Salut à tous. Comme chaque année, j'ai décidé de soumettre un texte pour l'AT de la revue de l'Ampoule des éditions de l'Abat-jour que j'aime énormément. Cette fois-ci, je me suis inspiré d'une illustration qu'ils proposent avec leur appel : l'image #1, à la mémoire de l'oubli. Vous pouvez aller consulter le site de l'appel ici: Ampoule #12 (http://www.editionsdelabatjour.com/2022/09/appel-a-textes-et-a-illustrations-pour-l-ampoule-n-12-decembre-2022.html). La deadline est le 15/11 (je m'y pends toujours trop tard).
Puisque c'est pour un AT, allez-y franco. Je prends tous les types de commentaires.
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Bonne lecture !
Mémoire de forme
La porte claque. Ils sont enfin partis. Côté jardin, on entend à travers la haie de thuyas les pépiements de Mateo qui s’éloignent. Oscar soupire; il n’avait rien demandé. Lui, tout ce qu’il veut, c’est qu’on lui foute la paix.
Aujourd’hui, Oscar a quatre-vingt-huit ans, alors sa fille Laura est venue le voir accompagnée de son fils. Juste pour le café; c’était déjà trop. Oscar traîne des pieds jusqu’à la cuisine. Il rassemble les tasses à moitié vides et jette le gâteau Super-U à peine entamé. Sur la table, il ne reste que le cadeau stupide que Laura lui a apporté et un dessin qu’a gribouillé Mateo. Il le jettera plus tard, là tout de suite, quelque chose l’en empêche, la cuisine est encore hantée par les rires du petit garçon.
Ces mêmes rires qui ont labouré le cerveau d’Oscar pendant deux heures. C’est sûrement pour ça d’ailleurs qu’il a mal au crâne. Un mal de chien. Et puis il se sent lourd. Il se sent mélancolique.
Avec un grognement, il ouvre son cadeau : un coussin à mémoire de forme. « Pour la sieste, papa. Ton vieux coussin est défoncé. Tu dois prendre soin de ta nuque ! ». Même quand elle lui fait un cadeau, Laura est obligée de lui faire la morale… elle tient de sa mère, celle-là.
Oscar se traîne dans le salon. Sur le canapé élimé traîne son vieil oreiller. Il le soupèse dans une main, celui à mémoire de forme dans l’autre. L’ancien est au moins deux fois plus léger. Bon, elle a peut-être raison, Laura.
Il glisse son cadeau dans une taie propre et s’installe sous le plaid à grand renfort de grognements. Ha ! C’est dur comme du bois ce truc à la con ! Son vieil oreiller est beaucoup mieux ! Oscar ronchonne, cependant, la mousse se déforme et épouse les contours de l’occiput du vieil homme, embrasse sa nuque noueuse et tendue. Bientôt, c’est comme si la tête d’Oscar ne pesait plus rien. Avec un soupir de soulagement, les yeux du vieil homme se ferment; la sieste, enfin !
Le temps passe et le sommeil ne vient pas. Oscar est en proie à une étrange mélancolie qui coule en lui comme du plomb fondu, la chaleur en moins. Il a beau ignorer les pensées et les images qui tournoient, rien n’y fait. Finalement, il capitule. Il accepte l’humeur et commence à ruminer.
Ce sont des images de Charlotte, sa femme, qui viennent se blottir dans les plis de son cortex. Elle était belle, Charlotte; Oscar l’a toujours aimée. Pourtant, les dernières années avec elles n’étaient pas ce qu’il avait imaginé qu’elles seraient. Ils interagissaient à peine, se regardaient à peine. Ils vivaient l’un avec l’autre sans se toucher. Comme deux astres en orbite dans le vide sidéral de la routine. Aujourd’hui, Charlotte est morte et la gorge d’Oscar se serre quand il réalise qu’il ne lui a pas dit « je t’aime » une dernière fois avant que son cœur n’abandonne. Il espère qu’elle le savait.
Probablement pas. Quand Laura, leur fille, faisait la tête et que lui n’était pas encore à la retraite, il arrivait à Oscar de battre Charlotte. À chaque fois, il regrettait avec son cœur, mais insultait avec sa bouche. Charlotte n’a jamais rien dit, elle a toujours courbé l’échine, encaissé les colères noires de son mari. Ha comme il regrette ! Qu’est-ce qu’il pouvait bien avoir dans la tête à l’époque ?
C’est pour ça que Laura a longtemps coupé tout contact avec lui. Cela ne fait que depuis la mort de Charlotte qu’elle lui adresse à nouveau la parole. Elle fait de gros efforts, alors que lui, il continue de l’abreuver d’amertume chaque fois qu’elle passe prendre de ses nouvelles. Loin de lui, sa fille a mûri, elle s’est mariée et a eu un enfant et pendant ce temps, Oscar n’a jamais été capable d’exprimer autre chose que des reproches. Il espère qu’elle est heureuse. Elle en a l’air.
Maintenant qu’il y pense, c’est quand Laura est partie que Charlotte a vraiment cessé de l’aimer. Comme si en claquant la porte, elle avait soufflé le froid de l’ignorance dans le foyer de ses parents. Mais Oscar ne lui en veut pas, c’était sa façon d’encaisser le départ de Mathias.
