Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Jadis le 20 Juin 2022 à 19:57:54

Titre: Récits de voyage
Posté par: Jadis le 20 Juin 2022 à 19:57:54
Les récits de voyage constituent un genre par eux-mêmes. Quand on se balade, il peut arriver qu’on prenne des notes rapides, mais évidemment, pas question de publier ça tel quel, ça n’a d’intérêt éventuel que pour l’auteur. Alors quand on n’est ni Patrick Leigh Fermor, ni Bruce Chatwin, ni Nicolas Bouvier, et qu’on n’a pas traversé le Tibet à pied comme Alexandra David-Neel, ou l’Antarctique en traîneau à chiens comme Jean-Louis Étienne, comment faire pour intéresser le lecteur ? Tout a déjà été fait mille fois de toutes façons, et en bien mieux que vous. Il ne reste plus alors qu’à essayer de trouver un angle un peu inattendu : c’est ce que j’ai essayé de faire dans les trois brefs récits ci-dessous (au total, ça fait moins de 1.750 mots, donc j’espère que ça va passer). Bien sûr, c’est autobiographique (je ne vais pas les inventer non plus !), à peine arrangé, mais ce n’est pas ça qui est intéressant à mon avis. Je ne sais pas dans quelle mesure c’est réussi, à vous de voir.


La lune sur le Mont Sainte-Catherine

Je viens de passer six semaines dans un kibboutz, entre Ashqelon et Beer-Sheva, à la limite du Néguev, pour ceux qui connaissent. Je viens aussi de recevoir une proposition d’une copine norvégienne pour venir cueillir les fraises du côté de Trondheim, c’est pourquoi j’ai abrégé un peu mon séjour. Certes, on mangeait très bien au kibboutz, et en plus il y avait une piscine, mais les grosses chaleurs, vous je sais pas, mais moi je suis pas fanatique. Planter des avocatiers en plein champ par quarante à l’ombre (problème, y’avait pas d’ombre) et les humecter au goutte à goutte avec des tuyaux noirs percés crachotant une eau quasi bouillante (pauvres bêtes), ça va un moment. Mais avant la Norvège, faut quand même que je voie un peu autre chose d’Israël que les pelouses râpées du kibboutz, aussi, mi-stop, mi bus, direction Jérusalem, puis la Mer Rouge.

Jérusalem, OK — mais Eilat, affreux. Je fais comme les autres, je dors sur la plage, mais comme je tiens à me singulariser je me suis mis à l’écart, à l’abri d’une petite hutte de palmes. La nuit, bruits suspects, j’allume ma lampe de poche : des rats, qui font les poubelles. Bruits un peu plus conséquents : une jeep de l’armée israélienne, qui parcourt la plage au ralenti, à la recherche je suppose de terroristes infiltrés. Je me fais extrêmement discret, ils doivent avoir le doigt sur la détente. Ouf, ils ne m’ont pas vu. Je ferais un bon terroriste, finalement.

En taxi Landrover déglingué, j’arrive au pied du Mont Sainte-Catherine, à travers les paysages torturés du Sinaï (pas encore rétrocédé à l’Égypte). Il est dans les cinq heures de l’après-midi, on se retrouve une poignée de jeunes étrangers à négocier avec les Bédouins l’assistance d’un guide pour monter là-haut. Ils annoncent des tarifs révoltants, on les plaque là et on décide qu’on trouvera bien le chemin tout seuls. Le soleil se couche (il se couche très vite dans le Sinaï), à la queue leu leu on commence l’ascension. Il y a une piste, ou plutôt une espèce d’immense escalier taillé dans la montagne, la pleine lune nous éclaire bientôt. Rien de bien difficile donc.

