J'ai dépassé le temps, mais je voulais finir. 1h15 donc. Bonne lecture, âmes sensibles s'abstenir ^^
Le rat tourne en rond, renifle en hochant de la tête et pose une patte sur le grillage de sa cage. Dans les cages voisines, ses congénères s’agitent. Trois jours qu’ils n’ont rien eu à manger. Tout autour, un mur de plexiglas. Au-dessus, la lumière aveuglante d’un néon blafard. Le petit animal se dresse sur son séant et observe son reflet. Qu’est-ce donc que cette tâche floue qui remue en même temps que lui ?
Un déclic aigu. Le rat regarde vers le haut. Un trou rond, dans lequel il pourrait glisser sa patte s’il n’y avait pas le grillage. C’est de là qu’est venu ce bruit. Maintenant, il entend un sifflement, comme un chuintement, comme un soupir continu, celui d’une bête aux poumons immenses, capable d’expirer pendant une interminable minute. Son haleine sulfureuse remplit les narines du rongeur. Et l’air se trouble, tout devient jaune. Et les battements de son cœur s’accélèrent. Et ses muscles se contractent, de façon désordonnée ; il ne contrôle plus son corps et sent son ventre se serrer, ses épaules qui frissonnent, ses cuisses qui palpitent, sa queue qui bat contre le sol poisseux de sa prison. Le rat s’écroule. Allongé sur le côté, il convulse.
Enfin, sa respiration s’apaise. Le paysage autour de lui a changé : tout est plus brillant, plus pointu, plus net et agressif. Le rat se remet sur ses pattes. La faim l’envahit. Une envie frénétique de se nourrir, une vague immensément puissante qui le submerge de l’intérieur, grondant depuis son estomac, à travers sa colonne vertébrale qui se raidit. L’odeur du sang pénètre ses narines, épaisse et suave, gourmande. Dans la cage d’à côté, son voisin a planté ses dents au creux de sa cuisse et se délecte du liquide chaud et parfumé. Son museau s’enfonce, il fouille sa propre chair et se délecte. Voilà ce qu’il faut faire. Le rat regarde sa queue, l’attrape entre ses pattes et commence à la dévorer.
— Encore raté. Mais ça progresse.
L’homme qui a prononcé ces mots reste penché au-dessus des cages et contemple encore quelques instants le groupe des huit spécimens qui n’en ont plus pour très longtemps. Sa chevelure épaisse tombe sur ses joues, son front. Il se redresse et plaque sa tignasse sur son crâne d’un geste désabusé.
— Je vais y arriver. Je dois y arriver.
Il bombe le torse, regarde vers le plafond. Ses yeux écarquillés ne voient pas la surface blanche zébrée de fissures. Ils la voient, elle. Qui l’observe. Toujours. Depuis toujours. Sa bouche se tord. L’écume aux lèvres, il articule les mots qu’il répète depuis des années, seul dans son sous-sol.
— Ne me juge pas si sévèrement. Je fais de mon mieux.
*
Sa grande carcasse posée sur une chaise branlante, il n’a pas enlevé sa blouse blanche pour manger ses céréales. Le bruit de sa mastication emplit sa tête, il aime ça. Il déglutit, reprend une cuillère pleine de lait où flotte un copeau de chocolat. Lorsque le bol est presque fini, il le porte à ses lèvres et avale les dernières gouttes avant de lâcher un soupir de satisfaction. Regard vers le haut, à se casser la nuque :
— Tu vois, j’ai tout fini.
Il emmène le bol, la bouteille de lait et le paquet de céréales jusqu’au plan de travail. Cliquetis de la petite cuillère qui rejoint les autres dans le lave-vaisselle. Couinement de la porte du Frigo, la bouteille de lait rangée à côté des autres. Le placard s’ouvre sans un bruit, il dépose la boîte de céréale avec son lion rugissant contre les trois boîtes identiques.
— Je vais revoir la formule mais avant je veux tester un autre dosage : je n’ai même pas eu le temps d’ouvrir les portes des cages.
Un grand sourire se dessine sur le visage aux yeux fixes. L’homme se frappe le front du plat de la main.
— Je sais ! Je vais les mettre ensemble juste avant d’injecter le gaz ! Mais d’abord, un peu de repos.
