Ces derniers jours, je ne réfléchis presque plus. Quand Lyn m’a dit d’aller courir, la première chose que j’ai pensée était Et si je n’y arrive pas ? Comme j’y suis arrivé, j’ai assez vite pensé à autre chose. A quoi bon courir ? Comme c’était agréable, je ne me suis pas arrêté, mais cette pensée m’a suivi jusqu’à l’immeuble délabré qui nous réfugiait.
J’ai voulu la partager à Lyn, mais il dormait. Sur un matelas à même le sol, dont ses deux jambes débordaient calmement. Il ronflait. J’ai failli oser le réveiller mais finalement je me suis assis à côté et je l’ai regardé dormir. En pleine journée. La tête emplie d’interrogations mais le corps vidé, éreinté, je me souviens de mon souffle rapide qui résonnait contre les parois, et ce fut Lyn qui me réveilla. Au cœur de la nuit.
« Sortons de cette ville, il faut qu’on trouve à manger. »
Les étoiles ont veillé notre silence.
~
Une semaine s’est écoulée, j’ai l’impression que chacun de ses jours était hier. Le Soleil perce le feuillage d’épines pour cribler l’ombre… Le Soleil perce la robe d’épines pour coudre de ses rayons les différents verts du sous-bois. Je désigne de la main ces brassées de branches hérissées qui nous abritent impassiblement :
« Lyn ! Un feuillage d’épines ?
— Ben, des aiguilles. »
J’ai avoué à Lyn que je me sentais bête hier. En le laissant franchir mes lèvres une digue que j’ignorais en moi a laissé mon souffle s’inonder : j’ai pleuré, j’ai eu du mal à trouver les mots des phrases que j’avais envie de lui dire il m’a pris dans ses bras et je n’ai plus eu envie de dire des phrases. Je voulais juste le toucher encore, et le sentir me retenir contre lui. Il m’a répondu que je n’avais pas à desserrer mon étreinte et :
« Je ne crois pas que tu sois stupide, moi je suis bien plus intelligent que toi alors tu devrais me faire confiance sur ce point. Stupide et idiot, c’est vachement différent de ‘bête’. Quand tu dis ‘bête’ j’ai l’impression que les connotations d’idiot dommageable, de celui qui gâche par mauvaise pensée ou par vanité se mêlent à ce bête que tu formules. Et tu ne peux pas le repousser parce que tu es sensible, une part de toi se rend bien compte que tu es bête, que j’aime les bêtes, que tu t’aimes ainsi. Que ta bêtise n’a rien de stupide. J’ignore qui t’a mis dans la tête que le risque de devenir un gros idiot était digne de ton inquiétude ; tu peux le jeter. Tant que tu seras avec moi, je ne te laisserai pas devenir pire qu’une bête de toute façon, tu es formidable. »
Lyn qui profère de la gentillesse brute, sans raillerie ni anticipation, cela m’a réconforté au centuple de ma crainte. J’en ai oublié jusqu’à la honte d’avoir gâché mon temps, mon énergie, j’aurais pu oublier mon prénom sur sa peau s’il n’avait pas prononcé :
« Tom. Je veux bien te réconforter autant de fois que tu en auras besoin, alors viens me le demander dès que tu en as envie, je chercherai des idées et te montrerai mes trouvailles pour te divertir des tiennes, j’te montrerai les nuages en te disant que ce sont des cascades, je te murmurerai la vérité : les nuages gris sont des nuages ombragés, on peut le voir le matin et le soir à la lisière de la nuit et du ciel. L’horizon, il sera perpétuellement assez grand pour me contenir, mais j’ai besoin de toi aussi. Tu entends ma voix s’éteindre sur les voyelles finales de certaines phrases ? C’est ma maîtrise de moi qui atteint mes limites, mes émotions me débordent, il faut que tu remues cette langue qui râcle sa solitude dans ma tête. Utilise ta bêtise pour diluer le noir que je broie et… tu n’auras qu’à me faire confiance ensuite pour tracer les contours avec cette encre, de notre aventure. …J- »
Je l’ai embrassé. Ça lui apprendra à utiliser sa langue au figuré pour parler de pensées qu’il ne me partage pas, ça m’apprendra à me souvenir du goût de sa détresse. En taches de salives. Sur ma gorge.
