Bon, je sais pas ce que je ferai de ça, mais ça fait du bien d'écrire :)
Le peuplier de Sade
Sade regarde à travers la fenêtre du labo la pluie qui tombe à l’horizontale. Les rafales violentes secouent les peupliers au fond du parking. Dans la tête de la jeune femme résonnent le bruit des gouttelettes. Celles qui tombent dans l’éprouvette, qui s’écrasent sur l’hémoglobine, la diluent, en extraient les globules. Les arbres se penchent, ondulent, frémissent et leurs feuilles s’envolent comme les composés du sang se séparent dans la centrifugeuse. Les mots se mélangent, les lettres s’éparpillent. Tout pourrait éclater. La matière blanche du cerveau de Sade grésille, traversée d’éclairs électriques. Elle attend que la foudre tombe. Quelque part, n’importe où. Mais on ne commande pas à la foudre.
Sade voudrait commander à ses neurones de prendre d’autres chemins, de chercher d’autres connexions. Les réseaux se forment, dynamiques. Ils dessinent des cathédrales dans la tête de la neurobiologiste. Sans plan. Une architecture inutile, mouvante et fragile qui aboutit toujours aux mêmes conclusions : Sade est coupable. Elle ne peut qu’être coupable. Les paumes de ses mains frappent contre son front, ses mâchoires se serrent. Plus elle ressasse, plus la vérité lui comprime les méninges. Alors, elle se lève, sort du laboratoire, remonte le couloir jusqu’à la porte d’évacuation qu’elle ouvre en la poussant des deux mains. Un pas de plus et la voilà au milieu de la tempête. Les bourrasques la fouettent. En quelques secondes, sa chevelure est trempée, son pull-over s’imbibe et son pantalon se colle à ses cuisses.
Sade marche vers les peupliers, en se faufilant à travers les voitures. Ses chaussures s’enfoncent dans la boue lorsqu’elle quitte l’asphalte et enjambe le muret. Pas de pelouse au pied des grands arbres. De l’humus, de la terre gorgée d’eau, et cette odeur qui pénètre ses narines. Le vent se déchaine mais ne balaie pas l’odeur douceâtre de la matière en décomposition entre ses pieds. Accroupie, Sade arrache une poignée de boue du sol et la porte à son nez. Voilà : le parfum mélangé de la vie et de la pourriture. Sa bouche mâchouille dans le vide, ses yeux se plissent et la tempête hurle autour. Elle se retourne et contemple le complexe. D’immenses réservoirs se dressent vers le ciel, identiques, monolithiques et parallèles au milieu de la nuit. La lumière de son bureau n’est pas la seule allumée. En fait, un tas de monde travaille encore. Les chercheurs cherchent, les conducteurs de process pilotent les machines et le reste des travailleurs fourmille là-dedans.
Mais Sade erre. Ses derniers résultats confirment des doutes qu’elle aurait aimé garder encore longtemps. Même si au fond d’elle-même elle ne se fait plus d’illusion depuis des mois. Des années peut-être, en fait. Les tours de verre grimpent dans la noirceur, striées des gouttes lourdes qui glissent à leur surface. Maintenant, Sade sait ce qui se forme au cœur des réacteurs, dans les plis les plus secrets du monstre. Bien sûr qu’elle n’aurait jamais dû avoir autant de résultats d’essai. En théorie, le laboratoire est suffisamment compartimenté pour que chaque résultat individuel ne soit qu’une conclusion inoffensive sur les actions et interactions des composés chimiques sur le cerveau. Connexions de synapses, orientation des fibres, épaississements, conductivité, inhibition des signaux… Combien sont-ils là-dedans à vraiment comprendre ce que l’on y fait ?
Sade enfonce ses mains plus profondément. Elle voudrait communiquer avec l’arbre. Un débris pointu se glisse sous un ongle et elle grimace. Ses doigts continuent néanmoins de palper et finissent par trouver une racine. L’eau ruisselle sur la nuque de la jeune femme, s’écoule dans son dos et lui trempe les fesses. Mais elle reste là, à serrer l’organe souterrain de l’arbre énorme qui se balance au-dessus de sa tête. Discute-t-il lui aussi avec ses voisins ? Ses racines palpent-elles celles des peupliers d’à côté ? Échangent-t-ils des éléments chimiques ? Organiques ? Sade imagine la communication sylvestre. Elle ferme les yeux très fort. Si fort que ses globes oculaires reculent un peu dans ses orbites. La douleur grandit. Signaux électriques, connexions, libérations de substances chimiques. Quoi qu’elle fasse, elle en revient toujours aux mêmes pensées délétères : dans son labo, elle participe à la création des monstres médicaux qui dévoreront l’humanité à court terme. Le cœur des réacteurs contient des substances capables de prendre le contrôle ou peut-être simplement de faire prendre le contrôle. Mais cela revient au même, lorsque les recherches seront suffisamment avancées, lorsque la production de masse sera lancée, quelques uns penseront prendre le pouvoir alors qu’ils ne feront que presser le bouton de mise à mort de l’humanité.
