Voici ma pièce de mars. Je vous préviens, c'est Beckett Recycled WITH ANGELS ! (http://tvtropes.org/pmwiki/pmwiki.php/Main/ptitlekt6mtovm4vne)
Nul, donc. Mais en même temps, curieusement, j'y tiens.
Voici donc le premier tableau de L'ange du caniveau. Je posterai en trois fois.
Critiquez copieusement. :huhu:
L’ange du caniveau
« Mais tu sais, quand on déchoit, la chute ça dure très, très longtemps. »
L'ange du caniveau, deuxième tableau de L'ange du caniveau
Personnages
L’ange du caniveau
Le clochard fou
La petite fille
La sainte fée
Seth
La scène se passe dans une ruelle sale et abandonnée.
Premier tableau : Les sanglots de la fée
Noir.
VOIX OFF (voix de l’ange du caniveau, très doucement, comme un murmure)
« Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron ;
Modulant tout à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. »
Eclairage progressif de la scène. La lumière est celle d’une nuit éclairée par des lampadaires. On en voit un sur scène.
La sainte fée se tient dos au public, au centre du plateau, tout au bord. Elle a des ailes de libellule qui sont en tulle. On voit ses épaules qui tressaillent, agitées de sanglots. Lorsqu’elle prend la parole, sa voix est entrecoupée de larmes.
LA SAINTE FEE – (tristement) J’étais une fée celte. Je dansais dans les herbes folles avec mes sœurs. Une fée, une jolie fée. Des brindilles dans mes cheveux d’or. Des rubans dans ma robe d’herbe. Ma main, vivante et chaude, dans la main de mon amie elfique. (sanglot) On me donnait des fleurs, des gâteaux, des pièces d’or. Offrandes à une déesse oubliée.
Seth apparaît tout en haut des gradins, côté cour. C’est un jeune garçon à la peau noire et aux cheveux longs. Il est en jean délavé, pieds et torse nus. Le public doit se retourner pour le voir correctement. Au début de la scène, son visage reste dans l’ombre.
SETH – (ironique) Tu n’étais pas oubliée, si les gens te laissaient des offrandes.
LA SAINTE FEE – Tais-toi. Laisse-moi tranquille, démon.
SETH – (doucereux) Je ne suis pas un démon, gentille fée. Tu le sais bien. (brusquement) Tu es comme moi. Les humains t’ont abandonnée. Ils t’ont laissée toute seule au milieu de ton bois sacré. Comme moi dans le désert. (plus doux) Toi et moi, on est pareils.
LA SAINTE FEE – (en se tournant vers lui, d’une petite voix) Ce n’est pas vrai. Moi, j’ai réussi à devenir autre chose. J’ai changé. Je me suis intégrée.
SETH – (rire bref, comme un aboiement) Oui, à leur religion inepte. (en descendant les marches) Et maintenant, qui es tu ?
LA SAINTE FEE – (toujours la tête tournée vers lui) Une sainte.
SETH – (ironique) Je vois.
LA SAINTE FEE – (comme une enfant qui se défend) Tu ne vois rien du tout ! Tu m’embêtes, Seth ! (soudain lasse) Je te le redis, laisse-moi. Va tourmenter quelqu’un d’autre.
SETH – (à mi-chemin dans les escaliers) Et qui donc ?
LA SAINTE FEE – (désemparée, comme si elle n’avait pas pensé à la question) Je ne sais pas, moi… Horus ?
SETH – (boudeur) Il ne veut plus. Il m’a chassé.
LA SAINTE FEE – L’ange, alors ?
SETH – (amusé) L’ange ? Quel ange ?
LA SAINTE FEE – (elle se tourne complètement vers lui, une main posée sur le sol. Ton calme, posé.) Tu le sais bien. L’ange du caniveau.
SETH – (il continue à descendre et est presque arrivé. A sa dernière réplique, il s’arrête soudain) – Oh.
LA SAINTE FEE – (sèche, presque désagréable) Ne me dis pas que tu ne te souviens pas de qui c’est. Je ne te croirais pas.
SETH – (baisse la tête) Il est trop faible. Ce n’est pas drôle de maltraiter quelqu’un d’aussi amoché.
LA SAINTE FEE – (fragile) Parce que moi, je ne le suis pas, amochée, peut-être ?
SETH – Toi, ce n’est pas pareil. (il grimpe les marches de l’estrade, côté cour. Elle le suit du regard.) Tu as souffert, mais tu te bats quand même encore un peu. (voix plus basse) Lui, il ne se bat plus du tout.