~
Nous avons quitté la ville peu après. Trop de bâtiments, trop de verticalité, pas assez de viande. On s’est remis à chasser, surtout moi, et puis on s’est rapprochés de la mer. Lyn dit qu’il aimerait bien apprendre à pêcher, il a trouvé quelque chose qui ressemble à un long fil et un hameçon dans l’une des masures qui parsèment le paysage. Moi, j’en aurais pas la patience ! Et peut-être que je ne l’aurai jamais cette patience. Il faut qu’on soit un peu précautionneux avec le mot ‘jamais’ maintenant parce qu’on vivra peut-être éternellement, enfin c’est plus sûr qu’on mourra un jour quoi ; on ne voudrait pas errer sur une étendue de ‘jamais’ finalement trahis. Je réfléchis.
J’ignore où je souhaiterais errer. Lyn, lui, n’importe où tant qu’il peut en dessiner l’agencement sur des cartes ! Il affirme que notre nouvelle capacité à ignorer la faim implique qu’on ne peut plus mourir d’inanition, parce qu’il faut faire confiance à notre cops et le respecter lorsqu’il pense n’avoir besoin de rien manger, mais il faut l’entretenir aussi et ne pas bouder le plaisir qu’on a à le nourrir. Je chasse et je me promène toute la journée, la nuit m’as surpris hier, alors par orgueil je me suis levé avant qu’elle parte ce matin. Le Soleil perce les aiguilles pour cribler le sol de nets éclats brillants, le sous-bois qui émerge de l’hiver bourdonne de printemps. Entretiens bien ton navire.
« Entretiens bien ton navire. »
En mer, du gouvernail à la proue en passant par la cale, les planches de la coque et les escaliers du pont, un bateau est tout ce que l’on a. L’océan est vaste et son ambleur isole. Prends soin de ton navire ! Hurle le marin à sa fille ou à son fils qui laisse la moisissure gagner sa barque, ce marin devra laisser ses enfants quitter son embarcadère et il le sait, il veut que ses enfants perpétuent ce qu’il a accompli jusqu’ici, il veut que l’océan les emmène mais pas qu’il les emporte. Il est un peu bourru, ce marin, et il a l’air d’avoir oublié que l’air du large a un goût différent dans les narines d’un gosse qui le découvre. L’air du large, dans les narines d’un gosse… ça a de quoi faire oublier tout le reste.
« On n’aura pas de lignée, Lyn ?
— Et pourquoi pas ? Tu pourrais avoir des élèves si tu veux, s’ils veulent bien de toi, c’est tout pareil.
— Non ce n’est pas pareil !
— Eh bien. Si tu y tiens à ce point tu pourras prendre une femme qui voudra bien de toi, et j’irai faire autre chose le temps que tu élèves les enfants qu’elle te donnera ! Et lorsque le temps les aura tous emportés je te consolerai. Tu voudras qu’on veille sur ta lignée ?
— Je… je ne voulais par dire ça. C’était une question bête, oublie.
— Pour rien au monde je n’oublierais ta voix, Tom ! »
Je souris : il m’amuse, ce bouffon-né. Il veut bien rester avec moi même si c’est pour toute l’éternité, de toute façon il ne se figure pas. Je sais bien que cela ne vaut pas promesse, mais j’ignore si j’ai besoin de cette promesse finalement. Elle n’a pas trop de sens. On continue à marcher à travers le sous-bois, mon estomac gargouille. Un orage s’amoncelle au loin, il finira bien par éclater. Le crible brillant se fondra dans l’ombre qui le détourait.
J’inspire… et m’élance.