La chambre à coucher est meublée d’un bureau d’enfant, d’une armoire bon marché décorée d’autocollants de héros de dessins animés et d’un petit lit, contre le mur, sous les posters. Son préféré et celui avec les dauphins qui bondissent hors de l’eau. Bien sûr, les hippocampes sont mignons, le colibri aussi. Un orang-outang suspendu à sa branche semble le regarder se glisser sous sa couette Batman.
— Je retourne travailler juste après, murmure-t-il. Je vais sauver tous les animaux.
Il se retourne et s’enroule sans sa couette.
— Des rats, il y en a plein. Et puis, c’est pour la bonne cause.
Il tourne les yeux vers le plafond, sourit gentiment et s’endors.
*
Les cadavres ont rejoint la poubelle. L’homme à la tignasse noire ferme les soupiraux et enlève son masque relié aux bouteilles d’air comprimé. Dans la petite pièce au fond du sous-sol, il allume la lumière et prélève huit cages qu’il dispose sur la grande table métallique, sous le néon. À côté, une cage plus grande.
— Il ne faut pas vous battre, hein !
Il sourit en hochant la tête.
— Pas tout de suite !
Il pose une bonbonne de verre sur un trépied, au-dessus d’un bec benzène. Sur le goulot, un bouchon de silicone traversé par un tuyau souple et transparent. Une part une, il ouvre les petites cages au-dessus de la plus grande et les rats se retrouvent tous ensemble. Rapidement, il place la cloche de plexiglas et la relie au tuyau.
— Vous êtes sages, hein !
Les rats affamés se tournent autour, mais ne semblent pas décidés à se battre. L’homme se dépêche d’allumer la flamme sous la bonbonne de verre. Le liquide jaunâtre commence rapidement à s’agiter, à frémir et enfin bout à gros bouillons. Les vapeurs grimpent dans le tuyau et se répandent dans l’enceinte hermétique. L’homme se penche pour observer l’effet de la substance sur le groupe. Des cheveux plein les yeux, il marmonne :
— Mangez-vous ! Mangez-vous !
Les rats se mettent en mouvement, se jettent contre le grillage avant de s’immobiliser et de convulser. L’homme tourne la pince pour fermer l’arrivée du gaz.
— Mangez-vous les uns les autres !
Les petites bêtes sortent de leur transe.
— Mangez-vous les uns les autres et l’humanité à son tour s’autodévorera !
Dans la grande cage, le premier rat pleinement réveillé tourne la tête à droite, puis à gauche avant de planter ses dents dans son propre ventre.
— Non !
Les autres rats commencent à leur tour à sucer leur propre sang, à arracher des morceaux de leur propre chair. Autour de chaque corps, une flaque se répand et les pauvres bêtes lapent leur propre sang.
— Non ! Non ! Ce n’est pas ce qui est prévu ! Vous devez dévorer vos voisins ! Vos voisins ! Pas vous même !
Dans la grande cage, plus rien ne bouge. L’homme tombe à genoux en poussant un long cri d’agonie. Il plante ses mains dans sa chevelure et tire de toutes ses forces. Des touffes de cheveux s’éparpillent autour de lui. L’homme hurle, maintenant, et se frappe le visage de ses poings fermés.
— Je réussirai ! Je te le promets !
Toujours à genoux, il se cambre et rejette sa tête en arrière. Ses yeux pleins de larme implorent le ciel ; ses mains se joignent devant sa poitrine.
— Tous les humains ! Tous les humains !
Il se roule en boule et cogne sur le sol de béton. Hoquetant, il se relève. De sa gorge sort un long cri. Ses lèvres s’écartent en un rictus simiesque découvrant toutes ses dents. Il contemple les huit cadavres de rat et frappe sur la table métallique. De toutes ses forces. Encore et encore, il défonce la surface d’inox et ses phalanges ruissèlent de sang, il frappe comme pour faire sortir sa rage ou se punir. Il cogne plus fort et regardant vers le ciel.
Et la bonbonne de verre, sur une dernière secousse de la table, bascule de son trépied, rebondit sur la table avant d’éclater sur le béton. Immédiatement, le sous-sol se remplit d’une vapeur sulfureuse. Elle pénètre les narines de l’homme à la tignasse noire qui s’écroule sur le sol et commence à convulser.
Bon est-ce qu'on peut arrêter d'utiliser le terme "gros cheveux", ça me met mal à l'aise :huhu:
ZagZag, Ex Za'gros Cheveux
Qui ? Hein ? Quoi ? :D
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Merci Claudius d'être passée ! Je file lire ton texte :)