Mathias, c’est l’aîné d’Oscar. À peine deux ans de plus que Laura et le même sourire qu'elle. Enfin, tout ça c’est du passé; Mathias ne sourira plus jamais, parce que maintenant, Mathias est mort; il s’est suicidé. Un geste qui a brisé la famille, annihilé Charlotte et Laura. Longtemps, elles se sont demandé ce qui avait pu conduire le jeune homme dans un platane à 130 kilomètres par heure. Oscar, lui, a toujours fait semblant de ne pas savoir. Pourtant, aujourd’hui, Oscar ne peut plus fuir la réalité qui s’impose à lui, qui presse sur son visage et qui l’étouffe. Les images tournent et s’imbriquent comme des engrenages. La machine est en marche et la conclusion s’imprime : c’est de sa faute !
Mathias était homosexuel. Mathias le lui a annoncé comme ça, un jour qu’ils déjeunaient tous les deux, comme on parle de la météo ou du sport. Pour Oscar, ç’a été une gifle ! Il s’est levé et a craché sur la table : « Tu me dégoûtes ». Et claque la porte comme un marteau de juge. C’était la dernière fois qu’il adressait directement la parole à son fils. Il avait dix-neuf ans à l’époque. Pendant les deux ans qui ont suivi, jusqu’au passage à l’acte de Mathias, il a préféré serrer les dents chaque fois qu’il voyait son fils. Il luttait pour ne pas parler, il souffrait, mais chaque fois qu’il le voyait, quelque chose en lui brûlait, faisait fondre sa langue et soudait ses dents.
Oscar n’a jamais compris pourquoi Mathias a choisi de faire son coming-out auprès de lui et pas de Charlotte. Enfin si. C’est très clair. Il n’a simplement jamais accepté l’évidence, car elle risquait de le faire sombrer dans le néant du deuil : Oscar n’a pas toujours été si dur, avant, père et fils avaient une relation privilégiée. Mathias, c’était la plus grande fierté d’Oscar. Un jeune homme doux et intelligent, bien plus fort et honnête qu’il ne l’a jamais été. Pourtant, il n’a pas pu passer outre ses préférences sexuelles. Ce tout petit détail qui paraît maintenant insignifiant. C’est tellement stupide ! Comme il regrette !
Oscar aurait aimé être le père que lui n’a pas eu. Absences, silences, mépris; il n’a fait que reproduire le même schéma. Surtout, ne jamais parler de ses émotions. Tabou. Il n’a jamais appris à dire « je t’aime ». Il n’a jamais appris à entendre les mots « je t’aime. De ses parents, il ne se remémore que la distance et la froideur. Tous les prétextes étaient bons pour l’envoyer loin, pour ne pas avoir à s’occuper de lui. Chaque année, à peine l’école terminée, ils l’envoyaient en colonie avec les scouts, et ce jusqu’à la rentrée suivante.
Dans l’esprit du vieil homme, un nouveau souvenir, colossal, s’impose et écrase toutes les autres réflexions : Oscar est en colonie, roulé en boule dans un sac de couchage trop fin pour la saison; la tente dégage une forte odeur de nylon. Il somnole quand le bruit de la tirette lui fait ouvrir les yeux. Une masse noire et informe entre et se glisse à ses côtés, dans le sac de couchage. C’est le père André, l’accompagnateur, Oscar le reconnaît à son eau de Cologne immonde. La main de l’intrus glisse sur la poitrine étroite du jeune Oscar tétanisé, elle descend toujours plus bas et s’enfonce dans son slip. Père André le chevauche et l’écrase de son poids; il est dur contre ses fesses. La nuit est sombre. La nuit est longue.
Oscar se réveille en nage. Il voudrait hurler, mais de sa bouche ne coulent que des borborygmes informes. Il a compris ! La fresque est complète. Comme s’il venait de se solidifier, les contours de son corps se redessinent : dans sa poitrine il y a une profonde dépression. Là où se trouvait son cœur, il y a un creux, un vide, une douleur béante. Le poids du père André a laissé sur son âme une empreinte indélébile, la mémoire de sa forme imprimée en négatif pour toute une vie. Oscar déformé a perpétué le cycle. De son amertume, il a moulé Charlotte, Mathias et Laura. Et le petit Mateo ! Pourvu que la trace s’estompe ! Que le vide se comble ! que s’efface la souillure ! Soulager la pression pour que la mousse retrouve sa forme initiale.
Oscar voudrait se lever, mais son corps ne lui obéit plus. Ses jambes sont raides, son bras gauche paralysé; le long de sa joue, un filet de salive serpente pour se recueillir en tache sombre sur le nouvel oreiller. Le vieil homme tente de se débattre, de crier. Il roule des yeux à la recherche de quelque secours. Son regard fou accroche une silhouette. Lueur d’espoir. Mais bien vite, il réalise : ce n’est pas humain. L’inconnu est si grand qu’il doit se courber pour ne pas toucher le plafond. Ses membres laiteux surdimensionnés touchent presque le sol et ses cheveux noirs masquent la partie supérieure d’un visage étroit et difforme. La chose est complètement nue; elle a dans sa main une paire de ciseaux d’argents et un ruban de velours noir.