Allez, je m'y remets :-[
Toujours le même principe avec là encore des thématiques différentes. Je sais pas trop si je suis arrivé à quelque chose cette fois, mais bon, avec ce type de perso... En tout cas ça ressemble pas mal à l'idée que je m'en faisais, c'est déjà ça. Le reste, à vous de me le dire ; j'espère que ça vous plaira, et merci d'avance pour vos critiques :)
Aussi, je cite/plagie plus libéralement ici, vu que c'est plus récent et que ma position sur la question a évolué. J'doute que ça gêne vraiment mais on va le signaler dès fois que quelqu'un croie que je cherchais à m'approprier le mérite, c'était pas le but.
Envoi 1
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La direction du vent
"We stand as silhouettes of today"
...and Oceans, Halcyon
Gris perle
Sable ajuste son rétroviseur.
Dans l’angle, il apercevait la ville, rendue floue par les derniers efforts de l’averse. Elle le toisait, quoique d’un air effacé, indifférente à son examen. Leurs rapports n’avaient à la vérité jamais été cordiaux ; elle l’acceptait en son sein, parce qu’il payait son loyer, et il n’acceptait cet habitat que parce qu’il n’en connaissait aucun autre. Ils cultivaient cette antipathie mutuelle lorsque leurs chemins venaient à se croiser, ce qu’il évitait autant que possible.
Quitter une ville, c’était comme se remettre à respirer, revivre après une longue période d’hibernation. Il s’était d’abord figuré que le changement de couleurs y jouait un rôle, puis avait écarté l’hypothèse. Quoique verte, la campagne environnante ne pouvait être qualifiée d’accueillante ou de joyeuse. Elle avait cette même teinte délavée que le gris urbain, doublée d’une prétention de naturel qui la rendait plus décevante encore. Ou plus sournoise, peut-être. Quand il s’y aventurait, Sable avait le sentiment de s’engager dans une aquarelle, et même, une aquarelle de piètre composition, où l’on voyait nettement transparaître les coups de pinceaux malhabiles, où la première couche dégoulinait encore tandis que la seconde était appliquée. Sous la pluie, l’impression se renforçait. Et il pleuvait souvent. Toujours se méfier des tromperies ; il y a si peu de paysages, il y a tant de décors.
Un panneau annonçait avec verte insistance l’autoroute droit devant. Sable haussa les épaules ; il l’empruntait rarement. Somme toute, peu de choses la différenciaient d’un métro à l’air libre, dans lequel toutes les caractéristiques de l’urbanité se reflétaient. L’utilitarisme, la vitesse, les couleurs, le progrès… Elle était comme un vassal à la solde des villes, un lien entre elles et leurs semblables. Ou un quartier déguisé. Il bifurqua dans l’autre direction.
Rien de bien attrayant par là non plus, à première vue. Sous ses abords de déçu chronique, Sable se faisait un point d’honneur de toujours conserver une once d’espoir. Il était persuadé qu’il existait encore, quelque part, de véritables espaces vierges. Eclatantes, gaies et fraîches, emplies de nature et de vie. Il avait tout un panel d’émotions connectées à ces lieux d’utopie : des couleurs vivaces, une senteur pétillante, un goût douceâtre, des bruissements inoffensifs... Mais il savait également que si lui, ou tout autre homme, venait à les effleurer, elles y perdraient leur innocence tardive, deviendraient irrémédiablement voisines de celles qu’il traversait à présent.
Aux crépuscules, si le climat avait été adéquat et si les nuages n’obscurcissaient pas l’horizon, le ciel s’y parait de teintes diverses, uniques à sa connaissance, allant du violet foncé à l’ocre en passant par l’amarante. En journée, l’atmosphère était différente, surtout après une averse. La pluie ne le dérangeait pas outre mesure, en général. Qu’elle ravivât ou qu’elle ternît – puisqu’elle semblait capable des deux, en fonction de l’environnement – les effets qu’elle produisait savaient toujours l’intéresser.
