Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Docal le 15 Octobre 2022 à 18:21:40

Titre: Le champ de ruines.
Posté par: Docal le 15 Octobre 2022 à 18:21:40
Inspiré par le samedi écriture de r/France

« Dites m’sieur, pourquoi plus personne habite ici ?

— Qu’est-ce que tu fais là toi ? Retournes chez tes parents.

— Ils sont morts m’sieur, dans l’incendie m’sieur. Mais vous m’avez pas dit pourquoi.

— Après tout ce qui s’est passé, les gens sont partis. Ils pensent le village maudit.

— Comme le vieux château sur la colline ?

— En effet. Et comme la ferme du moulin. Comme l’autre château sur l’autre colline. Comme la vieille ville dans la vallée. Comme… comme à peu près toute la région en fait. Si tu pouvais voir sous le sol, sous l’herbe la terre et les feuillages, tu verrais bien d’autres de ces ruines. A l’endroit même où se tiens se village, il s’en tenait un autre avant, et un autre encore avant.

— Et personne va revenir ?

— Si, bien sûr que si. Ils reviennent toujours. Quant ils oublient ou quant ils décident de s’en moquer. Rien ne sait les tenir à l’écart très longtemps. C’est d’ailleurs comme ça que fleurissent les débris dans la région. Alors oui ils reviendrons, d’ici peu sans doutes. Et je serais là pour les accueillir. Les aider à sortir les pierres du sol fertile de la région pour reconstruire à nouveau.

— Vous partez jamais vous ?

— Non. Toute culture à besoin de son laboureur. Et si la région est un champ de ruines, j’en suis le jardinier. »

L’enfant se tut un moment. Pensif, il observait les alentours avec un calme qu’il n’avait pas le droit d’avoir. Peut-être la terreur l’avait elle anesthésié.

« M’sieur ?

— Oui ?

— C’est vous qui faites tout ça ? Je veux dire, pas les maisons, ça vous me l’avez dit. Mais…

— Le mal ?

— O-oui, dit il timidement. C’est à cause de vous ?

— Plus ou moins. Vois-tu, les choses finissent, toutes les choses.

— Mais vous les faites finir plus tôt.

— Et venir plus tôt oui. Elle n’en sont pas moins venues et finies que si cela s’était passé plus lentement.

— Pourquoi m’sieur ?

— J’aime à voir fleurir les communautés et à les voir embellir mon jardin. Comme j’aime à les voir flétrir et revenir l’année suivante.

— Dites, fit-il après une longue pause contemplative, ça fait longtemps que vous faites ça ?

— Qu’est-ce que longtemps pour toi ?

— Bah… mes parents ils sont nés y a longtemps.

— Alors oui, ça fait longtemps. Très longtemps même.

— Combien ?

— Jusqu’à combien sais-tu compter ?

— Mille ! C’est mon tonton qui m’a appris. Mais lui aussi il est parti.

— Mille donc, je pris un moment pour chercher une tournure… Disons que si tu comptes un tout les cinq ans depuis que je suis là tu arriveras à mille dans douze ans. »

Je le vis faire des efforts pour retourner les chiffres dans sa tête. Il se perdait dans le vertige des siècles comme son regard se perdait dans l’horizon.

« Mais tu sais, dis-je pour le tirer de ses calculs qui ne semblaient pas lui faire le plus grand bien. Je n’étais pas le premier.

— Ah bon ?

— Non, il y en avait un comme moi quand je suis arrivé. C’est lui qui m’a appris à voir la beauté de ces choses.

— Il était comment ?

— Je… » mince alors, combien de temps cela faisait-il que j’avais oublié le visage de mon maître ? Combien de temps même que je ne lui avais pas accordé une pensée ?

« Je ne me souviens plus je dois t’avouer. C’était il y a très longtemps.

— Et vous vous sentez pas seul m’sieur ?

— Drôle de question, j’ai presque toujours de la compagnie.

— Oui mais… vous savez… vous vous restez.

— En effet. Mais on ne se sent pas seul. »

Le gamin était plus pensif que jamais. Son monde intérieur devait être bien vaste pour qu’il s’y perde aussi aisément.

