Ceci est un extrait de mon roman. Il est peut être un peu long, mais je ne savais pas trop comment le couper...
Bourg de Péage
Lundi 02 aout
Il est trois heures dix du matin quand la sonnerie stridente de son réveil arrache Océane à son sommeil. Entre deux mondes, par réflexe, elle l’empoigne, s’apprête à le jeter contre le mur pour le faire taire, se rappelle qu’elle doit prendre son poste dans un peu moins de trois quarts d’heure, le repose sagement sur la table de nuit.
Le cerveau encombré, elle se lève, allume sa radio, s’avale un café, prend une douche pour ôter définitivement toute tentation à se recoucher, s’habille, sort en prenant soin de ne pas faire claquer la porte.
Presque jalousement, elle jette un regard sur la façade noir de son HLM. La machine à perdu son rouage intérieur, trois semaines de vacances déverrouillent les habitudes, alors, elle a sommeil et rêve un court instant de vivre comme ses voisins, des nuits entières sans la violence d’un réveil assassin.
En règle générale, elle ne se pose pas la question de savoir si c’est dur ou pas. Il y a la réalité de son job à l’usine et le reste n’est que philosophie dont elle n’a pas envie de s’encombrer. Mais ce matin, elle a envie de liberté, d’avoir le temps de paresser devant un bol fumant… Océane a envie de lui comme s’il ne pouvait que disparaître dans la reprise de sa vie normale. Et la simple idée qu’il disparaisse la rend malade.
Il fait tiède, l’air est chargé des ondes électriques d’un orage à venir qui marbrent par moment la noirceur du ciel. Elle monte dans sa voiture, démarre, roule, l’autoradio lui injecte Rihanna dans les tympans, mais rien ne la percute vraiment.
Un jour, dans pas longtemps, elle partira dans les îles. C’est son truc, son rêve à elle. Mettre de l’argent de côté et filer glisser ses pieds dans le sable blanc des lagunes des Seychelles. Un rêve… Il faut avoir un rêve pour alimenter la locomotive…
Dans les vestiaires, c’est l’effusion des retrouvailles, l’oubli de l’heure indécente, les premières blagues qui à quatre heures moins le quart sont un peu glauques. Les bises sur les joues claquent, les exclamations diverses et sonores, les rires. Tout claque quand on n’a pas le cœur à être quelque part.
Toute de blanc vêtue, sabots aux pieds, Océane emprisonne sa chevelure courte sous une charlotte. Le parfait uniforme à l’enlaidissement… Halloween tous les jours de l’année ! Ils ont l’habitude, cela ne les fait même plus sourire.
- Comment c’était les vacances ? Hein ?
Elle répond d’un sourire énigmatique à la femme plantureuse qui roule de gros yeux sombres. Célestine, c’est la bonhomie à l’état pur. Océane l’adore. Outre le fait qu’elle ait un sens de l’humour indéniable, sa simplicité est généralement source de grands moments. Elle a toujours quelque chose à raconter. Même un simple dîner avec son mari et ses enfants devient une aventure rocambolesque, capable de déclencher un torrent de rire sur la ligne. Son accent directement importé de Madagascar rajoute encore du comique à ses divagations.
- Te raconterai plus tard… Céline n’est pas encore arrivée ?
Océane n’entend pas la réponse, s’égare à savoir ce qu’elle va bien pouvoir dire. Il lui semble impossible de parler de lui et pourtant impossible de ne pas en parler. Elle en a envie mais ne sait tout simplement pas avec quels mots.
Pour faire les choses bien, il faudrait savoir lui dire qu’un soir, le13 juillet, Joakin avait emporté quelque chose d’elle alors qu’elle n’avait aucune envie de perdre quoi que ce soit.
Qu’il lui avait suffit d’un regard pour l’arracher à sa vie, pour lui laisser une impression de vide après, quand elle avait suivi ses copines en boîte et qu’il était resté accoudé au comptoir.