L’autre avantage de la pluie était qu’elle encourageait les gens à voyager plus vite et, par conséquent, à faire plus d’autostop imprudent. Il appelait ça la providence ordinaire : quoi de plus pratique pour côtoyer régulièrement des jeunes femmes isolées ? Sable n’aimait pas les kidnapper au sens propre (bien qu’il ait dû s’y résoudre, une fois ou l’autre), il préférait qu’elles le suivent de leur initiative. Pour quelle raison le feraient-elles en ville, avec le ballet incessant des transports en commun ? Sa proposition serait bien trop suspecte – sans compter qu’il ne serait jamais vraiment seul avec elles. Comprenons-nous bien ; les villes fourmillent d’âmes solitaires, qui prétendent se croiser… lui-même devait appartenir à cette catégorie. Mais la véritable isolation, on ne l’y trouvait que rarement, et par suite de hasards imprévisibles. Or Sable aimait prévoir, organiser. Des témoins perturbaient toujours le plan, par leur simple présence, peu importe le cas de figure. Ça n’entrait pas en considération que la plupart d’entre eux n’interviendraient pas ; il n’était jamais vraiment tranquille que lorsqu’il traquait des proies esseulées. Et s’il lui en coûtait plus de kilométrage, au final, il y était préparé ; il avait tout son temps.
Le problème du kilométrage l’épargna ce jour-là, puisqu’une candidate apparut très vite à gauche de la route : silhouette aux formes féminines, d’apparence frêle et intimidée. Après que le bruit du moteur eut trahi sa présence, elle se leva et tendit un pouce décidé à son encontre. Elle était jusque-là assise sur un objet de forme rectangulaire, jumeau d’un second qui gisait à ses pieds, dans le bas-côté. Ils devaient être trop lourds pour être transportés à pied, au point qu’elle y avait entièrement renoncé. La poursuite de son voyage dépendait maintenant de la bonne volonté des rares conducteurs qui emprunteraient cette route – autrement dit, les statistiques jouaient contre elle. S’il s’arrêtait, jamais elle ne courrait le risque d’attendre une hypothétique deuxième chance. Elle était mûre pour être prise ; en stop, s’entend.
A mesure qu’il approchait, Sable engrangea de nouvelles informations. La cible potentielle portait un jeans blanc sale de facture simple et un blouson bleu foncé. A travers la fermeture éclair abaissée, on devinait sur un t-shirt noir l’emblème des Blue Oyster Cult. Le rouge violent du symbole détonnait tant avec le fond sobre qu’il se demanda si elle l’avait customisé elle-même.
Sable ralentit l’allure et vint s’immobiliser à hauteur de la fille, sans toutefois couper le moteur. Il fit coulisser la vitre automatique et pencha la tête à l’extérieur. Au passage, il identifia ce qui se trouvait dans le bas-côté : deux bidons d’essence, pleins, l’un écarlate et l’autre vert bouteille. Il laissa son regard remonter.
Elle avait des traits plutôt délicats, mais ordinaires, du genre à attirer l’œil dans une foule de supermarché pour être aussitôt relégués à l’oubli. Des cheveux sages vaguement bouclés autour d’un visage presque ovale, un nez discret, des joues gracieuses. Elle avait croisé les bras sous sa poitrine fluette, nullement offusquée d’être au centre de son attention. Comme une ville, pensa Sable. Et comme une ville, elle paraissait manquer de quelque chose, son apparence physique laissait une impression d’inachevé. S’il avait eu à la décrire, il n’aurait pas commencé par ce qui la définissait, mais par ce détail, cette caractéristique indéterminée qui rendait le tableau imparfait. Quant aux villes, il avait depuis longtemps compris ce qui leur faisait défaut : une part de spontanéité, un soupçon de vif qui viendrait contrebalancer leur ostensible artificialité. Mais dans le cas de cette autostoppeuse, il ne percevait pas encore l’élément absent. Il y parviendrait, cela dit. Bien assez tôt.
Tandis qu’il la détaillait ainsi, Sable avait conscience qu’elle ne se privait pas de faire de même. Ses yeux étaient intenses, ses pupilles gris perle. Il devina qu’elle savait leur faire projeter un large panel de sentiments.
- Salut, lança-t-il platement. Tu vas dans quelle direction ?
- Cuba, répondit-elle.
Sa voix était douce, languissante sur les voyelles. Devant son expression stupéfaite, elle précisa avec un sourire :
- Cuba, Illinois.
- Ça fait quand même une trotte, estima-t-il, le temps de reprendre contenance.
- En fait, j’ai juste besoin qu’on m’emmène jusqu’à ma voiture. Je ferai le trajet toute seule.
A ce stade, Sable avait décidé qu’il allait passer son tour. Elle devait avoir une seizaine d’années environ, ce qui flirtait même pour lui avec les limites du raisonnable. Elle lui plaisait, certes ; mais pas assez pour s’exposer à tant de répercussions. Et puis, quel genre de personne transporte deux jerrycans de provenance différente au milieu de nulle part ?