Il y a là un Anglais, un Allemand (il y a toujours un Allemand, de toutes façons, où qu’on aille), deux sœurs canadiennes originaires de Toronto, un ou deux autres que j’ai oubliés, et puis une Américaine. Une espèce de grande limace en robe longue genre baba, nantie d’un sac à main et d’une éponge naturelle géante (environ un mètre de long) qu’elle a achetée pour se frotter le dos dans sa baignoire aux States. Elle n’a rien trouvé de mieux que des espadrilles, pour l’ascension. Au bout de cinq cents mètres, la voilà qui commence à geindre, comme quoi c’est dur, elle n’y arrivera jamais, laissez-moi là au bord du chemin, non, ne me laissez pas, je vais mourir, il doit y avoir des bêtes, etc. Je suis obligé de me charger de son bordel (sauf l’éponge géante, que je refuse obstinément de prendre dans mes bras), et bientôt aussi de la pousser au cul pour qu’elle accélère. Résultat, oh my friend, you’re so nice, you’re so good to me, etc, bon, la scène d’amour au flanc du Mont Sainte-Catherine ça ne m’inspire pas du tout, avance grosse vache, t’es la seule à faire chier, les deux Canadiennes grimpent comme des chèvres, surtout la petite blondinette, dont le mignon valseur se trémousse devant mon nez pendant qu’elle bondit de rocher en rocher. L’Américaine tient à me raconter l’histoire de ses malheurs familiaux, oui bon, c’est ça, c’est ça, mais avance, bordel, on veut tous voir le lever du soleil demain matin au sommet.

Eh ben croyez-moi ou pas, mais on y est arrivés. Avec l’Américaine, son éponge géante, ses espadrilles et tout son barda, vers une heure du matin, sous la lune (ma vertu était restée intacte). En haut, deux petits édifices, une chapelle chrétienne (je ne sais pas trop de quel rite) et une mosquée. La chapelle est fermée, la mosquée ouverte, et en plus il y a des tapis par terre. C’est donc là qu’on roupille (j’utilise les Canadiennes comme rempart contre les assauts éventuels de la limace yanquie). Tous debout aux premières lueurs ! Tout alentour, que du roc, sec comme un coup de trique. Bon ben effectivement, le soleil se lève, je suis un peu déçu, j’attendais une sorte d’apothéose, avec peut-être une apparition du Seigneur derrière un buisson ardent, mais non, juste un lever de soleil sur le désert, et tout de suite, la chaleur qui commence à monter, alors nous, on se hâte de redescendre, on n’a pas tellement d’eau avec nous, pas envie qu’on retrouve nos cadavres desséchés sur les flancs du Sinaï. Là, ça va déjà mieux, la limace est toute surprise d’y être arrivée finalement, mais elle me la bat un peu froid maintenant, elle a compris qu’elle ne se fera pas le charmant Frenchie, beaucoup plus intéressé décidément par la petite chèvre canadienne. Arrivés au bled, en bas, tout le monde se sépare et s’éparpille comme une volée de ce que vous voudrez.

Dans une hutte louée par des Bédouins au bord de la Mer Rouge (je me souviens d’un troquet qui diffusait dans un haut-parleur graillonneux un truc abominable, qu’après plusieurs minutes j’ai fini par identifier comme étant originellement de la musique des Pink Floyd), je me fais piquer (probablement par les mêmes Bédouins, ou par leurs frères) mon appareil photo et mes pellicules, y compris celles déjà exposées. Je n’ai donc plus aucune trace matérielle de cette balade. Plus tard, j’ai conjuré à plusieurs reprises, par courrier, les frangines canadiennes rentrées au pays de m’envoyer des copies de leurs propres photos. Elles étaient d’accord en principe, mais… elles avaient perdu le film. Ou bien elles n’avaient pas envie de me les envoyer. Seule ma carte d’auberge de jeunesse, que j’avais oubliée je ne sais où, m’a été retournée par un Autrichien (tiens, il devait donc y avoir un Autrichien dans le groupe aussi) qui me souhaitait de passer du bon temps en Finlande, alors que, parti pour la cueillette des fraises en Norvège, je m’étais retrouvé le premier jour juché sur une échelle de six mètres en train de repeindre un hangar en rouge brique : en effet, si les fraises étaient encore vertes, toute la famille de mon employeur, elle, était sujette au vertige (à ce qu’ils prétendaient tout du moins). En quelque sorte, je suis la bénédiction des Américaines en espadrilles et des hangars norvégiens en mal d’un coup de peinture.

