrêtée comme si elle avait estimé inutile d’essayer de survivre au choc.
Le vieil homme nagea jusqu’à la surface, émergeant au milieu des pans de glace. Il entendait Zed, à l’abri à l’orée des bois, qui continuait d’aboyer avec une obstination proche de la folie. Luttant contre la tétanie, Harold nagea aussi adroitement que ses muscles le lui permettaient jusqu’à la rive du lac. Et rampa sur le sol glacé, repoussant et insultant Zed, qui se frottait à lui et continuait d’aboyer.
Harold roula sur le dos.
– Barre-toi foutu sac à puces ! tenta de crier Harold, la voix étouffée.
Mais sa gorge était encore assiégée par la froidure de l’eau. Son cœur battait la chamade, déjà, au moment où il entendit ce cri. Un cri qui avait même réussi à faire taire Zed.
Harold se redressa et porta son regard vers le centre du lac, aux trois quarts déjà dégelé. La boule de glace continuait de flotter, comme si la chaleur qui en émanait ne suffisait pas à faire geler la consistance de sa structure. L’objet flottait, au rythme des légères vaguelettes. Le cri provenait de l’intérieur de la boule.
Son craquèlement résonna à la surface du lac. Un avant-propos. Avant que son sommet n’explose littéralement, pour libérer toute la force du hurlement -sorte de combinaison du rugissement d’un lion et du caquètement d’une poule- et ce qui le produisait.
Le genre de bestiole qui ne pouvait être que le délire du diable. De longs bras bleuâtres, rachitiques, encore gluant du liquide dans lequel ils avaient baigné jusque-là émergèrent et des grandes mains effilées, terminées par des serres flambant neuves, se posèrent sur la surface de l’eau. Avant de glisser en dessous. Le reste du corps s’extirpa de son cocon. En se redressant avec une adresse surprenante, malgré l'équilibre précaire de l’œuf sur la surface de l’eau.
A sa vue, instinctivement, Harold se mit à ramper en arrière, paniqué à l’idée que son fusil soit tombé dans le lac. Ce corps était grand, aussi rachitique que ses bras et terminé par une longue tête monstrueuse, d’une blancheur cadavérique. Les yeux encore fermés, la créature lâcha un nouveau hurlement à glacer le sang. Elle semblait encore hébétée par son réveil, se frottant le visage avec les mains, cherchant son équilibre.
Harold devait bouger, maintenant. Avant qu’elle ne le voie. Avant qu’elle ait repris ses esprits. Il ne voulait pas vérifier si elle savait nager. Il se releva et traversa les fougères qu’il avait traversé dans un calme bien différent, quelques minutes auparavant. Avec une seule idée en tête : rejoindre Lia.
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La porte ne fit aucun bruit quand il la referma derrière lui. Il s’en était assuré. Alors qu’il tournait le verrou et plaçait une chaise en bois pour renforcer le maintien de la porte, il entendit Zed aller se blottir sous le lit, sans un bruit ; une première.
En d’autres circonstances, le ronflement du feu de cheminée aurait été réconfortant. Mais en cet instant, rien ne calmerait la cadence chaotique de son cœur.
Lia dormait toujours, emmitouflée dans les chaudes couvertures. Il ne servait à rien de la réveiller pour le moment. Harold s’approcha de la fenêtre et écarta légèrement le rideau qui entretenait l’obscurité. D’ici, il voyait le lac. Le lac dégelé. Il apercevait aussi la cime des arbres qui le bordaient, qui avaient eux aussi commencé à dégeler. L’œuf rond était encore là, au centre de l’étendue d’eau.
Mais pas la créature. Pourtant, il entendait le bruit étouffé de son cri.
Harold referma le rideau et s’écarta de la fenêtre, pour porter son regard sur le tableau en bois sur lequel apparaissait le décompte des jours d’hiver. Il allait pouvoir les jeter.
L’hiver était fini.
Salut Gamer !