~
Des dizaines de jours se sont succédés. L’aube point presque avant la fin de mon sommeil maintenant. Nous faisons escale dans une petite maison de bord de mer, aux murs si gondolés qu’ils me donnent l’impression d’être à l’intérieur d’un grand animal étrange, aux boyaux gris et jaunes percés de fenêtres cassées. La nuit, on dort à même le sol et le matin, on va nager. Lyn a dit qu’il voulait faire une pause, dans son travail de cartographie. Le roulis des vagues semble éloigner le gibier, ou bien l’horizontalité du paysage m’alanguit, je peux m’étendre dans le sable une après-midi durant sans que rien d’autre que la marée ne me dérange. Cela me rappelle les heures que je laissais filer que j’abandonnais à l’apathie et au sol froid du béton mais lorsque je me relève enfin la sensation qui m’étreint est tout à fait différente : mon dos grumeleux s’effrite, et mon ventre est chaud d’avoir accueilli tant de ciel. La chaleur me tient alors toute la soirée, des fois je pars courir sous la lune – pour dégourdir l’alanguissement prenant quartier dans mes mollets.
On a dressé une liste des changements physiques constatés depuis le cercle de fleurs coloré et le vent de dépérissement qui l’a rasé et s’est infiltré en nous.
Depuis qu’on est immortel, j’ai écrit dans mon carnet. C’est grandiloquent et c’est pas complètement sûr mais j’aime bien. Le fait avec l’immortalité est qu’on n’en pourra a priori jamais être complètement certains, et ce ‘jamais’ est sûr : on ne peut jamais attendre toute l’éternité. Si un jour on meurt on n’aura pas été immortels, si on ne meurt pas on aura un lendemain à chaque jour pour nous montrer qu’il nous reste un morceau d’éternité à découvrir. L’idée me plaît, que de la Magie laissée là par facétie nous ait rendus immortels ; mais on s’avance. Lyn réfère à l’évènement fleuri dans son journal par
« depuis Pluto ». Pourquoi Lyn appelle-t-il la mort ou son absence
Pluto ? Plutôt ? Quand je lui ai posé la question il a souri et l’a esquivée. C’est dans son journal qu’il y a la liste.
« Lyn, tu crois que je peux tirer mon énergie de la photosynthèse comme les plantes ? Je me sens bien à rester au soleil.
— Tu bronzes ? »
Il me répond en refermant un gros volume rédigé en cette langue que ni lui ni moi ne comprenons, la langue de la civilisation disparue, dans ces pages couleur de poussière qu’un tressaillement de l’index arracherait. Je regarde mon nombril, ausculte la surface de mes bras ; c’est vrai que mon teint est resté quasiment le même.
« A peine. Tu trouves que j’ai bronzé, toi ?
— Hm… Pas vraiment. Peut-être que tu absorbes l’énergie du Soleil, ouais. Tu veux qu’on le rajoute à la liste ? Cela me paraîtrait bizarre quand même, et je n’ai pas eu cette impression de mon côté, qu’est-ce qui t’y a fait penser ? J’ai remarqué que tu passais beaucoup de temps sur la plage au soleil, j’attendais ton insolation.
— Ben, malgré qu’on mange moins de viande et plus de poisson j’ai toujours autant la forme ! Et c’est pas sympa d’attendre que j’fasse une insolation… qui n’est pas prête de venir d’ailleurs ! J’me sens aussi frais qu’à la veille d’un festin !
— D’accord, j’écrirais qu’on est devenus insensibles aux insolations, ça accompagnera l’endurcissement général de nos enveloppes. C’est pas que je ne crois pas à ta photosynthèse, c’est que j’attends que tu verdisses un peu : te connaissant, ton sursaut d’énergie pourrait bien venir de partout ailleurs. Ça m’inquièterait sérieusement qu’on devienne des fleurs. Tu veux manger tard ce soir ?
— Ouais. Je vais faire un tour dehors. Tu lis quoi ?
— Je ne suis pas totalement sûr, mais je crois que c’est un dictionnaire. C’est un gros volume. Je n’y comprends presque rien, ce que je crois saisir se noie rapidement dans les conjectures de ce que cela pourrait être mais… Cela me détend énormément, le roulis de mes pensées semble m’éloigner de moi-même. Fais un bon tour dehors, je préparerai le repas bientôt. »
Ça veut dire que si je sors assez longtemps, mon assiette aura eu le temps de refroidir. Il réchauffera la sienne… Je m’éloigne. Je vais me rincer à la lumière du crépuscule, à l’obscurité naissante de la nuit – de l’autre côté du ciel.
