Les lourds rideaux laissaient passer quelques timides mouches de lumière, le reste restait enveloppé par les serpents de pénombre. Au milieu, sur un lit d’éléphant, on ne dormait pas. On ne veillait pas non plus. On attendait. La nuit était passée rapidement, sans sommeil, sans réveil, noire et blanche comme toujours. Le dos voûté appuyé contre le sommier, les bras posés sur les cuisses pour se soutenir tout à fait, le torse glabre qui pulsait, effréné. L’impression de se noyer en permanence ; la sueur qui trempait les draps n’arrangeait pas la chose. Les draps avaient été repoussés à l’autre bout du matelas, ou bien on les avait chiffonné, au début de la nuit. Les poumons continuaient à s’animer, convulsivement. C’était les halètements continus qui seuls brisaient le silence tapissé de velours.
On frappe à la porte. Les halètements s’arrêtent. Un léger grognement, piqué de frissons. On ouvre. Il n’y a pas de lumière, le couloir est dans le noir. Une légère vapeur de camphre s’engouffre dans la chambre, très vite étouffée par le battant qui se referme. Une silhouette avance, parsemée de petites lueurs. Elle s’assoit à côté du lit ; il y a un tabouret de bois disposé à cette fin. Et puis une main affronte la distance du grand matelas et atteint un front. Les halètements se calment, une seconde. La chambre est vraiment silencieuse. Ça reprend. L’étoffe qui couvre le bras qui prolonge la main tombe jusque sur le torse. Trois mains sont inactives en tout dans la chambre, mais seule une peut s’activer. On attend encore. Ni sommeil, ni veille, ni hâte, ni patience. Comme chaque fois.
Finalement, la main se mettra en mouvement. Elle atteindra une coupelle posée sur une commode, disposée contre le mur, à portée du tabouret. Les maigres filets de jours contre la coupelle feront piquer les yeux. Quelques mots, la coupelle ira jusqu’au bord des lèvres. Un souffle, une esquisse de geste, une bouche qui s’ouvre, et le liquide glissera dans la gorge. Âpre sur la langue. Astringent contre les joues. Un spasme, léger, rien de plus, les halètements reprendront. Plus maîtrisés quelques minutes, peut-être. Les deux mains s’envoleront ; celle sur le front d’abord, ensuite la coupelle. Les reflets du retour, invisible car le liquide continuera à cheminer dans l’estomac, visqueux, on le sentira coller aux muqueuses. La porte se rouvrira avant de se refermer. Pas de camphre cette fois, seulement un peu d’épices du dehors.
Une autre main s’active, cependant. Elle se pose devant sa bouche, à elle, esquivant l’étoffe de la manche qui tombe du front. La coupelle garde son liquide, le métal est froid contre le dos des doigts. Combien d’années, ces phalanges n’avaient-elles pas touché autre chose que les draps ou les cuisses ? À travers les doigts, un léger grommellement, presque intelligible. La tête n’a pas la force de dire non, la langue si peu. Un murmure dans la pièce s’infiltre jusqu’aux oreilles. Il faut boire. Il faut avaler. Il faut. Sinon ? Sinon… Un sinon à glacer le sang, un sinon à pétrifier le cœur. Mais la main tient bon. Le froid s’achève lorsque la coupelle repart d’où elle est venue. Une autre main est toujours contre le front, elle est remontée par inadvertance et quelques bouclettes lui chatouillent les doigts. Les murmures se rapprochent, ils sont tout contre l’oreille, un peu de buée dans les tympans. De la buée et des mots, acérés dans le calme de la chambre, dans le velours, dans les étoffes. Dans la pénombre. « Buvez. » Et quelques autres compagnons spadassins. La tête ne bouge pas, mais refoule le sens à l’entrée du pavillon. La main, une autre, est toujours contre la bouche. Comme si empêcher ses lèvres de remuer l’aidait à ne pas entendre. Ce n’est pas la main qui refuse de boire, pourtant. C’est là-bas. Tapis au fond du ventre. Dans les boyaux, entre les tripes. Quelque chose est parti, et ne reviendra plus. Quoique les mots puissent essayer. La peur s’est éclipsée ; la nuit l’a digérée, et l’a recrachée en fragments biscornus. Entre les murs, l’écho des mots qui piétinent s’intensifie. Les sinon, les buvez, les il faut. Les enfant de putain. Les tu va boire, bouseux. Les tu vas mourir, charogne, si tu bois pas. Ça gronde, mais ça ne peut pas éclater. Les limbes n’ont jamais été si éloignées. Un parfum nouveau gagne les narines ; il vient de nulle part. Quitter les limbes, vers... Haleter jusqu’au dernier souffle, sachant que ça s’arrête, enfin. La coupelle résonne contre le sol, et le liquide est avalé par le tapis. Il n’y a plus que deux mains dans la chambre, sur le matelas. Posées contre le torse, laissant les lèvres libres de sourire, éclairées par quelques mouches. On se lèvera peut-être bientôt.
Bonjour Zagzag
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B
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