Il faudrait savoir lui dire que chaque jour, elle était retournée au Central pour y boire un café, une bière, pour y noircir des grilles de mots croisés, lire un roman débile qu’elle n’arrive toujours pas à aimer, qu’elle faisait tout ça le cœur ailleurs, dans l’espoir de le revoir. Qu’elle n’y croyait plus vraiment, mais persistait encore et encore, dans une attente qui la dépassait.
Il faudrait savoir lui dire que lorsqu’il s’était assis à sa table une semaine plus tard, elle avait senti son corps dans la bousculade. L’air lui revenir, comme si, depuis qu’il l’avait dévisagée sans pudeur avant de la laisser partir, elle n’avait su qu’étouffer.
Il faudrait trouver des mots simples là où rien ne l’était.
Elle saurait lui décrire son visage sombre, grave, avec parfois l’éclat lumineux d’un sourire comme une trouée dans la nuit. Elle saurait lui dire combien il était beau, mais cela n’était pas suffisant.
Il était un tout. Un univers à lui seul. Sa voix, ses gestes, ses absences, ses violences et ses tendresses… Un univers en suspend dans la folie de ses rêves…
Elle, restait sur les bords acérés de ses falaises, la peur au ventre de demeurer là à jamais, mais incapable d’en partir, parce que dans sa déraison, il lui donnait un sens.
A l’image d’une hirondelle qui bâtit hardiment son nid dans un recoin abrupt et inhospitalier, elle voulait colmater le trou immense qui le faisait souffrir tout en sachant qu’il ne lui laisserait le temps de rien, surtout pas de bâtir.
Il faudrait savoir lui dire que des deux, c’était elle la naufragée. Une naufragée qui s’était jetée dans ses bras, s’était offerte avec une indécence qui lui mettait le rouge aux joues.
Qu’au risque de se perdre, elle avait eu un besoin impérieux de nouer quelque chose d’elle à lui, comme un germe crève l’écorce de la terre pour chercher l’éclat vital du jour afin de pouvoir grandir.
Il faudrait savoir lui dire qu’il lui faisait l’amour comme un soldat usé part pour sa dernière bataille, la rage de vivre au bout des yeux. Qu’elle s’accrochait à lui, plantait ses ongles avec l’envie de pleurer, de crier, tant son corps devenait source à l’abreuver pour qu’il reste debout.
Il faudrait savoir lui dire qu’elle prenait conscience d’avoir été aveugle sous le guide de ses mots, de ses mains.
Qu’il la mettait au monde et que le monde était beau.
Il faudrait savoir dire ce qui n’est pas racontable, alors Océane se tait, attend que tout se désembrouille dans sa tête.
Les premiers pâtons glissent sur la ligne. Sans réfléchir, elle s’en saisit d’un, le roule de ses mains pour l’étirer sur trente centimètres, le soude en forme de couronne, avant de le poser au centre du tapis qui se déroule inlassablement. La machine dégueule sa pâte sans états d’âme, les mains expertes des ouvrières s’agitent avec dextérité et un rien de grâce. Les couronnes s’empilent.
Le mot s’impose à elle.
Fascination… Joakin la fascine…
Elle jette un regard sur Célestine qui sourit sans raison apparente, renonce. L’amour fait rêver, pas la fascination. Il y a quelque chose de malsain dans cet état qui dérange. Océane ravale ses mots, continue à travailler sans regarder les aiguilles de l’horloge mise au mur. Sans écouter les haut-parleurs qui crachent des tubes qui n’ont plus rien de nostalgiques tant ils sont vieux.
Radio relique bourdonne au loin, dans sa tête, c’est Vivaldi et son hiver qui joue à lui planter des larmes dans la gorge.
Joakin marche sous un autre soleil. Il n’a pas réellement de place sous les néons blafards de l’usine. Il ne se partage pas avec Célestine, ni avec les autres. Il est hors du temps. Il est ancré en elle.