Le surlendemain, on aura quitté cette bicoque, on aura retrouvé les bois – et les ruisseaux. On se couche dans le même édredon dans un hamac qu’on tire à deux ou juste un mètre du sol qui m’enduit de son odeur, l’odeur de Lyn son sourire – de m’enlacer toute la nuit. Ce cocon suant, ou glaçant d’avoir offert au vent mordant une extrémité de son corps, par inadvertance, est devenu toute ma vie. Ma peau n’a pas verdi ; mais j’ai l’impression d’avoir du jaune irisé dans la poitrine.
~
Je bouge tellement, ces dernières semaines, que j’en oublie parfois de penser.
« J’ai arrêté de compter les jours. »
Vient de lâcher Lyn face à la pluie qui crépite devant ses genoux. Je suis adossé à l’un des murs de brique qui nous abritent. Il a commencé à pleuvoir sur le cocon pendant la nuit, cela nous a réveillés nous avons empaqueté nos affaires rapidement trempées, j’ai déniché cet abri aux allures d’autel. Les nuages forment une couverture opaque, un voile molletonné au sombre des étoiles, qui ne gronde plus mais qui crépite, sans discontinuer.
Les rus se remplissent, la terre s’humidifie comme une éponge. Lyn maugrée. Lyn déteste les petits bruits secs et qui se répètent, je peux deviner qu’il hait la symphonie de cette forêt mais il prend sur lui. Lyn n’est jamais vraiment de mauvais poil. Je lui caresse la tête, doucement, cela l’apaise. La douceur de ses cheveux colonise mes mains. Je me demande comment nous allons faire sécher l’édredon dans la journée, si on va dormir ce soir à la belle étoile.
J’avoue que je n’aurais pas imaginé perdre le fil des jours aussi vite, je me rends compte que je ne saurais pas distinguer hier d’avant-hier… ni même depuis combien de temps je les confonds.
« Ça y est, tu confonds hier et avant-hier ?
— Loin de là, Tom, je distingue encore nettement les jours et leurs voisins. Je les comptais anxieusement depuis Pluto, tu sais, comme si rien d’autre ne pouvait me rattacher à la temporalité, ben ça j’ai arrêté.
— Depuis combien de temps ?
— Cela n’aurait pas vraiment d’intérêt de le savoir.
— Mais tu le sais.
— Ouais. Je finirai par l’oublier. Je t’aime, Tom. »
Ça, ce n’est pas souvent. Lyn, ce gigantesque dadais à l’œil calme, au rire déployé mais rare, ne dit pas souvent ce que l’on sait déjà, ou des tendresses en général ; parce qu’il n’en a pas besoin. Parce qu’il est habitué à ce qu’on lui fasse confiance. Ma caresse marque une pause, puis reprend – vers sa nuque.
« Moi aussi, je t’aime. La veille et l’avant-veille ont la même silhouette et le même habit, dans mon esprit. T’es fort, encore une fois t’es plus fort que moi. Mon bouffon est le plus malin d’entre tous.
— C’est moi que tu traites de bouffon ?
— Ouais. »
Ça ne te plaît pas ? Il ne répond rien, perdu dans ses pensées. Dans le vague. Dans le gris crépitant partout autour, il reprend sa respiration. Il la relâche :
« C’est à cause des rêves. »
Je ne fais jamais de rêves. Je me souviens avoir été môme, les mômes en font, et de vastes souvenirs diffus de hautes plaines se dispersent à l’orée de ma mémoire. Au survol de plaines inconnues. Je me tais, épouse le silence : Lyn va raconter ses rêves.