Et c’est ainsi qu’Allah est grand, comme dirait mon camarade Vialatte, paix à son âme.


J'ai vu une taupe !

Je blague pas, je triche pas, en Norvège j'ai vu une taupe. La première nuit qu'on était dans le pays. On faisait du camping sauvage, comme de juste. Pendant qu'on préparait le frichti sur le Camping Gaz, tout d'un coup, entre nos pieds, une taupe est apparue, sortie de terre ou du moins de l'herbe. Une petite taupe, d'accord, grosse comme une souris, ou même une musaraigne, mais quand même : une taupe. J'avais vécu plus de trente, je veux dire de quarante, bon disons de quarante-cinq berges avant de voir ça. Une taupe sauvage en liberté. Elle pépiait des ultrasons incompréhensibles (à cause de son accent de Norvège du Sud). On l'a attrapée dans un gobelet en plastique, on l'a examinée sous toutes les coutures, mais elle protestait de plus en plus fort, alors on l'a relâchée un peu plus loin, dans l'herbe, pas qu'elle tombe dans la soupe (Chorba de Mouton, de Knorr). Elle a détalé sans demander, vous savez quoi ? Parfaitement: son reste.

Bon, euh, c'est intéressant, non ? Une taupe. Une petite taupe. En Norvège. J'avais pas fait deux mille bornes pour rien.

Sinon, j'ai aussi vu des rennes, mais là, rien à faire pour le coup du gobelet en plastique. Et puis encore d'autres trucs, un renard, un hérisson, des tas de volatiles divers et variés (des dindons, notamment). Et puis un lièvre. Un grand lièvre, assis dans une rue d'une petite ville du Danemark, un dimanche matin. J'ai fait marche arrière (y'avait pas de circulation) : il était toujours là, il nous regardait. Après, il s'est cassé. C'est intéressant aussi, les lièvres. Je trouve.

Un autre coup, je vous causerai des pingouins de l'Akvariet de Bergen (ils viennent de l'île Bouvet, dans l'Antarctique ; l'île Bouvet est sous souveraineté norvégienne ; le pingouin n'existe pas à l'état sauvage en Norvège ; l'ours blanc, si, au Spitzberg ; il défonce les cabanes en bois, il vole les chips et la confiture, il fait des saletés partout. Il laisse des traces dans le beurre. C'est comme ça qu'on le repère).


Bienvenue au Togo

Expatriés en Côte d'Ivoire, on décide, des potes et moi, de passer un week-end prolongé au Togo. Mes potes connaissent déjà. Au départ — pas de départ, l'avion (Air Afrique bien sûr) est cassé, la porte, je sais pas quoi, faut aller en chercher une autre à Dakar. En attendant, on va nous transvaser sur un vol pour Cotonou, un peu plus loin. On fera escale à Lomé. Trois-quatre heures de retard, rien que du banal.

Allez, on arrive. Attachez vos ceintures, éteignez vos cigarettes (on avait le droit de fumer dans les avions à l’époque, vous imaginez !), nous commençons notre descente sur Lomé. Mon pote, au hublot, qui regarde en-dessous, me semble perplexe, mais il ne dit rien. Broum, on atterrit, et on découvre une immense inscription: AÉROPORT DE COTONOU. On était arrivés dans le pays suivant. D'accord, le Togo, c'est pas large, mais de là à se tromper de capitale... Je me disais aussi, qu'il remarque mon pote, ça ressemblait pas tellement à Lomé...

Bon, ça fait rien, on repart en marche arrière. Cotonou-Lomé, c'est pas vraiment une expédition, hein, le temps de prendre un peu d’altitude et on commence déjà à redescendre. Bienvenue au Togo.