LA SAINTE FEE – Ce ne doit pas être amusant.
SETH – Ce n’est pas amusant du tout. (il s’assoit à ses côtés, mais dans l’autre sens, les pieds dans le vide. Elle se pousse un peu, pour ne pas le toucher.) Il n’a plus goût à rien.
LA SAINTE FEE – (toute désolée) Le pauvre.
SETH – (se relève et s’ébroue) Peu importe. N’y pensons pas. N’y pensons plus.
LA SAINTE FEE – (froidement) Tu es un égoïste.
SETH – (en colère) Est-ce que se lamenter changera quelque chose ? Est-ce que pleurer sur son sort lui redonnera ses ailes ? Pas que je sache.
Sans lui répondre, la sainte fée se lève enfin et se dirige vers le côté jardin, à l’opposé de Seth. Elle se comporte comme une clocharde, en fouillant dans les détritus et dans les poubelles.
SETH – (ironique, en se tournant vers elle) La belle sainte que voilà !
LA SAINTE FEE – (entre ses dents) Tais-toi.
SETH – (face au public, impitoyable) Même les saints ne sont plus honorés. Tu as abandonné un culte tombé en disgrâce pour un autre culte, qui a lui aussi sombré dans l’oubli. (éclate d’un rire mauvais) Quelle bonne affaire !
La sainte fée s’effondre en pleurs contre le mur sale, côté jardin. Seth fait d’abord mine d’aller la chercher, puis se résigne.
Entre l’ange du caniveau côté cour. Il est vêtu tout en blanc, d’un pantalon et d’un T-shirt, mais maculés de crasse. Il porte des baskets usées et se tient mal, comme un adolescent avachi.
L’ANGE DU CANIVEAU – (voix très douce) Aurélia ?
Il s’avance vers elle en traversant la scène. Seth reste face au public, les bras ballants. L’ange se rapproche de plus en plus et finit par prendre la sainte fée dans ses bras. Elle s’y réfugie en sanglotant.
L’ANGE DU CANIVEAU – (apaisant, en lui donnant de petites tapes dans le dos) Là, là… Tu te souviens du poète qui t’a donné son nom ? Il n’aurait pas aimé te voir ainsi.
LA SAINTE FEE – (encore plus triste qu’avant) Mais… Mais Gérard est mort…
SETH – (sans pitié) Il s’est pendu, le bougre ! Dans une ruelle sordide, comme celle-ci… (geste de la main vers le décor) Il en a eu marre, tout simplement. (persifleur) Je me demande bien où était sa muse ce soir-là.
LA SAINTE FEE – (très bas) C’est de ma faute. Je l’ai rendu fou.
L’ANGE DU CANIVEAU – (toujours aussi apaisant) Mais non.
SETH – (en se retournant brutalement vers eux) C’est ça, mens-lui ! Raconte-lui de beaux mensonges. Peut-être qu’elle s’endormira en suçant son pouce, la pauvre petite.
L’ANGE DU CANIVEAU – (sec) Seth, tu es insupportable.
SETH – (petit rire) Je sais. On me l’a déjà dit.
L’ANGE DU CANIVEAU – (moralisateur) Ce n’est pas parce que nous sommes des mythes oubliés que nous devons nous comporter comme des animaux.
SETH – (murmurant) J'en suis déjà un, à demi. (il se redresse) Et puis qui es-tu pour parler de l’oubli ? (il s’avance vers lui d’un pas décidé) C’est toi qui a décidé d’aller sur Terre, n’est-ce pas ? Dans votre rébellion stupide. Tu aurais pu t’éviter bien des tourments, mais non.
L’ANGE DU CANIVEAU – (en lui tenant tête) C’était une mauvaise idée, je l’admets.
SETH – Nous, nous n’avons pas eu le choix. C’est aussi simple que ça. (il s’avance encore) Toi, si.
L’ANGE DU CANIVEAU – (d’un ton de défi) Et alors ?
Jeu de confrontation des regards. Finalement, Seth détourne les yeux et abandonne. Il lui tourne le dos et va du côté cour.
SETH – Rien.
L’ange du caniveau prend la sainte fée avec lui, en l’entourant du bras, et s’en va, du côté opposé (côté jardin).
SETH, seul sur scène – Mais tout de même… Tu exagères.
Il reste les bras ballants, seul sur la scène. Fondu au noir.