Un bâillement lui démangeait la mâchoire. Remontant le long des poumons jusqu'à engourdir toute la tête, le long râle faillit s'échapper de... Son visage resta imperturbable, ses grimaces devaient rester internes. Rien ne devait paraître devant la Dame. Vêtue d'une longue robe noire légèrement bouffante, une toque assortie vissée sur le crâne, elle avait le visage à moitié caché par des lorgnettes d'un autre temps. C'était à se demander si elle profitait du spectacle. Pourtant, de temps en temps, ses dents chevalines et poussées en avant étiraient le bas de son visage en un sourire narquois. Pour l’œil averti, elle riait d'aise. Autrement, ses lèvres reposaient pincées dans une moue qui ôterait à chacun le désir de bailler devant elles - ou d'esquisser le moindre mouvement, en fait.
Pour s'occuper d'esprit, il choisit plutôt de reporter son attention sur la salle. En contrebas, le spectacle s'étirait, loin de ses yeux et de sa compréhension. L'orchestre l'accrocha quelques instants, il y avait ce type rougeaud qui s'évertuait à gonfler ses joues à craquer, la bouche scotchée à son tuba. Mais sur la scène, les freluquets qui vrillaient et s'époumonaient ne l'intéressèrent pas une seule seconde. La seule chose qui attira son attention dans cette région fut la tringle du rideau où un anneau s'était légèrement déchaussée, laissant un pan d'étoffe rouge mordillant encore un peu la scène.
Depuis tout en haut, aux quatrièmes loges, on avait une vue plongeante sur les baignoires d'en face. Deux enfants absorbés par la scène gardaient leurs quatre mains agrippées à la balustrade, les doigts bien écartés. Comme si lâcher la serpente de bois recouverte de velours les obligerait immédiatement à quitter le théâtre. Un peu plus haut, aux premières loges, un couple se disputait. L'homme ne pouvait pas décoller les yeux du spectacle, aussi la femme lui passait la main devant les yeux pour lui signaler son mécontentement. En réponse, sa bouche remuait drôlement, mais son visage restait vissé dans la même direction.
Juste à côté, un homme au crâne rasé luttait contre le sommeil, seul dans sa loge. Son menton rendait visite à son cou à intervalle régulier, et de temps à autres ses gros yeux s'ouvraient tout grand écarquillés, pour se refermer aussitôt, assiégés de lumière. Tout cela contrastait avec l'homme installé aux deuxièmes loges, pile poil au-dessus. Sa moustache blanche aux reflets bruns - l'intéressé aurait sans doute préféré dire noire aux reflets argentés - se laissait délicieusement aller à frisotter entre les doigts de sa main droite, tandis que sa main gauche était affairée à couvrir une grande feuille de griffonades invisibles pour l'observateur.
En contrebas, sur le balcon, une femme dormait carrément, la bouche grande ouverte et les jambes tout autant grand écartées. Ses voisins se contorsionnaient parmi les sièges plein à craquer, et l'un d'eux lui lançait des regards inquiets, certain que le moindre de ses mouvements achèverait de faire tomber les spectateurs-dominos dont elle avait déjà précarisé l'équilibre.
Une tape sèche derrière le crâne le fit sortir de sa rêverie. Il eut un frisson irrépressible qu'il regretta aussitôt et lança un regard désolé à la Dame. Les lorgnettes reposaient à présent sur ses genoux, perdus parmi les plis sombres de sa robe.
"Vous songez ?
- Non, Madame, je vérifiais que tout était en place.
- Bien. Je ne vous paye pas à rêvasser, répliqua-t-elle d'un ton qui rappelait la tape derrière le crâne."
Quelques secondes s'écoulèrent, la Dame le fixait d'un œil qui attendait quelque chose.
"Et-a-lors ? finit-elle par articuler à l'extrême, d'un ton qui lui signifiait qu'il était sans doute l'être le plus bête qu'elle ait jamais vu. Tout-est-en-pla-ce ?
- Oui, oui, bafouilla l'intéressé."
Nouveau regard inquisiteur.