Au retour, surprise, l'avion est de nouveau cassé. Huit heures de retard. À bord, un Américain arrivant de Lagos et se rendant à Dakar. Complètement excédé et démoralisé. On l'abandonne à Abidjan, où on a débarqué en pleine nuit. Good luck !

Le coup suivant, pour le Ghana, on y est allés en 4L. 4L jamais malade, toujours contente.
Titre: Re : Récits de voyage
Posté par: Redista le 21 Juin 2022 à 12:54:18
Coucou,
alors moi j'adore le concept!
J'ai bien aimé particulièrement le premier texte, notamment la façon dont tu sautes d'un sujet à l'autre pour ne garder que les "moments forts".
J'aime aussi la façon dont tu y glisses ce que tu ressens ("avance grosse ***, t'es la seule à faire chier"), même si je te trouve dur avec cette pauvre américaine aha.

Je ne me suis pas ennuyée à te lire en tout cas.
Et d'ailleurs, je ne trouve pas qu'un récit de voyage n'a d'intérêt que pour l'auteur, je pense qu'il y a moyen de rentre palpitants les moments les plus anodins.
Ce qui est intéressant, ici, c'est de voir comment toi tu vis les choses, rentrer pour quelques minutes dans ta tête.

Du coup, pour les deux textes suivants, tu aurais pu te lâcher un peu plus je dirais. Peut-être même intégrer une conversation ou l'autre? Par exemple, Qu'avez-vous dit à cet Américian venant de Lagos pour lui remonter le moral? Ou alors, expliquer pourquoi c'est intéressant, les lièvres?

Voilà, pour ce que ça vaut^^
Titre: Re : Re : Récits de voyage
Posté par: Jadis le 21 Juin 2022 à 15:53:22
Je ne me suis pas ennuyée à te lire en tout cas.

Merci, c'était un peu ce que j'espérais. Je suis déjà tombé sur des récits de voyage "degré zéro" qui m'ont terriblement ennuyé, et je ne me sens pas du tout capable de faire du Bouvier ou du Leigh Fermor par exemple.

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Du coup, pour les deux textes suivants, tu aurais pu te lâcher un peu plus je dirais. Peut-être même intégrer une conversation ou l'autre? Par exemple, Qu'avez-vous dit à cet Américian venant de Lagos pour lui remonter le moral? Ou alors, expliquer pourquoi c'est intéressant, les lièvres?

Pour l'Américain, je suppose qu'on lui a dit "t'inquiète pas, tu y arriveras bien un jour, à Dakar" ou quelque chose comme ça, mais il est vrai qu'il faisait peine à voir, il n'avait pas l'air habitué aux coutumes locales...

Pour le lièvre, c'est voulu, tout le texte est volontairement dérisoire (aller en Norvège et en revenir pour parler juste d'une taupe et d'un lièvre !) Habituellement, on a plutôt les traditionnelles envolées lyriques sur les fjords couleur d'émeraude, les fiers descendants des Vikings etc, donc j'ai voulu en prendre le contrepied.

Mais ces deux derniers textes (surtout le dernier) sont sans doute trop courts, il faudrait les inclure dans une collection d' "impressions de voyage" pour justifier leur brièveté. Un récit de voyage en Norvège qui m'a absolument enchanté (de par le style), c'est "Voyage vers le nord (https://www.babelio.com/livres/Capek-Voyage-vers-le-nord/175746), de Karel Capek. Je crois que, j'aurais rencontré l'auteur, je l'aurais embrassé tellement ça m'a plu, et pourtant c'est pas trop mon genre de me montrer démonstratif. Pour l'Afrique, il y aurait sans doute pas mal d'auteurs à mentionner (au hasard, William Boyd par exemple), mais je ne crois pas avoir rien trouvé d'équivalent.

Merci pour la relecture en tout cas.