— C’est un peu comme avoir un chien ? Mon tonton disait ça pour les chiens. Ils meurent, on est triste mais après on prend un nouveau chien. Mais ça veut pas dire qu’on oublie le premier, on l’aime toujours, juste on en a un nouveau. Et même si on a pas tout le temps un chien, on est pas vraiment seul. Moi j’ai toujours voulu avoir un chien, mais mes parents voulaient pas, ils disaient que ça allait me rendre triste.

— Dans ce cas c’est exactement comme avoir un chien.

— Dites, fit il après avoir vogué sur une nouvelle vague de silence.

— Oui ?

— Vous voudriez bien m’apprendre m’sieur ? »
Titre: Re : Le champ de ruines.
Posté par: Delnatja le 16 Octobre 2022 à 09:24:22
Bonjour Docal, merci pour ton texte.
Il m'a fallu m'y reprendre à plusieurs fois afin de bien comprendre ton texte.
Je trouve le dialogue intéressant.
Belle journée.
Titre: Re : Le champ de ruines.
Posté par: nicaruka le 20 Octobre 2022 à 13:05:45
J’ai vraiment bien aimé l’innocence de l’esprit du gamin face à cet environnement presque hors du temps où la vie n’a plus vraiment le même sens que pour nous autres vivants. C’est intéressant de confronter la jeunesse et son « monde intérieur vaste » avec celui d’un jardinier mortuaire et de son office divin qu’est de donner vie, l’entretenir et y mettre fin. Étoffer le contexte de ce récit serait, selon moi, une très bonne idée.
Titre: Re : Le champ de ruines.
Posté par: Stevius A le 20 Octobre 2022 à 18:36:09
Bonjour, j'ai trouvé ce texte étrange et intriguant, merci.

Quelques petites coquilles :

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Bonne journée
Titre: Re : Le champ de ruines.
Posté par: Docal le 23 Octobre 2022 à 19:53:19
Merci pour vos lectures, ravi que ça ai pu plaire/intriguer.

@Delnatja : Une piste sur ce qui rendrait la lecture pas très claire ? Ma chérie m'a fait la même remarque.

@Nicaruka : Pour le coup je l'ai vraiment fait comme ça, je saurais pas trop comment étoffer le récit.

@Stevius A : Merci pour les coquilles.
Titre: Re : Le champ de ruines.
Posté par: LOF le 24 Octobre 2022 à 16:32:15
 Très agréable à lire : philosophie poétique
 Peut-être que quelques phrases d'introduction seraient bienvenues ; créer un peu l'atmosphère, silhouetter vaguement
 le jardinier...
 Sinon beau sujet.

 C'est quoi le samedi d'écriture de r/France ?
Titre: Re : Le champ de ruines.
Posté par: Cendres le 25 Octobre 2022 à 14:23:42
Merci pour ton texte

Je suis nulle en double sens et je n'ai pas compris a quoi tu fais allusion, certainement a la mort et le temps qui passe?
Il y a une dynamique dans ton dialogue et un échange intéressant entre tes personnages.

Bien qu'il est un peu trop littéraire pour moi  pour que je le comprend, j'ai bien aimé le lire et le découvrir.
Titre: Re : Le champ de ruines.
Posté par: Docal le 25 Octobre 2022 à 15:37:23
Merci pour vos lectures.

Pour le coup il n'y a pas spécialement de double sens ni d'allégories. Le personnage ne fait allusion à rien de particulier. Il est juste la réponse à "S'il y a un champ de ruines, qui donc le cultive ?". C'est donc plus une créature fantastique aux objectifs définitivement non humains qu'autre chose, une sorte de fée qui a sa propre morale. Un Genius Loci avec ses propres obsessions.

Sinon pour répondre à @LOF  : sur le subreddit (sous forum de Reddit) r/France, il y a tous les samedis une proposition de thème pour écrire. A chaque fois est proposée une amorce (ici "vous êtes au milieu d'un champ de ruines") et une liste de mots type dont un certain nombre doivent figurer dans le texte, il y a aussi un sujet libre.
Titre: Re : Le champ de ruines.
Posté par: Docal le 25 Octobre 2022 à 23:03:52
Merci pour ta lecture et ton retour Champdefaye.

Je vais essayer d'intégrer ta remarque sur les dialogues dans ma prochaine révision.

Pour la formule sur les années (tout ça pour dire presque cinq mille ans) c'était pour transmettre l'idée que le jardinier a du mal à parler aux enfants, sortant une explication plus tordue que de lui dire "presque cinq fois mille" en pensant lui simplifier la compréhension.