« Je me réveille chaque nuit dans un univers vide où je suis seul. Je ne me rappelle jamais vraiment la manière dont je suis arrivé au milieu de cette étendue de blanc dans toutes les directions, je prends conscience que j’y suis déjà. Parfois, je suis nu ou presque nu, d’autres fois je porte un long manteau de cuir et de fourrure et j’ai froid. Un temps passe que je ne saurais pas identifier, quantifier, tout ce que je sais c’est qu’au bout d’un moment le sol de craie se met à trembler légèrement, je cligne des yeux. Des histoires se mettent à danser autour de bruits, des éclats de voix – les nôtres – dont je ne comprends pas les syllabes, des froissis de branches ou des craquements lointains. Ces histoires s’articulent autour de mes pensées, des pensées que j’ai formulées dans la journée et que je ne maîtrise plus : je les observe. Le seul de ces bruits qui me calme est celui des vagues, l’écume, parce que c’est le seul qui paraît plus grand que moi dans cet océan de rien. Mes tympans se gorgent de sons, des sons qui se chevauchent en spirales d’échos tandis que ma tête se remplit d’impressions, de liens logiques entre des concepts qui ne partagent rien. Sans tout à fait me sentir réel j’ai du mal à réaliser que je suis dans un rêve, je suis tout seul et je ressens trop de choses, des pensées se forment sous mes lèvres mais je ne les prononce pas : j’écoute. Le matin venu, ces histoires insensées se sont reposées, tu es là et je suis infiniment rassuré ; je ne sais pas ce qui m’attendrait si je restais dans ce monde blanc plus longtemps. Cela me fait peur sans pour autant de chose à craindre : ce ne sont que des rêves et les pensées qui les visitent sont les miennes. Cette nuit je serai hanté de pluie et par ta silhouette, qui préfère rester debout à s’asseoir. Une part de moi reste piégée probablement dans cet univers vide, j’ignore si c’est celle-ci que je retrouve chaque nuit ou si c’en est une autre. C’est bizarre, non ? De se découper en petites parties, de se prétendre multiple et divers alors qu’au fond on ne peut inviter personne en son être pour présenter tous ces fragments : aussi nombreux qu’ils soient, ils resteront toujours tout seuls. C’est bizarre mais rien d’autre ne me vient en tête. Les histoires que je veux raconter se dérobent en moi-même. Quand je commence à expliquer, je sens mes pensées observées. »
Je crois que c’est la première fois que Lyn se confie à moi ainsi. Le chant des gouttes s’écrasant inlassablement sur la toiture délabrée, les millions de feuilles qui se relaient, jusqu’au sol, est devenu un vacarme. Lyn…
« Tu as ces rêves depuis le vent de fleurs ?
— Il m’arrivait d’en avoir auparavant. Depuis Pluto, ils sont devenus systématiques.
— Lyn… tu as l’air tout triste, mais ce n’est pas une tristesse soluble dans un câlin, n’est-ce pas ? J’aurais mieux aimé que tu te souviennes de ces histoires, pour me les raconter, je ne sais pas quelle part de toi observe tes pensées. Je veux les écouter. Moi, je me décompose juste en deux, les dichotomies c’est plus simple c’est plus naturel de les conceptualiser que ces milliers de fragments, tu crois que cela te suffirait ? Tu as déjà songé à te séparer entre ce que tu fais et ce que tu penses ? Mon père disait qu’on se définit par nos actes, mais on est ce qu’on pense aussi – n’est-ce pas ? Alors peut-être qu’on est les deux, exactement les deux. Je ne sens pas de millier de fragments en moi. Être deux, c’est déjà pas mal. »
C’est largement assez.Il finit par me répondre, laconiquement :
« N’être que deux, ouais… Ça doit aider à se sentir moins seul. »
Les nuages ont fini par se vider de toute l’eau qui les retenait, et partir. Quitter le ciel.
« Lyn, où vont les nuages qui quittent l’horizon ? »
Ma question restera sans écho : il s’est endormi. Ma main que je contrôle à peine emmêle ses cheveux épars, blonds et trop fins, je l’ai enserré de mes deux jambes et il s’est couché sur mon buste. La pluie a cessé depuis une ou deux heures, mais cet abri nous accueillera encore un peu. Des insectes dont j’ignore le nom courent entre les briques et les disparates franges de bois. Ou bien, peut-être que ce sont des isopodes.
Je ne sais pas. Je suis heureux.