"Al-lez-y-on-n'a-pas-tou-te-la-nu-it."
Les joues aussi pourpres que les rideaux de la scène, il se mit en branle. De sa poche, il tira un petit bout de papier, ainsi qu'un long tube en bois. Papier en boulette, boulette dans le tube, tube à la bouche. Coup de souffle expert. La boulette de papier décrivit une parfaite parabole, miraculeusement insensible aux frottements de l'air, pour finir par retomber dans le tuba, parmi l'orchestre. Le monsieur rougeaud inspira goulument à travers les tuyaux rutilants et se figea dans une expression d'horreur. Il déposa vite son tuba et se fraya un chemin parmi les autres musiciens, le visage cramoisi. Il atteint les deux enfants, qui, comprenant très vite la situation, décollèrent leur quatre mains de la rambarde et tapotèrent en quatuor sur le dos du joueur de tuba. Celui-ci hoquetait, courbé en deux, faisant de son mieux pour agoniser en silence. En haut, le couple continuait de se chamailler, mais, attiré par cet autre spectacle, l'homme laissa irrémédiablement dériver ses yeux vers les deux enfants. La femme surprit son regard et sa bouche articula distinctement les mots "gosse" et "jamais". L'homme se tourna vers elle finalement, et ses lèvres à lui dessinèrent des mots qui firent se boucher les oreilles aux deux sauveteurs des baignoires. À côté, le menton fit encore une fois connaissance avec le cou, mais cette fois-ci, les yeux écarquillés du dormeur se figèrent dans une expression de colère noire. Son crâne rasé luisant sous les lumières de la salle, l'homme passa la tête hors de sa loge et commença à invectiver le couple. Au-dessus, le dessinateur sursauta et son crayon traversa la feuille en un mouvement brusque. La mine de plomb se brisa sous le choc et glissa hors du papier... Jusqu'au balcon. La femme étalée sur son siège eut un mouvement d'angoisse et ses mains s'agrippèrent à sa gorge pour empêcher la mine d'entrer plus loin. Si jusque là les évènements s'étaient déroulé dans un silence tout relatif, le balcon explosa en soupape. Les dominos s'écroulèrent dans un carnage de strapontins claquant, de jurons tonitruants et de chaises renversées.
Sur la scène, la tringle n'y tint plus et décida de se séparer de son anneau récalcitrant, qui emporta avec lui tous les autres. Le rideau pourpre emplit dans une embrassade enthousiaste les comédiens, les décors et le spectacle.
"Penser faire sa première sans donner d'invitation à Madame, c'est du suicide" songea l'homme à côté de la robe noire, maintenant surmontée d'un sourire satisfait.
Zagoooou :D
Un bâillement lui démanger
démange - tu peux quand même pas commencer ta première phrase comme ça :mrgreen:
elle avait le visage à moitié par des lorgnettes d'un autre temps
il manque un mot me semble
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Mais sur la scène, les freluquets qui vrillaient et s'époumonaient pour l'opéra ne l'intéressèrent pas une seule seconde.
haha, on ne dépeint pas l'opéra sous son plus beau jour toi et moi :mrgreen:
sur les baignoires d'en face.
baignoire, encore un mot que je te chippe !
Son menton rendait visite à son cou à intervalle régulier
:D
pour se refermer aussitôt, assiégés de lumière
j'aime bien
"Al-lez-y-on-n'a-pas-tou-te-la-nu-it."
haha quelle mégère
miraculeusement insensible aux frottements de l'air
:D
Les dominos s'écroulèrent dans un carnage de strapontins claquant, de jurons tonitruants et de chaises renversées.
:D
"Penser faire sa première sans donner d'invitation à Madame, c'est du suicide." Pensa l'homme à côté de la robe noire, maintenant surmontée d'un sourire satisfait.
hahaha très belle chute.
Super bien trouvé je trouve, ça se marie au thème de manière surprenante et comique, un peu dessin animé avec l'enchaînement des désastres. Bien écrit aussi, mais attention, il pourrait te manquer un ou deux mots que je t'ai chippés >:D