Texte écrit un soir sur un coup de tête, initialement destiné au BT mais bon...
Le Bonheur
Le bonheur est fait de rare, d’inattendu, d’imprévu et de hasard…
Ce qui est rare, c’est de voir tant de détermination dans le regard d’une fille – devrais-je dire gamine ? – de seize ans. Pardon, seize ans et deux mois. En ce qui concerne l’inattendu, il ne va pas tarder à faire son apparition mais pour l’instant il n’en est rien, et du coup ce n’est pas encore le bonheur. L’imprévu tient dans le rayon de soleil qui perce à travers les nuages, à travers le velux, jusque sur leurs beaux visages.
Pour ce qui est du hasard, j’imagine qu’on peut l’attribuer à la situation toute entière. Elles, moi, la bouteille de jus d’orange qui se répand par terre à toute vitesse, la télévision qui crachote des coups de feu et des cris dans le salon à côté, ce soleil magistral alors qu’il était sensé pleuvoir tout l’après-midi… tout ça.
Quel regard, j’en suis tout hypnotisé. Cette façon qu’elle a de me fixer, les pupilles dilatées, le menton en avant, l’air de vouloir se jeter à mon cou ou de me renverser sur le comptoir sauvagement, ça fait comme des papillons dans le ventre et je souris, un peu bêtement je l’avoue. Je crois que c’est justement ce qui l’énerve, que je sois bien dans sa cuisine. Maman, par contre, c’est pas la même chose. Elle n’est pas énervée mais terrifiée, et c’est encore plus amusant dans le genre. Que la fille fasse preuve de tant de courage, c’est avant tout parce qu’il y a témoin, un membre aimé de sa famille. Résultat, elle veut la protéger, et elle plante ses yeux dans les miens avec tout l’acharnement que peut avoir un moustique à pomper le sang d’un joli petit bébé. De fait, elle n’a pas regardé derrière elle une seule fois : elle se base sur son ouïe pour lui signaler si maman tombe dans les pommes ou s’enfuit à grandes enjambées, ou je ne sais quoi encore. Mais maman, elle ne tombe pas, elle ne coure pas, elle s’est contentée de deux pas à gauche pour que soudain sa fille devienne le parfait bouclier humain, à une paire de talon près. Et elle aussi elle me fixe, avec le regard suppliant qui veut dire « ne me tuez pas ! » et qui sous-entend, presque susurré à mon oreille « prenez-là à ma place… ».
Sans être un modèle de citoyenneté, j’ai quand même quelques valeurs. On m’a éduqué, et bien, et on m’a apprit l’amour et le respect comme règle de base. Le respect dans la main droite, l’amour dans la main gauche, c’est pour ça que je ne tiens jamais mon pistolet à deux mains, et cette femme qui est une mère et qui pourtant utilise sa fille plutôt que de la protéger, ça ne me plait que moyennement.
La fille va pour parler – menaces ? questions ? les gens ont ce besoin improbable de toujours vouloir comprendre, c’est agaçant parfois – mais je l’arrête d’une main aimable puisque c’est la gauche et me tourne à-demi vers le coin de la cafetière. Le parfum envoûtant des tartines en train de cramer dans le grille-pain, me force à constater les faits : trop longs. Nous sommes vraiment trop longs.
Et c’est là que l’inattendu surgit, sous la forme d’une tourterelle percutant la vitre de la cuisine de plein fouet. Je pense que c’était une tourterelle, mais comme je suis assez nul en oiseaux, je n’ai aucune certitude. Et puis, je n’ai pas eu le temps de bien regarder, parce que j’ai était tellement surpris que j’ai… oui bon, j’ai baissé ma garde. Ce n’est pas la première fois que ça arrive, même si ça n’excuse rien. Disons que lorsque j’ai vu surgir le couteau et les ongles vernis dans mon champs de vision, au lieu de penser au leitmotiv « Merde je fais quoi ? » j’ai levé la main droite et j’ai balancé mon genou dans son estomac. La lame a ripé sur le canon, la fille s’est ramassée sur elle-même pendant que je lançais gentiment le couteau de cuisine dans l’évier. Maman, de son côté, en avait profité pour s’enfuir dans le salon, mais ça je m’en suis rendu compte quand j’ai entendu le bruit sourd, un peu éloigné, d’un corps qui tombe comme une masse sur le parquet. Alors j’ai regardé la fille en boule à mes pieds et je me suis dit que décidément, le bonheur, ça se trouvait vraiment n’importe où. Dans un pas dansé sur le quai d’un métro, dans le rire d’un vieux sur le banc d’un musée, dans une cuisine encombrée, à cinq heure dix l’après-midi, dans les cheveux dorés et les yeux pénétrants d’une gamine de seize ans et deux mois. Le problème du bonheur, c’est que ça dure vraiment pas assez, et ça, je le sais. Alors j’ai levé le pistolet, j’ai visé les belles mèches dorées…
Et ça s’est arrêté là.