~
« Tu sais, moi je crois que le bonheur ne sert à rien. »
Il vient de perdre un concours de qui-bouffe-le-plus-de-cerf, il essaie d’ensevelir mon triomphe dans des considérations métaphysiques qu’il ne croit qu’à moitié.
« Peu importe ce que tu crois, Lyn, t’as perdu et tu me dois un gage.
— Puisses-tu ne jamais parvenir à te décider.
— C’est déjà fait ! »
~
Un arbre s’écrase derrière moi je l’ai frôlé j’en esquive un autre, à toute vitesse. Volée d’aiguilles, je me baisse pour ruer, contre-ruer le décor qui se projette vers mon torse, je cours. Je cours. Lyn, il s’amuse à brandir sa trop grande épée le plus vivement possible, de plus en plus fort. Il pourrait déraciner un arbre en un seul coup, découper toute une clairière en un seul moulinet, en y mettant assez de force. Il se contient. Il ne veut pas tuer quoi que ce soit de vivant par simple jeu. D’après sa carte, nous sommes probablement sur une île. C’est assez incroyable, qu’en cinquante ans personne d’autre que nous n’ait eu la curiosité de le vérifier ; ou peut-être que des gens l’ont appris mais n’ont pas pris la peine de le consigner. Ceux qui arpentent le nouveau monde sont des excentriques : l’air est désert de magie ici, l’atmosphère ne ressemble à rien de ce qu’on connaît, les lois sont différentes. Les femmes ne peuvent pas accoucher, par exemple ; ou bien on n’a pas encore trouvé comment faire. Un sortilège tel que celui du cercle de fleurs n’aurait probablement pas pu voir le jour dans un autre environnement. Ce nouveau monde est une île, cela signifie qu’un jour il nous faudra prendre la mer.
La raison pour laquelle notre cerveau a pu s’habituer aussi rapidement à sa nouvelle condition, c’est que le cerveau humain est conçu pour se sentir immortel. Toute sa capacité de réflexion, il n’en fait usage qu’au prix d’être aveugle à son propre avenir. Au-delà de quatre, cinq heures, il ne réalise pas qu’il pourra encore exister. Quatre, cinq heures qui se répètent, ça fait largement une éternité. Je cours, je cours de toutes mes forces. Parce qu’il n’y a rien que j’aime plus au monde. Parce que le vent et le rythme de mes pas devenant des bonds me fait me sentir inquantifiable, courir c’est exister mais plus rapidement, le ciel entier s’engouffre dans mon crâne et j’enjambe la terre. Les racines. J’ahane, le mouvement fait vrombir mon cœur, qui réchauffe mon corps alors que ma respiration tente de le refroidir. L’hiver est revenu. Je me sens bête et j’aime tout le reste.
Je force celui que la puissance et sa force obnubilent à me hisser sur son dos, ses épaules, et je lui demande de courir. Il accepte. Je suis sur ses épaules après tout, et je saurai me montrer moins encombrant que son épée. Assez vite, nos deux enveloppes se couvrent de sueur, la mienne parce que je me cramponne du mieux que je peux, la sienne parce qu’il tente de me faire tomber tout en marchant. Lorsque je toucherai le sol le gage sera terminé : il pourra retourner lire, dessiner, polir ses mille fragments mais là il crie, et son cri meurt dans un rire tonitruant incontrôlable. Il me stabilise juste avant que je perde l’équilibre pour de bon, d’une paume sur chacune de mes chevilles, sans cesser de se marrer, il trottine. Il frissonne amplement, respire bruyamment. Je hume les nuages, jaunes jonquille. Notre organisme est face au monde extérieur, plongé en lui. Et nous, plongé en lui. Comme à l’intérieur d’une armure tiède. Il faut manger, voilà tout. Et qu’importe l’éternité, qui n’y changera rien. Il faut boire. Happer un bout de vent, pour le ramener avec soi. Et le relâcher ailleurs.
Prendre soin de soi.
C’est important.
Cette armure, elle est tout ce qu’on a, elle et l’éternité.
Lyn et moi, on ira courir ailleurs.
Je trouve curieux que des êtres aussi bourrus que les marins puissent naviguer une étendue aussi vaste que l’océan. Ils disent :
Entretiens bien ton navire.