- Où est ta voiture ? demanda-t-il.
- Je connais pas la région, s’excusa-t-elle. Elle indiqua le nord-est d’un geste hésitant : par là-bas, derrière ce bosquet, je pense… il y a un espèce de manoir à proximité. Ça t’évoque quelque chose ?
Sable voyait très bien à quoi elle faisait allusion : la résidence secondaire des Byrne, une famille fortunée qui passait le plus clair de son temps à Chicago, à New York, ou dans quelque autre métropole tentaculaire. Les Byrne ne vivaient à leur aise qu’au milieu de la civilisation, ils se complaisaient là où l’humanité industrielle prospérait. Et leur manoir dépérissait, encore habitable, mais mal entretenu. Il aurait pu embellir le décor environnant, s’y insérer comme un diamant dans son écrin, et au lieu de cela il ne faisait que l’avilir. Sable n’avait que du mépris pour ses propriétaires.
Mais il ne lui révéla rien de tout cela.
- Pas vraiment, non. Et pour ne pas te mentir, ça ne m’arrange pas. Je vais plutôt vers le nord.
L’excuse des trajectoires opposées avait jusque-là fonctionné à chaque fois qu’il s’était rétracté au dernier moment. Mais cette fille ne s’en satisfit pas.
- Tu es vraiment pressé ? demanda-t-elle avec un air embarrassé, comme si le fait de devoir insister la gênait.
- En fait, euh…
Sable n’avait jamais vraiment envisagé un répertoire couvrant les cas où cette conversation se poursuivrait.
Pour couronner le tout, elle lui adressa un regard de supplique. Dieu, que c’était convaincant : nul doute qu’elle obtenait ce qu’elle voulait de la plupart des hommes, lorsqu’elle s’en donnait la peine. Mais Sable n’appartenait plus à ce lot depuis longtemps. Il avait appris à étudier les réactions de manière schématique, à déceler les mécanismes et à comprendre leurs desseins, à force de s’en servir ou d’y être confronté. On n’impose rien au maître des marionnettes.
Son refus, sans aller jusqu’à la froideur, eut la netteté nécessaire.
- Désolé.
Elle se rembrunit en comprenant que ses efforts ne mèneraient à rien. Sable lut soudain dans cette ombre quelque chose qu’il s’était figuré ne jamais lire nulle part ; du discernement. Il eut l’impression que cette gamine percevait les choses au même niveau que lui et, même, qu’elle les analysait d’une façon similaire. Il pouvait presque déceler le contour de son âme, telle qu’elle la dissimulait, avec la pudeur de son âge, derrière la grimace experte qu’elle lui avait lancé. Une âme artiste, professionnelle, comme lui consciente de toutes les implications, comme lui peu habituée à ce que le commun des mortels s’écarte des codes tracés. Une âme élevée, mais aussi délaissée. Il sentit qu’ils se complétaient, qu’elle pouvait le combler, qu’ils pouvaient se combler. Ainsi, tandis que cet instant s’étirait sans fin, il ressentit leur similarité.
Sauf que non. Tout ça, c’était dans sa tête.
Personne ne lui ressemblait. Personne ne pouvait lui ressembler, jamais.
- Je ferais mieux d’y aller, marmonna-t-il.
En se relevant, la jeune fille donna une petite tape sur la carrosserie, au-dessus de la portière. Sable remontait déjà la vitre.
- Godspeed, dit-elle avec résignation.
Il se força à avancer, à concentrer son esprit sur autre chose. Dans le rétroviseur, elle rétrécissait lentement, trop lentement. Il fixa la route droit devant lui, vers son avenir, il mit un point d’honneur à ne plus se retourner. Quelques secondes plus tard, il observait à nouveau la fragile silhouette que la distance n’effaçait plus. Elle lui fit un petit signe de la main, parce qu’elle savait qu’il la regardait toujours.
- « Godspeed », répéta-t-il dans le vide. Et puis quoi encore.
La sincérité du visage de la fille continuait à hanter son souvenir. Il n’allait pourtant pas céder, perdre son sang froid, à cause d’une expression calculée, aussi efficace qu’elle soit. Il avait écouté assez de supplications pour ne plus en tenir compte.
Ses conclusions demeuraient valides : beaucoup trop jeune, à la base.
Encore que…