Dernier texte de la liste qui n'a pas encore de commentaire... :-\. C'est parti !!!
J'aime bien la phrase d'accroche, ça marche bien !
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
J'ai chipoté, mais c'est un très chouette texte ; sacrée ambiance, ça fait fliper comme il faut avec un beau crescendo.
Merci pour la lecture !
Rémi
Merci pour ton texte.
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Salut !
Pour la forme, Rémi a déjà repéré ce que j'aurais pu voir. Juste sur ce point qu'il a noté :
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Sur le fond, l'ambiance est super sympa, on s'y croit, à un détail près pour moi :
Il savait qu’il ne devait pas rester là, que rien de bon ne pouvait advenir de sa curiosité.
Pour moi, il met trop de temps après cette phrase à vraiment repartir. Je comprends que c'est pour la tension, mais j'ai du mal.
Une bonne journée à toi !
Une nouvelle fantastique, chouette, ou du moins un texte qui s’y apparente.
Dans l’ensemble j’ai beaucoup apprécié ce texte. Superbe entrée en matière, superbe idée de chute.
Cette entrée justement, j’ai beaucoup aimé le fait que cette feuille vierge, blanche, immaculée se noircisse au fur et à mesure que l’extérieur emprunte à la feuille sa blancheur. Dès lors, c’est très parlant quand une feuille de plus est remplie : un évènement inhabituel se produit. (y a plus de saisons :ned:)
Par contre, dans le fil du texte, il y a deux tendances narratives qui m’interrogent.
D’une part le recours aux exagérations ou accentuations pour insister sur le fait que quelque chose est anormal ou qu’il y a lieu d’avoir peur. Je pense que des faits, des petits détails signifiants – telle que la feuille de papier – suffisent à exprimer l’étrangeté.
D’autre part le recours à un champ lexical de l'intellect qui vient selon moi casser le rythme de l’action ou la montée de la tension. Je trouve qu'il y a une approche très intellectualisée d'aborder les émotions, sensations, instincts, impulsions… ce qui produit notamment des raccourcis narratifs étranges tel que « son cœur battait la chamade, déjà, au moment où il entendit ce cri » Le déjà indique que deux évènements se télescopent, en l’occurrence, ce que je comprends, c’est que son cœur réagissait déjà au bain glacé avant que le cri ne retentisse. Peut-être que chaque évènement, chaque coup dur, mériterait sa place. J’apprécie en tant que lectrice que les scènes d’action, de réactions en chaînes, s’installent pleinement dans le présent, qu'elles me procurent ainsi la sensation de suivre pas à pas, au rythme de la respiration, les péripéties. Ici deux temporalités sont juxtaposées ce qui, à mon sens, casse le rythme.
On arrive à la dernière partie où malgré l’idée de la chute que j’apprécie beaucoup, je trouve qu’il y a de l’incohérence. Il y a une ellipse étonnante après sa traversée du lac et le retour chez lui. En effet jusqu’ici le texte suggérait qu’on restait au plus près du personnage et qui plus est il y a, à ce moment-là, un enjeu vital pour le personnage puisqu’il sort d’un bain glacé dans un environnement de « froid arctique ». Je ne comprends pas comment il s’en sort. La pensée de "rejoindre Lia" semble le téléporter chez lui, aussi ai-je l’impression que Lia est un joker dans cette histoire. Chaque élément semble jouer son rôle et participer au déroulé des évènements sauf elle. Elle est quelque chose qu’il faut protéger, pour qui il faut survivre, qu’il faut laisser dormir… qu’est-elle ? Le printemps incarné ?
J'aurais donc apprécié une articulation pour rendre à mes yeux cohérente sa compréhension intuitive et immédiate de la naissance du printemps. Il la comprend d'un simple coup d’œil depuis sa fenêtre, comme un déjà-vu, mais rien dans ses agissements ne témoigne d'un antécédent. Au contraire, tout semble le surprendre le poussant à mettre sa vie en danger.