Sade se redresse et embrasse l’arbre. Il vibre. Elle sent l’énergie de la tornade qui s’approche ; cette énergie qui se propage de la cime aux racines du peuplier. Et de ses voisins. Un flash lointain éclaire l’écorce un instant et Sade croit lire une poignée de lettres. Sont-elles gravées ? L’arbre a-t-il formé ces courbes et ces angles lui-même ? Nouvel éclair, plus près et Sade est persuadée d’avoir reconnu le mot qui se cache à hauteur de sa poitrine. Le tonnerre gronde, faible encore. Le vent forcit et les branches s’entrechoquent au-dessus de la tête de Sade. Du morse, maintenant ? La jeune femme palpe dans le noir l’écorce de l’arbre, à la recherche des lettres aperçues. Voilà un o. Et, un peu à gauche, un s. Nouvel éclair, aveuglant, beaucoup plus proche : le tonnerre craque quelques secondes après. La violence des bourrasques oblige Sade à se cramponner au peuplier qui tangue. Elle enlève sa ceinture et accroche son poignet à une branche basse du peuplier. Les éclairs se multiplient, de plus en plus rapprochés, aveuglants. Le son écrasant du tonnerre pénètre les os, résonne dans la poitrine de Sade. Elle sent son corps prêt à décoller et entend derrière elle les voitures qui se cognent les unes aux autres. La joue plaquée contre l’écorce, elle tente de regarder en direction du complexe. Ce qu’elle aperçoit la terrifie : l’œil du cyclone est derrière les grandes tours de verre et se dirige vers elle. Dans le ciel volent des poubelles, des morceaux de barrière, une table, un conteneur métallique. La tornade ondule, gigantesque, prête à tout avaler. Elle se tortille, se penche, avale des déchets, une voiture, un abri à vélo. Tout s’envole, décolle, tournoie. Un scooter s’écrase sur le parking, craché par le monstre à quelques pas de Sade. De toutes ses forces elle se cramponne à son arbre ; ses pieds quittent le sol et Sade se retrouve à l’horizontale, attachée au peuplier par le poignet. La tornade hésite et finalement se jette sur le complexe et ses tours de verre.
Sade est maintenant dans l’œil du cyclone. Plus un souffle de vent. Autour, le chaos. À l’extrémité de l’énorme usine, la première tour de verre penche, se descelle de ses fondations et s’écrase contre sa voisine qui s’effondre à son tour sur celle d’à côté. Immense jeu de dominos. Des blocs de verre pesant des centaines de kilo s’élèvent dans le ciel, tournent une fois ou deux autour de l’axe du cyclone avant de s’abattre sur les bâtiments, les véhicules, les routes autour. Les cœurs des réacteurs mis à nu crachent leurs substances dans l’atmosphère. Sade écarquille les yeux, imagine les réactions déclenchées dans le nuage, les nouveaux composés qui se forment, la chimie hasardeuse qui se propage. Elle sent sur sa langue un goût soufré. Son visage se détend, sa mâchoire tombe et elle sourit.
La tempête est partie. Sade desserre son étreinte et lâche son arbre. Plus aucune pensée parasite dans sa tête. Le peuplier a laissé une trace sur sa joue, un mot gravé à l’envers sur sa peau : stop.
Je suis comme vous ( ce que je vais dire et presque méchant), je n'ai pas été inspiré par Sade. J'aurais été bien embêté avec un sujet pareil, entre ressortir le vieux poudré ou tenté un truc qui n'a rien à voir.
Quelques remarques mais essentiellement sur l'ortho.
Par contre, de beaux passages dans ce texte, surtout au niveau microscopique ( t'es de la partie ou tu as lu deux mille articles)
B
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